Bad Queen (French Edition)
Ciaran
Deuxième partie
I’m the blade
You’re the knife
[…]
Nights are days
We beat a path through the mirrored maze
I can see the end
But it hasn’t happened yet
Metric, Breathing Underwater
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Chapitre 15
Ciaran avait reçu son affectation à Ruadh peu après sa nomination comme officier au sein de la chevalerie, où il servait depuis déjà de longues années. Alors qu’il se trouvait sur le terrain d’entraînement, un garde vint l’informer qu’il était convoqué par le roi pour un conseil de guerre. Il confia aussitôt sa monture à son écuyer et gagna à grandes enjambées ses appartements, dans le château fort.
Il ôta avec fébrilité son armure cabossée, destinée à l’exercice, puis ses vêtements tachés. Il contenait mal son excitation et dut s’y reprendre à plusieurs fois pour enfiler sa tunique et son pantalon d’apparat – il avait refusé toute aide domestique autre que celle de son écuyer, lors de son installation, estimant qu’un militaire de valeur devait être capable de se gérer lui-même. La tenue restait austère – noire, sans aucune touche de couleur – et seuls le tissu en satin ainsi que les motifs d’une nuance un peu plus claire trahissaient qu’il s’agissait là de sa tenue cérémonielle. Cela lui convenait fort bien. Ciaran n’avait jamais été particulièrement attiré par le faste. Le seul luxe qu’il s’était autorisé dans sa chambre était un miroir. Il ceintura ses hanches et y accrocha le fourreau de son épée. Il saisit un broc, versa un peu d’eau entre ses mains et se lava rapidement le visage. Il passa ses doigts mouillés dans ses courts cheveux noirs ébouriffés par le casque pour les lisser vers l’arrière et vérifier, à l’aide du miroir, que sa mise était correcte. Il s’était rasé de près à son lever et n’eut pas besoin de repasser la lame.
Il se força à respirer profondément. Après tout ce temps, il avait enfin l’opportunité de côtoyer le roi ! Ses yeux gris-bleu glissèrent vers la croisée, vers l’horizon ocre et montagneux. Il était né et avait grandi là-bas, loin à l’ouest, près de la frontière entre les provinces de Cragdubh, où se trouvait Ruadh, et de Starrag. Malgré ses origines nobles, il avait toujours su qu’il ne resterait pas dans cette morne plaine, au pied des montagnes arides. Ces terres grêles, où les serfs peinaient à arracher légumes et grains du sol, quand des trolls descendus des montagnes ne venaient pas les piétiner et gober le bétail. Sans oublier les autres créatures aux mœurs bien plus sanglantes.
Cependant, c’était là le lot de beaucoup de territoires, à Talamh Dorcha, sans que cela explique que Ciaran ne soit pas attaché à sa terre d’origine. Il s’arracha à la contemplation de l’horizon, ayant recouvré un calme digne de son rang, et quitta ses appartements pour gagner, du pas assuré et raide des militaires, la salle où Rowan réunissait son conseil de guerre. Une servante s’inclina à son passage, sans qu’il y prête attention. Il eut toutefois un geste sec du menton pour les gardes qui le saluèrent, puis baissa la tête pour franchir la porte, au pied de l’escalier en colimaçon. Sa taille peu commune allait de pair avec une silhouette élancée. Sa musculature restait discrète, même après ses années d’entraînement, mais cela ne diminuait en rien ses capacités de combat ni son talent de meneur, que sa récente nomination venait récompenser.
Il grimpa les hautes marches avec rapidité, aidé de ses longues jambes. Il avait été poussé, à peine sorti de l’enfance, vers la seule voie possible pour lui : l’armée. Il ne se passait pas un jour, depuis, sans qu’il remercie la destinée de l’avoir fait naître à cette position dans la fratrie, juste après ses deux frères et avant ses trois sœurs. Il s’était épanoui durant ses classes militaires et, grâce à la position de son père, avait intégré l’ordre de chevalerie, dont il avait très vite épousé les valeurs. Une destinée qui correspondait non seulement à sa position de naissance, mais aussi à son aspiration. Quand Rowan avait enfin pris la succession et entamé le redressement du royaume, Ciaran s’était juré qu’il le servirait sans faiblir jusqu’à sa mort. En accompagnant ses pairs au combat, lorsque leur roi les envoya mater les insurrections naissantes et nettoyer, ici et là, certaines contrées infestées de monstres. Sans faillir, durant ses premières batailles face aux forces des rebelles. Sans faillir, quand il avait fallu débusquer les traîtres qu’il avait exécutés sans le moindre remords. Sans faillir, quand un gigantesque chien noir s’était jeté sur son ami Adhamhan, tous crocs dehors, après avoir déchiqueté sa monture. La lâcheté n’avait jamais figuré parmi ses défauts.
Arrivé face à la double porte qui ouvrait sur le conseil de guerre, Ciaran marqua un temps d’arrêt. Il attendit que le garde en poste pousse l’huis pour entrer d’un pas lent, le corps raide, alors qu’il approchait de la table où étaient déjà installés le roi et Flavie, la mageresse offerte par le souverain de Silurbem lors de la signature de l’alliance entre les deux royaumes. Deux hauts officiers encadraient le duo, que Ciaran reconnut comme Riagal et Oney.
Le chevalier s’inclina devant son roi avant de gagner le siège le plus éloigné, le cœur battant d’être si près de Rowan. Deux autres chaises attendaient encore leur occupant. Ciaran en profita pour observer, nerveux, son souverain penché sur des cartes, ses armoiries à gueules brodées sur son pourpoint.
De carrure moyenne, plus petit que le chevalier – mais peu d’hommes égalaient sa haute taille –, Rowan possédait le physique d’un homme entraîné au combat, que les années d’inaction avaient empâté. Son visage rectangulaire, à peine adouci par sa courte barbe, ses yeux bleu orage surmontés par des sourcils sévères, encadrés par sa chevelure châtain foncé qui retombait, droite, juste au-dessus de ses épaules, Rowan affichait sans ambages ce qu’il était : un souverain strict, déterminé à rendre à Talamh Dorcha sa gloire passée, si longtemps disparue que Ciaran ne la connaissait que sous la forme de légende.
Le chevalier admirait un tel roi, fier, intelligent, capable de mener le pays. Tout le contraire de son prédécesseur, dont la vieillesse avait marqué le déclin inexorable du peu de bon sens qu’il avait possédé. Celui qui avait permis à l’ancien roi de rester en vie aussi longtemps, sans qu’un noble excédé lui tranche la gorge, avait été, contre toute attente, Rowan lui-même. Tant que son père était en vie, il ne pouvait monter sur le trône, sauf si le roi abdiquait – ce que ce dernier avait toujours refusé, trop attaché au pouvoir même au plus fort de son égarement. Alors, il avait attendu. Ciaran admirait cette patience, née du respect des règles. Lui-même ne tolérait aucune erreur de la part de ses pairs, encore moins depuis qu’il était devenu officier. Adhamhan lui disait parfois qu’il se montrait trop strict, mais son ami n’avait pas été nommé, lui qui se montrait trop indulgent.
Les deux retardataires, Conn et Niall, entrèrent enfin. Appuyé des deux poings sur la lourde table où s’étalaient les cartes de Valfleuri, de Talamh Dorcha et de Silurbem, Rowan attaqua d’emblée :
— Merci, Messires, de votre diligence. J’ai reçu ce jour la réponse de Rosalia de Valfleuri à ma proposition de mariage.
Il marqua une seconde de silence. À la crispation de ses traits, Ciaran devina aussitôt la suite :
— Elle refuse.
Ciaran fit la moue. C’était un bien mauvais mouvement de la part de la souveraine ! Talamh Dorcha traînait peut-être, autrefois, la réputation d’un royaume indigent, en déliquescence, mais Rowan avait mis de l’ordre et entamé l’exploitation de ses trésors jadis intouchés. Déjà, les précieux minerais extraits des montagnes lui avaient offert l’amitié du roi de Silurbem et une alliance profitable avec ce pays au climat généreux et aux terres plus fertiles – quoique pas autant que celles de Valfleuri. Sans cette alliance, le pays serait demeuré sans mage. Lilian, en gage de bonne volonté, avait envoyé Flavie au service de Rowan. Laquelle avait permis de nettoyer les environs de Ruadh. Toutefois, elle ne pouvait s’occuper seule de tout le pays. Alors, les militaires intervenaient, quand ils ne se chargeaient pas de remettre de l’ordre parmi une population parfois agitée. Mais même le meilleur des soldats ne pouvait enrayer la prolifération des monstres.
Un accord avec Carmin, qui gouvernait Siebenflus au sud-ouest du royaume, ne pourrait guère offrir d’autre que le produit de ses terres, disposant de peu de mages, lui aussi. Un manque sans conséquences, puisque le pays jouissait d’une rareté exceptionnelle de monstres. Au nord de Talamh Dorcha, le royaume de Sniegas aurait pu constituer une alternative à Valfleuri, avec ses vallées fertiles et ses mages qui éliminaient, l’hiver, les monstres des glaces descendus de ses montagnes enneigées. Mais si Rowan signait un traité avec Alban, son monarque, il n’apporterait rien d’autre que ce que Lilian lui avait déjà proposé. Quant à Graman, qui gouvernait Grauesland au nord-ouest, il refuserait toute implication. Unique pays des environs dénué de monstres, Grauesland abritait en effet l’École des Mages et les différents souverains qui s’étaient succédé sur le trône avaient veillé à conserver la neutralité du royaume pour mieux asseoir l’une des règles qui régissaient les mages, celle qui stipulait qu’ils ne pouvaient participer à l’offensive, lors de conflits armés.
Seule une alliance par le mariage avec Valfleuri aurait pu leur permettre d’obtenir davantage de mages, en attendant que les rares originaires du pays se décident enfin à placer leur art au service de Rowan. Sans oublier l’accès à des terres fertiles, ainsi qu’à la mer, qui renforçait la volonté du monarque de se lier à ce royaume.
Rowan frappa du poing sur la table.
— Une femme, seule sur un trône, s’est permis de refuser ma proposition !
Cet éclat de colère ne venait pas seulement d’un orgueil blessé. Jamais une femme n’avait régné, dans toute l’histoire connue. Une reine se devait de proposer un soutien élégant et muet à son époux, en aucun cas tenir les rênes du pouvoir.
Ciaran partageait l’incompréhension du roi face à ce refus, alors que, veuve et sans héritier, Rosalia devenait la proie rêvée de tous les ambitieux. S’en rendait-elle seulement compte ? Rowan représentait un meilleur parti, plutôt que les aspirants roitelets de Valfleuri, qui n’apporteraient rien au royaume, ou ceux qui se déchiraient en guerres fratricides, à sa frontière sud.
Le souverain parcourut la tablée. Ses traits décidés ne laissaient aucune place au doute :
— Nous n’avons pas le choix. Nous ne pouvons ni laisser passer cette offense ni demeurer sans l’aide de mages.
Flavie inclina la tête pour appuyer cet argument, même si elle n’avait aucun poids dans les décisions du roi. Ciaran n’aima pas beaucoup ce geste, aussi subtil soit-il, par lequel la mageresse se permettait de se présenter comme indispensable. Il était vrai qu’elle avait déjoué nombre de complots, depuis son arrivée, et s’était ainsi attiré la confiance de Rowan.
L’attention du chevalier se porta de nouveau vers son souverain.
— Nous allons envahir Valfleuri, asséna Rowan, en pointant du doigt la carte du royaume cité. Nous frapperons d’abord Rosehaÿ, qui a le bon goût d’être placée assez près de nos frontières.
Riagal se pencha vers la carte.
— S’agira-t-il de capturer la reine, Votre Majesté ?
Rowan secoua la tête.
— Non. C’est trop tard. J’ai besoin des mages, en premier lieu.
Conn intervint :
— Je conçois que Talamh Dorcha manque cruellement de mages, Votre Majesté, mais nous ne pouvons pas les forcer à travailler pour nous…
Rowan se tourna vers Flavie. La mageresse se leva, très digne dans sa robe de velours jaune qui soulignait sa peau noire. Un collier auquel était suspendue une étoile, symbole de l’École, ornait son cou. Elle était plus petite que le souverain, mais son allure hautaine effaçait ces quelques centimètres d’écart.
— Vous avez raison, Conn. Mais si Rosehaÿ tombe, que sa souveraine perd le contrôle sur sa capitale, ils n’ont pas d’autre choix que de servir le souverain vainqueur.
Elle poursuivit en regardant le roi, comme si elle lui parlait seule à seul :
— Il y a eu des précédents. Des guerres, des régnants précipités de leur trône. Chaque fois, leurs mages ont quitté le pays et sont allés officier sous les ordres du roi victorieux.
Elle regagna son siège après ce rapide cours d’histoire.
— Flavie accompagnera l’armée lors de l’assaut de Rosehaÿ, ajouta Rowan, elle pourra ainsi y récupérer les mages et les emmener ici. Votre rôle sera de vaincre les forces de Rosalia.
Il reprit l’explication de son plan d’attaque, avec l’objectif premier de récupérer les mages de Valfleuri par la force et, plus tard, de consolider le territoire conquis pour en bénéficier. Leur allié, le royaume de Silurbem, avait promis d’envoyer des renforts après leur percée pour asseoir leur prise. Il n’agirait pas avant, devant lui-même contenir quelques débordements survenus sur sa frontière est avec Hakroma. Rowan comptait d’ailleurs sur les remous de ce pays déchiré par la guerre civile pour fragiliser Valfleuri par le sud. Les officiers furent ensuite libres d’offrir conseils et remarques stratégiques. Conforté par son nouveau rang et désireux de faire ses preuves, Ciaran intervint à diverses reprises pour soulever des faiblesses dans la tactique proposée et suggérer une méthode plus efficace.
Au sortir du conseil, le plan d’attaque établi et le roi satisfait de leur travail, Ciaran descendit l’escalier en colimaçon pris d’une sensation étrange de vertige. Rowan l’avait nommé, personnellement, comme l’un des officiers qui dirigeraient son armée invasive. Il se souvenait encore du regard que le roi avait posé sur lui en prononçant son nom, et sa poitrine se gonfla de fierté. Toutes ces années d’entraînement, de combats et de privations portaient enfin leurs fruits ! Le roi lui-même démontrait sa confiance en ce jeune chevalier. Ciaran était fermement décidé à honorer celle-ci.
Un sourire étira ses lèvres minces. Il allait participer à sa première guerre ! Loin des simples échauffourées locales ou des crasseux combats contre les monstres. Il allait prendre part à l’histoire du royaume, et c’était là l’ambition qu’il nourrissait depuis son entrée dans l’armée. Sa lame, sagement rangée dans son fourreau, pesait sur sa hanche, et il lui démangeait de s’en servir à nouveau.
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