Bad Queen (French Edition)
Chapitre 43
— Tu es sûr que tu ne veux pas que je t’accompagne ?
Adhamhan et deux soldats patientaient dans la cour, déjà en selle. Le cheval de Ciaran attendait encore son cavalier.
Il secoua la tête :
— Ce ne sera l’affaire que de quelques jours.
Violaine fit la moue. Elle glissa les mains à son cou :
— Les entraînements n’ont pas la même saveur, sans toi !
Il étira un sourire avant de l’embrasser. Il saisit ensuite ses mains et les ôta doucement de son cou.
— Je serai vite revenu. Tu n’auras même pas le temps de t’apercevoir de mon absence, avec ton nouveau sujet d’étude.
Ciaran avait raison, elle serait bien occupée. Outre leurs propres affaires, elle poursuivrait son apprentissage de la sorcellerie. Après les potions, qu’elle maîtrisait désormais, et le miroir dont elle avait enfin compris la fonction – elle en frissonnait encore –, elle cherchait à présent à allier la magie à son Don. Ce n’était pas un exercice facile, mais elle avait bon espoir de diversifier ainsi ses capacités.
Néanmoins, l’inquiétude familière restait là. Comme toujours, quand son époux s’absentait.
Il se mit en selle et, accompagné des trois hommes, franchit la porte de l’enceinte. Violaine les regarda s’éloigner jusqu’à ce que le lourd battant soit refermé. Elle se détourna à regret. Ce n’était l’affaire que de quelques jours. Ce n’était pas la première fois que Niall râlait au sujet de la jonction entre leurs terres et que Ciaran devait se rendre auprès de lui. Le pays était en paix, en dépit de l’effritement du contrat passé par Rowan avec Hakroma, puisque Violaine ne leur avait jamais été livrée. La faction qui l’emportait portait ses vues sur les terres de Valfleuri qui n’étaient pas contrôlées par Talamh Dorcha. Privé du soutien stratégique, sans pitié, de Paxt et Kyre, son dirigeant avait épuisé les rares mages à son service pour asseoir sa conquête sur les autres prétendants au trône. Églantine n’avait pas exagéré : tous ceux qui avaient usé de leur magie pour contrôler des monstres avaient fini par y perdre l’esprit, devenant aussi utiles que des pantins privés de fils.
Il n’y avait aucune raison de s’inquiéter. Plus depuis qu’ils vivaient ici. Alors, pourquoi l’aiguillon de la peur perçait-il ainsi son flanc ?
Elle se plongea dans ses occupations pour ne plus y penser.
Comme elle l’avait subodoré, ses entraînements n’étaient pas aussi satisfaisants, sans Ciaran. En dépit de ses compétences, les parades du maître d’armes ne lui apportaient pas la même excitation que lorsqu’elle affrontait son époux. Durant ces sessions, Ciaran lui manquait autant qu’au soir, quand elle regagnait leur lit vide.
Trois jours plus tard, elle terminait tout juste son entraînement quotidien quand un garçon d’écurie vint lui annoncer qu’ils étaient de retour. Pressée de retrouver Ciaran après ces quelques journées d’absence qui lui avaient paru si longues, Violaine ne perdit pas de temps à aller se changer. Encore haletante après l’exercice, elle passa la main sur son visage pour en ôter la transpiration, puis se précipita vers la cour.
Fébrile, Violaine chercha la haute silhouette de Ciaran et ne la vit pas.
Où est-il ?
Les hommes avaient la tête baissée, comme abattus. L’un des chevaux ne portait pas de cavalier.
Où est-il ?
Son cœur se mit à tambouriner à grands coups entre ses côtes. Violaine vit alors le chariot. Tétanisée, elle lâcha son épée. La lame résonna en frappant le sol pierreux de la cour, la ramenant durement à la réalité.
Elle s’élança vers le chariot. Le chariot qui transportait le corps de son chevalier. Ses genoux cédèrent avant qu’elle ne l’atteigne. Un hurlement jaillit. Le sien. Elle rampa vers le corps immobile, pâle, si pâle.
Elle tendit les mains vers lui, chercha sa chaleur enfuie, des larmes dévalant déjà ses joues en rivières déchaînées. Elle cria son nom.
Adhamhan mit pied à terre et voulut l’aider à se relever, tout en lui exprimant des paroles de réconfort, en dépit de son propre chagrin.
Violaine eut à peine conscience de sa présence.
Tout son univers était là, devant elle, raide et sans vie. Jamais plus il ne sourirait, jamais plus ses mains ne courraient sur son corps. Jamais plus il ne lui murmurerait à l’oreille ces mots dont elle savait avoir été l’unique destinataire.
Quelqu’un essaya de l’écarter de son époux, peut-être Adhamhan, peut-être un de ses hommes, elle ne savait pas. Sans se soucier de qui il s’agissait ni de sa force, elle le projeta au loin d’une impulsion mentale. Violaine se pencha à nouveau sur Ciaran, étouffée par les sanglots. Elle baisa son front, ses lèvres glacées. Elle s’effondra sur lui, le corps secoué par de nouveaux hurlements. On lui aurait arraché son âme qu’elle n’aurait pas ressenti pareille douleur.
Ils durent attendre qu’elle se calme, avant de pouvoir porter le corps de Ciaran à l’intérieur. Elle avait cessé de crier, la gorge en feu. Elle les regarda emporter son chevalier, dans son uniforme noir avec, brodé sur sa poitrine, leur blason si atrocement déchiré. Les larmes dévalaient toujours les joues de Violaine, ruisseaux silencieux après le flot tempétueux qui l’avait ébranlée, mais elles commençaient à se tarir. Adhamhan, les yeux rougis, posa une main sur son épaule. Il ne dit rien. Il n’avait pas les mots pour la soutenir.
Hélas, elle était trop enfoncée dans sa souffrance pour sentir l’amitié présente dans ce geste. Elle nota à peine sa lèvre fendue, les traces de coups.
Elle se dégagea et courut se réfugier dans son étude. Les poings pressés avec violence sur la table, elle ferma les paupières, dents serrées, essaya de contenir les sanglots qui menaçaient de ressurgir à gros bouillons. La nausée la saisit. Elle lutta contre le haut-le-cœur en gémissant, la tête penchée. Elle se courba jusqu’à effleurer le bois de son front, comme si cela pouvait diminuer l’intensité de sa souffrance.
Elle se redressa et rouvrit les yeux. Son regard se posa sur ses cartes de tarot posées là, au milieu de ses grimoires. Machinalement, elle tendit la main et les saisit. Trois cartes tombèrent à ses pieds. Elle reposa le reste du paquet, s’accroupit et retourna les cartes qui avaient chu.
Son cœur se figea.
L’épée, l’anneau, le miroir.
Elle avait tiré exactement les mêmes cartes, longtemps auparavant.
Les larmes lui brûlèrent les yeux. Elle se mordit la lèvre pour contenir le cri qui enflait dans sa gorge abîmée par tous les précédents.
Il lui avait d’abord confié une épée.
Il lui avait donné sa chevalière.
Il lui avait offert le miroir.
Ciaran. Ciaran. Ciaran.
C’était là ce qu’avaient désigné les trois cartes, la poussant à se rendre à Ruadh, non pour aider Rosalia, mais pour aller à la rencontre de son propre destin. De Ciaran.
Nos destins sont liés.
La seule et unique fois de sa vie où les cartes lui avaient parlé de son futur à elle. De celui de Ciaran. De leur avenir commun.
D’un geste rageur, elle ramassa les cartes et les lança au feu. Elle les regarda se consumer en serrant les poings. Ce Don inutile ne lui avait valu que souffrances et ennuis ! Elle le haïssait. Elle se haïssait. Elle avait tout perdu, à cause de ce don de clairvoyance capricieux. De ce Don tout court. Sa famille. Son pays. Son bien-aimé. Il ne lui restait plus rien. Plus rien…
Elle s’effondra, secouée de tremblements, la gorge nouée tant par l’envie de vomir que par les pleurs qu’elle étouffait. Elle serra convulsivement les mains contre son ventre, des plaintes s’en échappant malgré elle.
Elle se tourna et avisa son reflet dans le miroir magique.
À moins que…
Violaine suspendit son souffle, tandis qu’elle se rappelait les propriétés de l’objet.
Le miroir peut capturer les âmes des vivants comme des morts.
Elle ne prêta aucune attention à son double.
Capturer les âmes des morts.
Tout à coup, un espoir plus noir que les ténèbres l’envahit. Elle ne l’avait peut-être pas perdu.
L’esprit vide, seulement tendu vers cet espoir qui l’emplissait là où elle avait cru n’être plus que coquille vide, elle se releva. Violaine se précipita vers ses ingrédients, fouilla dans les bocaux, récupéra ce dont elle avait besoin. Elle prit des craies, ouvrit un grimoire et se remémora les paroles du sortilège du miroir.
Un coup discret résonna à sa porte. Elle leva la tête de l’ouvrage, hagarde. Adhamhan entra.
— Dame Violaine, la veillée va commencer. J’ai pensé que vous souhaiteriez vous changer avant…
Il avait repris le ton protocolaire.
— Aimeriez-vous… Aimerais-tu que je sois présent ?
Elle secoua la tête, sans se soucier de sa mine peinée. Ciaran avait été son ami, mais elle avait besoin d’être seule. Elle savait qu’elle ne ferait pas que le veiller.
Toutefois, Adhamhan avait raison. Violaine ne voulait pas que Ciaran la revoie comme cela, la tenue débraillée, le visage barbouillé de larmes. Elle prit le temps de se rafraîchir. Elle hésita entre une robe d’une teinte si sombre qu’elle en frôlait le noir et une robe mauve, sa couleur préférée à elle, celle qu’il avait portée lors des joutes. Elle eut la sensation que des griffes lui labouraient les côtes comme elle se remémorait cette soirée, à Ruadh, il y a si longtemps, alors qu’elle venait tout juste de le rencontrer. Cette soirée où elle avait perçu, déjà, son cœur palpiter pour lui. Elle opta finalement pour la robe sombre, en souvenir de la couleur du chevalier, mais noua un ruban violet dans ses cheveux quand elle les natta. Une tresse simple. Pas de bijou, hormis la chevalière, à son pouce.
Quand elle entra dans la salle où il reposait, revêtu de son armure, l’épée posée sur sa poitrine, entre ses mains jointes, et des fleurs séchées disposées tout autour de lui pour chasser l’odeur de la mort, elle crut qu’elle allait s’évanouir.
Les deux hommes présents se retirèrent, par respect pour son chagrin.
Violaine se plaça au bout de la table, près de la tête de Ciaran. D’un geste tendre, elle passa la main dans ses cheveux, chassa une courte mèche noire de son front. Cette main où brillait, à son pouce, l’anneau qui avait scellé leurs vies. Elle déglutit, ravala péniblement ses larmes et s’efforça de rester debout en dépit de ses jambes saisies de faiblesse.
À le voir ainsi, son expression figée impénétrable, presque sereine, elle hésita. Ce qu’elle allait faire, elle le commettrait sans son accord. Elle piégerait son âme, sans qu’il ait pu lui signifier ce qu’il en pensait.
Elle ne parvenait plus à réfléchir. Elle n’était plus qu’un gouffre où rugissait un flot salé de souffrance, un gouffre qui hurlait le nom du gisant. Et si elle n’agissait pas rapidement, il serait perdu à tout jamais.
Elle baisa longuement le front glacé, plus pâle qu’il ne l’avait jamais été, les doigts glissés dans sa courte chevelure. S’il réclamait son droit au repos éternel, elle le libérerait. Mais qu’elle puisse, au moins, lui parler une dernière fois. Entendre encore sa voix…
Elle se détacha de lui. Oui, c’est ce qu’elle ferait. Elle se persuada ainsi du bien-fondé de son acte, niant sa réelle portée.
Elle inspira profondément. Dans la bourse qu’elle avait accrochée à sa ceinture et où elle avait fourré ses ingrédients, elle préleva la craie. Elle se pencha et traça au sol les symboles magiques. Puis, elle se releva et en dessina d’autres sur les tempes du chevalier, sur sa bouche. Sa main trembla comme la craie touchait la peau pâle, suivait les contours des traits anguleux qu’elle avait si souvent embrassés et caressés. Les dessins terminés, elle alla brûler les plantes nécessaires à la flamme des bougies disposées pour la veillée funéraire. Elle retrouva sa place, leva les mains et prononça l’incantation pour que le miroir capture l’âme de Ciaran.
Quand elle eut terminé, elle ramassa ce qu’il restait des herbes et effaça rapidement les dessins au sol. Elle eut plus de difficultés avec celles qui marquaient le visage de Ciaran. Toucher ses traits figés dans la mort, sans réaction sous ses doigts, était comme s’enfoncer chaque fois des lames dans le cœur.
Elle avertit les gardes que, s’il le voulait, Adhamhan pouvait prendre sa suite pour la veillée, et fila vers son étude, les mains tremblantes agrippées l’une à l’autre contre sa poitrine.
Violaine se précipita vers le miroir.
Pour ouvrir la communication avec les âmes prisonnières, s’adresser clairement et en quelques mots rimés au miroir.
Elle posa les mains de chaque côté du cadre, le souffle court. L’espoir chevillé à sa douleur. Un espoir noir, un espoir qui la déchirait autant que son chagrin.
— Miroir, miroir…
Sa voix était rauque, à force d’avoir crié sa souffrance. Violaine chercha ses mots, ferma les paupières en les prononçant. Elle craignait d’avoir raté le sortilège et se trouvait trop ébranlée pour affronter cette éventualité.
— Montre-moi mon chevalier noir.
Elle ne perçut rien. Aucun cri lugubre, ni gémissement spectral ou courant d’air glacé. Elle n’osait pas rouvrir les yeux.
— Violaine ?
La voix familière, tant aimée. Elle releva les paupières, guetta le visage anguleux qu’elle avait si souvent parcouru des doigts et des lèvres.
Mais le miroir était vide. Seuls des lambeaux de brume blanche y dansaient, sur un fond ténébreux, impénétrable. La déception la mordit au ventre.
— C’était Niall, reprit la voix, c’est lui qui a commandité cet homme.
Elle avait réussi. Elle s’appuya sur le mur, le front contre la surface lisse du miroir. Si froide. Si impersonnelle. Des sanglots s’étouffèrent dans sa gorge.
— Je suis désolé, Violaine. Je n’ai pas vu venir le coup de poignard. Il m’a eu en plein cœur. En plein cœur…
— Je suis désolée… bafouilla-t-elle, désolée, désolée…
Elle n’arrivait pas à dire autre chose. Elle essaya de se reprendre. Elle se sentait si misérable, si seule. Si déchirée.
— Tu n’as pas à l’être. Tu m’avais parlé du miroir. De ce que tu avais trouvé quant à son utilité.
Elle releva la tête, comme s’il avait pu se trouver là, baissant les yeux sur elle. Elle dut retenir l’impulsion familière de nouer ses bras autour de son cou. Il n’était plus, et pourtant, elle sentait sa présence, là, dans le miroir.
— Je te prive de ton repos ! gémit-elle.
Elle se sentait écartelée entre son besoin de le sentir encore auprès d’elle et la culpabilité de lui infliger ce sort.
— Et par mon inattention, je te prive de ma présence, répondit-il.
Il n’y avait aucun reproche dans sa voix. Pas envers elle, tout du moins. Puis, d’une voix plus caressante, Ciaran ajouta :
— Pour toujours tien.
— Pour toujours tienne.
Violaine s’effondra au sol, se laissant sombrer dans son chagrin pendant que les volutes blanches se déroulaient avec lenteur sur la surface du miroir magique où demeurerait désormais, à tout jamais, l’âme de Ciaran.
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