Bad Queen (French Edition)

Magali Lefebvre · Chapitre 25 sur 60

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Bad Queen (French Edition)

Chapitre 24

La pause permit à Violaine de récupérer. Elle glissa un coup d’œil à Ciaran, perché sur son cheval, qui discutait avec la mageresse tout en l’observant. Malgré le soleil et les haies en fleurs, la présence de tous ces militaires, tachés de l’éclatant blason à gueules de leur roi, apportait un fleuve d’ombres écarlates parallèle à la rivière.

Violaine tourna la tête vers l’onde qu’elle devinait, derrière la végétation. Elle poussa un soupir. Elle se serait volontiers plongée dans cette eau fraîche et pure, pour ôter de son corps toute trace de sang, de poussière et de sueur, si elle avait été libre de ses mouvements. Ses vêtements sales commençaient à empester.

Un soldat lui tendit une pomme et une gourde. Surprise, elle les accepta. Sans doute Ciaran avait-il donné des ordres pour qu’elle soit nourrie. Une stratégie pour l’amadouer ? Ou pour la maintenir en forme et ainsi favoriser l’éclosion de ses visions ? Auquel cas, il faisait preuve de présence d’esprit.

Tout en dévorant le fruit, elle resta troublée par l’attention que Ciaran lui portait. Elle se désaltérait lorsque la fin de la halte fut sonnée. Elle se releva en grognant. La tête ne lui tournait plus, mais la plaie l’élançait encore, comme un point de pression sur le côté de son crâne. Elle emboîta le pas aux soldats. Si ses poignets restaient attachés, plus personne ne la menait par une corde comme une chienne récalcitrante.

En d’autres circonstances, elle aurait savouré les parfums des fleurs qui s’épanouissaient avec tant de splendeur en cette belle journée de printemps. Elle aurait goûté à l’harmonie du chant des oiseaux, du bruissement du vent dans les feuilles et du bourdonnement des insectes, soulignée par le clapotis du cours de la rivière. Mais elle n’y prêta attention que trop tard, quand une note de viande avariée vint fausser la symphonie florale et que les oiseaux se turent. Alarmée, Violaine se figea. Aucun des soldats ne parut se rendre compte que l’atmosphère avait changé, et l’un d’eux la poussa pour qu’elle se remette à avancer.

À ce moment, le bosquet bougea. Trois arbres s’en détachèrent dans un fracas de craquements, leurs branches devenues mains avides et crochues. Les trous qui perçaient leurs troncs s’ouvrirent sur des gueules d’où émanaient une odeur fétide. Des cris éclatèrent. Les hommes se mirent en position de combat, puis hésitèrent. Comment se battre contre ces végétaux qui fondaient sur eux ?

Violaine, elle-même, demeura estomaquée. Jamais elle n’avait vu une chose pareille.

— Reculez !

Flavie poussa sa monture qui renâclait. Elle leva les bras, paumes tournées vers les arbres qui cueillaient déjà des soldats comme s’il s’agissait de fruits. Deux jets de flammes en jaillirent, en direction des monstres végétaux. Ceux-ci poussèrent d’étranges plaintes très aiguës, semblables à des branches sèches crissant les unes contre les autres. Flavie effectua un geste ample. Les flammes grossirent. La mageresse contrôla son feu magique, afin qu’il ne blesse pas les hommes qu’il frôlait. En revanche les arbres-monstres furent rapidement engloutis dans un brasier où leurs mains-branches se tordaient. Les créatures battirent en retraite. Elles s’effondrèrent dans la rivière où elles achevèrent de se consumer, sous l’œil concentré de Flavie, qui veillait à ne pas abîmer la végétation naturelle.

Le feu s’éteignit. La mageresse baissa enfin les bras. Seuls sa poitrine qui se soulevait plus amplement qu’à l’accoutumée et un filet de sueur, sur son front, témoignaient de la concentration mentale dont elle avait dû faire preuve.

Violaine en eut le souffle coupé. Pour la première fois de sa vie, elle rencontrait quelqu’un dont les capacités surnaturelles pouvaient se mesurer aux siennes. Son sang se glaça. Elle se souvint de son intuition, lors du banquet à Ruadh, lui indiquant que la mageresse était pétrie d’ambition. Or, Violaine savait que l’ambition, couplée au pouvoir, constituait souvent une équation dangereuse. Rowan en était l’exemple le plus parlant. Cependant, le souverain de Talamh Dorcha, malgré son pouvoir nuisible, ne possédait pas la maîtrise de la magie. La méfiance de Violaine se renforça. Il lui faudrait se montrer prudente, avec la mageresse dans les parages.

Celle-ci se détourna de son œuvre. Elle talonna sa jument grise, la fit volter et reprit son avancée, bientôt suivie des soldats. Elle avait rempli son rôle, en s’occupant des monstres. Violaine frissonna et emboîta le pas de la compagnie. Combien de créatures de ce genre hantaient les terres de Valfleuri ? Elle savait se battre contre des humains, elle y avait été entraînée depuis l’enfance. Mais personne ne lui avait appris comment gérer ces êtres, qui n’étaient même pas animaux. Elle prit conscience, tout en dépassant l’immense tas d’écorce calcinée que l’eau contournait en chantant, de sa chance lors du voyage à Ruadh.

*

Ciaran et sa compagnie atteignirent bientôt un petit hameau. Niché au cœur de bocages, il était formé de trois corps de ferme. Le reste de l’armée s’y trouvait déjà, comme convenu, et y amorçait le montage d’un campement. Aussi donna-t-il l’ordre à ses hommes de faire de même. Tandis que les soldats s’activaient, Ciaran observa les lieux d’un œil circonspect. Les bâtiments étaient déserts, tout comme les prairies. Pas âme qui vive, pas même un chat ou un mouton. Sans doute les habitants, ayant eu vent de l’approche des ennemis après la chute de Rosehaÿ, avaient-ils jugé plus prudent de s’enfuir en emmenant leurs bêtes avec eux.

Le chevalier mit pied à terre et chercha son écuyer pour lui confier sa monture.

La sonnerie urgente d’un cor s’éleva alors par-dessus le brouhaha des soldats, ravis de cette pause rapprochée de la précédente.

Ciaran sauta aussitôt sur son cheval. Il chercha l’origine d’une telle alerte. Il n’eut pas à attendre longtemps : deux armées se précipitaient vers eux, les prenant en tenaille. Mais que fabriquaient les éclaireurs pour ne pas les avoir vues approcher ?

Il ne s’attarda pas sur la question, alors que Boadach hurlait déjà à l’ensemble des hommes de se mettre en formation. Rapidement, Ciaran aboya ses ordres, avant de claquer la visière de son heaume.

Les autres chevaliers se regroupèrent. Les archers, décontenancés, se mirent en place trop tard. Leurs flèches n’émaillèrent qu’à peine les deux flots tumultueux. Au-dessus des soldats flottaient des bannières portant la rose emblématique de la reine ainsi que deux armoiries distinctes. Ciaran dégaina son épée. Il talonna sa monture pour affronter les cavaliers ennemis, suivi d’Adhamhan et de ses compagnons.

Deux vassaux de Rosalia s’étaient finalement décidés à défendre leur reine. Où étaient-ils, songea Ciaran avec mépris, quand elle avait eu le plus besoin d’eux, à Rosehaÿ ?

Puis les armées se rencontrèrent, comme des marées allant l’une contre l’autre et mêlant leurs eaux tumultueuses.

Ciaran cessa d’y penser. Il tailla, frappa de sa lame en grands gestes expérimentés. Ses jambes menèrent sa monture avec dextérité, jusqu’à parfois l’utiliser pour renverser de la piétaille avant de l’occire.

Quelque part en lui, une inquiétude vint perturber le chant de la guerre qui rythmait ses mouvements. Violaine se trouvait-elle à l’abri ?

Un cavalier ennemi déboula et manqua l’atteindre de sa lance. Ciaran en esquiva la pointe. Il manœuvra sa monture, se rapprocha du cavalier qui peinait à effectuer son demi-tour et tendit le bras d’un coup précis. Son épée saisit l’autre à la base du cou, là où, entre son casque et son armure, s’offrait une ouverture. L’homme perdit un instant la maîtrise de sa monture. Juste assez pour que Ciaran s’approche et l’achève.

La dernière fois qu’il l’avait aperçue, Violaine se trouvait à l’arrière, à l’opposé des deux zones d’où avaient surgi les ennemis.

Un homme se jeta sur le chevalier, hache en main, et tenta de trancher les jarrets de sa monture. D’un vif coup de talon, Ciaran fit faire un bond de côté à son cheval. Il abaissa aussi son bouclier, pour protéger le flanc du destrier. D’un mouvement du bras, son épée traça un sillon dans la gorge offerte de l’assaillant, qui s’effondra dans un gargouillis écarlate.

La raison du chevalier lui soufflait qu’il s’inquiétait à cause de sa valeur de clairvoyante, mais, entre ses côtes, son cœur lui murmurait une tout autre chanson. Il se refusa à l’écouter. Elle lui indiquait que cette anxiété malvenue révélait un sentiment qu’il n’acceptait pas. En réaction, sa colère enfla et se joignit au feu de la bataille dans ses veines. Il s’en nourrit pour donner plus de vigueur à ses coups.

Il passa près d’un fantassin, qui portait un simple gambison. Il se baissa. Son épée éventra l’homme qui, incrédule, tenta en vain de retenir ses entrailles entre ses mains. Le chevalier le dépassait déjà, son épée rougie semant de nouveaux cadavres sur son chemin. Un autre cavalier ennemi le repéra et le chargea, lance pointée en avant. Ciaran se prépara et leva sa lame. Prêt à tuer l’ennemi.

La clairvoyante savait se battre. Si elle en avait la possibilité, elle se défendrait.

Une âcre odeur de sueur commençait à imprégner l’intérieur du heaume de Ciaran. Il écarta la hampe d’un geste rapide de sa lame. La pointe, au lieu de percer son épaule, érafla l’armure qui protégeait son torse. Il pivota, son épée fila, et la tête du cavalier bascula en avant, un flot rouge s’échappant de sous son casque, sa lance de sa main.

Ciaran tira sur les rênes et dirigea sa monture dans la mêlée. Sa lame ne cessa pas de mordre. Il poussa le cheval à contre-courant. Vers l’arrière-garde.

*

Violaine se retrouva sans surveillance, comme les soldats se précipitaient vers l’avant pour accueillir les forces ennemies. Elle reconnut l’emblème de la reine. Elle eut plus de peine à identifier ceux des belligérants et y renonça comme les deux flots pénétraient l’armée de Rowan dans un fracas de lames et de hurlements.

C’étaient des vassaux de Rosalia, peu importaient leurs noms. Ils étaient ses hommes liges. Malgré leur position irréfléchie qui avait affaibli Rosehaÿ, ils demeuraient du même camp. D’un autre côté, elle ne portait aucun blason et n’était pas certaine que les liens de cuir qui entravaient ses poignets soient aperçus dans le chaos du combat.

La jeune femme regarda rapidement autour d’elle. Il n’y avait plus qu’une poignée d’hommes, elle se trouvait à l’arrière-garde. La mêlée se rapprochait. Violaine hésita, le sang résonnant à sa tempe douloureuse comme un tambour. Elle avait envie de se jeter dans la bataille. Elle n’avait pas l’habitude de demeurer passive en de telles circonstances.

Les soldats aux couleurs de Rowan qui se trouvaient à proximité tombèrent rapidement. Ceux des vassaux entourèrent Violaine, leurs épées rougies à la main, et s’immobilisèrent. La jeune femme expira lentement, soulagée. Ils l’avaient reconnue. L’un d’eux esquissa alors un sourire cruel :

— Te voilà donc, traîtresse. J’aurai la joie d’être celui qui t’occira !

Le soulagement disparut aussi vite qu’il était venu. Elle, une traîtresse ? Elle voulut reculer d’un pas, mais ils s’approchèrent.

— Je n’ai pas trahi la reine !

Peine perdue. À leurs yeux, elle était une étrangère ; ils lui attribuaient d’office la responsabilité de la chute de la capitale.

Tout son corps se tendit. Elle n’était pas en mesure de se battre, pas avec ses mains attachées. Quand son accusateur leva sa lame ensanglantée, elle utilisa son Don.

Les hommes furent propulsés dans toutes les directions. Violaine n’attendit pas qu’ils reprennent leurs esprits. Elle se pencha sur ses liens, les défit d’une pensée rapide. Puis elle bondit et se saisit d’une épée tombée au sol.

Ainsi équipée, elle accueillit les premières lames. Le choc de l’acier contre l’acier résonna dans sa main. Familier. Rassurant. Elle para la lame, tournoya sur elle-même et fendit. La pointe traversa la gorge d’un homme, raclant les vertèbres. Il porta les mains à son cou, tentant de juguler le flux de sang. Avant de s’effondrer dans un gargouillis. Elle para une épée à nouveau. D’un geste vif, elle manœuvra la pointe de sa lame et transperça son assaillant par l’aisselle. Elle arracha la lame hors des chairs, à temps pour parer un autre coup.

Malgré leur surnombre – ils étaient cinq –, elle l’emporta.

Le souffle court, la lame couverte de sang, elle regarda autour d’elle, au cas où d’autres attaquants surviendraient.

Elle avisa alors un chevalier à la cape noire, sa monture comme son armure décorées de giclées de sang. Il releva son heaume, brièvement. Juste le temps pour qu’elle le reconnaisse. Son cœur s’accéléra sous le regard gris-bleu, admiratif. Puis Ciaran referma sa visière d’un coup sec et repartit dans la mêlée, la laissant seule avec sa respiration saccadée.

*

Ciaran avait atteint l’arrière-garde et découvert, soulagé, que Violaine était en vie, bien qu’en fâcheuse posture. Il s’apprêtait à talonner sa monture pour se porter à son secours, quand les hommes qui entouraient la jeune femme s’envolèrent loin d’elle. Comme projetés par une force invisible dont l’origine était Violaine. Était-ce cela qu’avaient vu ses hommes, quand ils avaient pensé à tort qu’elle usait de magie ?

Son souffle résonna à ses oreilles, sous son heaume fermé. Il ne ressentait aucune peur pour elle. Déjà, elle se libérait de ses entraves et se jetait sur une épée pour parer les coups de ses ennemis. Elle n’usait pas de son pouvoir pour les éliminer en un clin d’œil. Elle s’avérait une combattante de valeur. Pas seulement en raison de ses compétences – il admira ses passes, précises et sûres, comme ses parades vives –, mais parce qu’elle refusait de s’abaisser à un tel déséquilibre. Elle affrontait l’ennemi à armes égales.

La flèche plantée dans son cœur, depuis leur entretien, s’enfonça un peu plus sans qu’il s’en rende compte.

Quand elle termina de défaire le dernier de ses assaillants, elle se rendit enfin compte de sa présence. Elle n’avait pas besoin de lui, tout compte fait. Il retourna dans la mêlée.

*

Plus tard, lorsque les soldats victorieux de Boadach eurent achevé de ramasser leurs blessés et qu’un campement fut monté, Ciaran rejoignit le commandant sous la tente des officiers.

— Nous savons où se trouve l’un des mages restants, déclara Boadach, d’un ton satisfait.

Il n’avait pas encore ôté son armure maculée, pas plus que les officiers qui l’entouraient.

— Un des survivants a parlé.

Il pointa le doigt sur la carte du pays. Le mage ne se cachait pas loin.

— C’est à cause de lui que nos éclaireurs n’ont pas repéré l’armée.

Ciaran leva des yeux suspicieux vers Flavie qui se tenait, silencieuse, près de la table.

— Je croyais que les mages n’avaient pas le droit d’interférer, en temps de guerre ?

— C’est effectivement le cas, acquiesça-t-elle, mais ce mage-là paraît avoir enfreint la règle.

Une telle entorse ne paraissait pas l’émouvoir. Malgré son mécontentement, Ciaran garda cependant les lèvres closes.

Adhamhan fit alors son entrée, essoufflé.

— La prisonnière est entière, informa-t-il. Elle n’avait plus ses liens, mais elle n’a pas fui.

Niall fronça les sourcils.

— C’est étrange.

Il y eut un court silence. Ciaran tenait là l’occasion de témoigner de ce qu’il avait vu : Violaine n’était pas seulement une clairvoyante. Elle était bien plus puissante qu’il n’y paraissait.

Le chevalier ne dit mot.

Il se convainquit que c’était pour mieux user de cette information cruciale comme moyen de pression sur Violaine. Il préféra ignorer que ce qui le poussait à maintenir sa bouche scellée venait d’une volonté de la protéger des exactions qu’elle pourrait subir si d’autres étaient au courant.

Il échangea un coup d’œil avec son ami et décida que même à lui, il ne révélerait rien.

C’était son secret. Le premier qu’il taisait à la fois à Adhamhan et à son roi.

Il aurait dû s’en inquiéter, mais il se sentit plutôt porteur d’un précieux et fragile trésor.

 

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