Bad Queen (French Edition)
Chapitre 6
Violaine n’avait aucune visibilité du cours de la journée, entre ces murs sans fenêtres, mais elle parvenait à garder une trace imprécise du temps qui s’écoulait, grâce au rythme que lui imposaient ses geôliers. Chaque matin, ils venaient la chercher après l’avoir laissée dormir, ses muscles encore raidis par le froid de la nuit et l’âme en détresse, à cause de rêves qui la ramenaient chez elle, près des siens. Des rêves qui l’abandonnaient, le cœur en miettes, au petit matin. Reverrait-elle jamais sa famille ?
Ils l’amenaient dans la même pièce qu’à son arrivée et lui ordonnaient d’utiliser son Don. Elle savait pourquoi, ils le lui avaient expliqué. Ils cherchaient à l’exploiter, à faire d’elle une soldate sans âme, un pantin mortel dont ils tireraient les fils. Ils étaient pris dans une guerre, eux aussi. Ce conflit sans fin les avait poussés à visiter d’autres contrées. À la recherche d’armes inédites, de substances exotiques létales, d’un moyen d’annihiler, une bonne fois pour toutes, leur adversaire. Mais leurs méthodes avaient déplu ; une scission s’était formée. Ils n’étaient plus que quatre à poursuivre ce projet.
Ils crurent trouver la solution en arrivant à Vielacier. Ils avaient repéré Violaine, lorsqu’elle s’entraînait le soir, en forêt. La démonstration au banquet, les journées au palais à vanter leurs machines, tout cela n’avait été qu’un écran de fumée. En réalité, ils se renseignaient sur les habitudes de la jeune femme, sur son entourage, sur d’éventuels autres habitants dotés du Don. Ils voulaient faire d’elle leur force de frappe. Ils voulaient percer le mystère de son Don pour le multiplier et l’implanter chez d’autres personnes.
Alors, elle refusait d’utiliser ses capacités. En représailles, ils appliquaient d’étranges sangsues inertes sur sa peau nue ou recouraient à des lames, très petites, très fines, pour zébrer sa chair de plaies aussi superficielles que douloureuses. Ou encore utilisaient l’un de ces bâtons métalliques dont l’extrémité, d’une lumière bleue et vive, lui brûlait l’épiderme. Chaque fois, ils ne marquaient que son dos, son ventre ou ses cuisses. Ils veillaient à ne pas lui infliger de blessures létales, dissimulées par les vêtements, dans l’optique qu’elle puisse plus tard s’infiltrer sans difficulté chez leurs ennemis . Même superficiels, ces sévices n’en étaient pas moins insupportables. La souffrance explosait, vrillait ses nerfs, perçait sa peau, enflammait sa chair. Elle n’était plus que douleur, elle n’était plus que cri.
Parfois, des supplications s’échappaient de ses lèvres. Quand elle s’en rendait compte, des larmes de honte lui piquaient les yeux. Elle ne s’était jamais abaissée à supplier qui que ce soit. Même quand elle s’était battue pour obtenir le droit de s’entraîner au combat, elle avait refusé d’user de ce subterfuge, préférant démontrer sa volonté d’acier.
Quand la souffrance avait asséché la dernière goutte de résistance en elle, elle se soumettait à l’exercice. Ils s’empressaient alors de remettre sur sa tête la même résille et d’observer, avec des commentaires excités, les motifs qui se déroulaient sur l’écran lumineux tout en prenant des notes. Elle ne comprenait pas tout ce qu’ils disaient, mais elle en saisissait assez pour savoir qu’ils se satisfaisaient de ce qu’ils voyaient. Au fil des jours, les exercices augmentaient en difficulté. Elle redoutait le moment où ils la placeraient face à un autre être vivant, en lieu et place d’un objet.
Elle aurait pu recourir à son Don pour s’occuper d’eux. Elle aurait pu fuir dès le début. Mais l’environnement dans lequel elle se trouvait et leurs étranges appareils l’effrayaient tant qu’elle craignait de se blesser, voire de se tuer, car incapable de se concentrer. Comme si cela ne suffisait pas, Paxt l’avait avertie un jour : il connaissait sa famille et savait où elle logeait.
— Ce serait terrible que Paulin périsse dans une mauvaise chute. Ou Ermeline. N’est-ce pas ?
Il l’avait fixée de son regard froid, métallique, le même que lors de ce dernier banquet qui lui paraissait si loin désormais. Elle n’avait plus cherché à se révolter depuis.
Pourtant, en dépit de la terreur et de la douleur, une part d’elle-même s’était réfugiée dans une forteresse inexpugnable. Cette part, c’était sa volonté de vivre. Cette part, c’était celle qui maintenait ses réflexes affûtés dans la bataille, malgré la fatigue, malgré les hurlements de rage et de souffrance qui l’étourdissaient alentour, le fracas des armes et l’odeur pestilentielle des fluides répandus. Cette part d’elle lui avait permis de quitter vivante les batailles qu’elle avait menées.
Elle survivrait.
Chaque soir, quand ils la ramenaient dans sa cellule, après le repas et juste avant qu’ils ne la placent dans l’obscurité la plus complète, elle se le répétait. À l’abri de ses paupières fermées, elle visualisait avec ferveur la lame de son tarot qui symbolisait la victoire personnelle, sa préférée. La main portant haut une torche enflammée, sur un fond de ténèbres. La lumière qui l’emporte sur la nuit. La vie sur la mort.
Je survivrai. Je serai libre.
Et chaque jour, qui lui paraissait plus long qu’une semaine dans cet enfer, ce même fragment de son être guettait. Une faille, une opportunité. Un moyen de s’échapper, de retourner chez elle.
Peu à peu, le désespoir essaya de grignoter ses murailles, mais elle demeura solide. Malgré la torture, malgré l’humiliation, malgré l’horreur.
Jusqu’à ce qu’elle atteigne ses limites.
Violaine était à bout, ce jour-là. Son corps martyrisé n’était pourtant pas ce qui l’avait poussée à cette extrémité. C’était son esprit. Elle le sentait, malgré sa volonté de vivre, près de se désagréger. De sombrer dans la folie.
Elle s’y refusait.
La démence, c’était la mort. Quelle utilité aurait-elle aux yeux de ses geôliers, si elle ne parvenait plus à se concentrer pour recourir à son Don ?
Folle, elle oublierait d’où elle venait. Elle oublierait les siens.
Ils la traînaient dans le couloir, comme tous les soirs, ce couloir qui menait de la pièce infernale à sa cellule. Au bout, dans le sens contraire, se trouvait l’issue de ce lieu. Elle le savait. Elle avait tenté de s’échapper une fois, puis Paxt avait menacé de s’en prendre à sa famille. Elle n’avait pas réessayé.
Cette fois, néanmoins, elle échafauda un plan.
*
Le lendemain, comme d’habitude, ils l’attachèrent à la table métallique, dans la salle dont les murs de pierre supportaient des instruments de torture et ces étranges miroirs de lumière bleue, où défilaient chiffres et mots incompréhensibles.
Après ces semaines cauchemardesques, Violaine éprouvait beaucoup de peine à retarder l’application de son maigre plan de fuite. Mais la vie des siens en dépendait, et cette pensée lui donna la force de patienter. La force de refuser, comme toujours, de se plier aux exigences de Sirah et Shaw, qui s’occupaient d’elle ce jour-là. Son cœur battait follement, pas seulement parce qu’elle appréhendait la douleur à venir, mais par ce qu’elle s’apprêtait à accomplir. Et si ça ne suffisait pas ? Et s’ils la perçaient à jour avant qu’elle parvienne à leur échapper ?
Shaw passa la main sous sa tunique et sa chemise, colla sur sa peau les pastilles familières. Quand il s’éloigna, Sirah joua des doigts sur les lumières bleues suspendues au mur. Les muscles de Violaine tressautèrent sous les assauts d’un violent flux invisible. Ses nerfs hurlèrent. Sa bouche s’ouvrit sur un cri. Mais elle ne chercha pas à s’y soustraire. Elle s’en nourrit, l’intégra. Infusée de ce flux brûlant comme de toute l’horreur accumulée au cours des dernières semaines, elle libéra avec brutalité sa puissance mentale.
Un fracas. Des cris. Les miroirs lumineux explosèrent. La douleur qui vrillait ses nerfs cessa tout d’un coup. De la poussière envahit la pièce, lui arracha des quintes de toux. L’obscurité. Puis une lampe, une seule, clignota à nouveau. Violaine, toujours attachée à la table, le souffle râpeux, contempla, hébétée, le mur ravagé. Deux corps couverts de sang et de poussière grise gisaient sur le sol. Elle reconnut Sirah, dont la cage thoracique se soulevait imperceptiblement malgré ses blessures. Plus loin, Shaw n’avait pas eu autant de chance. Un amas de sang, de pierres et de matière cérébrale où crépitaient quelques étincelles bleues remplaçait son crâne. Violaine hoqueta. Était-ce la chute du mur ou… elle-même, qui était responsable de cet état ? Elle avait pourtant contrôlé son flux mental, en dépit de la douleur qui vrillait son corps.
Violaine reprit ses esprits. Sans effort, elle puisa de nouveau dans son Don et dénoua ses liens. Libérée de ses entraves, elle se fraya un chemin vers la sortie, ignora la douleur qui lancinait son corps éprouvé. Elle trébucha sur le cadavre de Shaw, sur les gravats.
Quelque part, un bruit de sanglots étouffés. Comme elle remontait, à tâtons, le couloir plongé dans le noir, elle réalisa qu’elle pleurait. Elle ne ressentait pourtant aucune pitié pour eux. C’était une question de survie. Combien de personnes avaient-ils torturées ainsi, poussées à la folie ?
Cette pensée sur son sort si elle s’attardait davantage lui donna un regain d’énergie.
Toujours prise de quintes de toux à cause de la poussière, elle essuya ses larmes et accéléra le pas comme elle le pouvait dans l’épaisse obscurité.
Des cris, des appels. Une lumière qui fusa d’un point précis, derrière elle, et qui l’épingla comme un papillon. Elle se raidit. Le vacarme, dans la pièce, avait alerté les autres. La voix glaçante de Paxt :
— Là-bas ! Elle s’échappe !
Elle regarda par-dessus son épaule et avisa Paxt et Kyre qui s’élançaient pour l’attraper. Ce dernier tenait un objet dans la main, peut-être une seringue.
Paniquée, elle fila dans le couloir, guidée par la lumière qui tressautait à chacune de leur foulée. Portée par la terreur de tomber à nouveau entre leurs mains cruelles. L’inaction forcée et ses blessures n’avaient pas réussi à émousser ses années d’entraînement. Sa foulée trouva rapidement un rythme régulier, seul son souffle demeura rauque, ses poumons brûlants de poussière.
Très rapidement, la porte se dressa devant elle. Épaisse. Verrouillée. Des bruits de course la suivaient. Lourds. Proches. Trop proches. Violaine fonça, précédée d’une impulsion mentale. L’huis sauta de ses gonds dans un fracas épouvantable juste au moment où elle l’atteignait. Elle s’engouffra dans l’ouverture, déboula dans une clairière, fila à travers les arbres aux branches quelque peu dépouillées, le cœur cognant contre ses côtes.
Les feuilles mortes, qui recouvraient par endroits le sol, offrirent un tapis moelleux à ses pieds nus. Le parfum de l’humus et de la terre humide apaisa ses poumons irrités, apportant la fraîcheur, l’idée de liberté. Elle cligna des yeux, éblouie par le soleil matinal, sans ralentir pour autant. Ses pas résonnaient. Non. Ce n’était pas leur écho, mais ses ravisseurs. Le bruit de leur course, leur souffle compact la suivait toujours.
S’ils la rattrapaient, l’enfer recommencerait.
Un point de côté lui tira un gémissement. Pas maintenant ! Elle porta la main à la taille, sa foulée devint maladroite, irrégulière. Quelque part, un corbeau croassa.
S’ils la rattrapaient, elle n’aurait plus d’occasion de s’enfuir.
Des larmes de terreur piquèrent ses yeux.
Un sifflement au-dessus d’elle. Une balle métallique, parcourue de lumières bleues, atterrit devant ses pieds. Elle la reconnut avant que le portail ne s’ouvre.
Ils pensaient sans doute l’arrêter, dévier sa course.
Violaine filait comme le vent. Elle avait trop peur. Quelque part, au fond d’elle, naquit cependant un timide espoir. Peut-être ce portail la ramènerait-il chez elle. Dans son pays.
Alors, elle ne ralentit pas. Elle ne modifia pas sa direction. C’était trop tard, de toute façon. Elle fonça droit dans le portail ouvert.
Quand elle l’eut traversé, elle poursuivit sa course, entravée par son point de côté et son souffle court.
C’était toujours la même forêt, mais davantage de verdure habillait les arbres. Le sol, plus ferme sous ses pieds, ne proposait pas de feuilles mortes à ses foulées. La lumière différait légèrement, comme si le soleil semblait dans sa course de milieu d’après-midi, alors que, de l’autre côté du portail, il n’en était qu’à celle du matin.
L’espoir fou qu’il s’agissait des bois non loin de Charbourg donna des ailes à la jeune femme.
Derrière elle, toujours l’écho. Le terrifiant écho. Les foulées de ses ravisseurs.
Elle jeta un rapide coup d’œil, vit Paxt et Kyre qui la suivaient. Proches. Trop proches.
Violaine courut. Portée par la peur. Ignorant le point de côté. Ignorant la douleur. Elle ne prit pas garde à cette puanteur soudaine, comme une odeur de mort, qui voilait le parfum d’humus. Elle ne prêta pas attention au silence qui imprégnait les bois.
Elle ne remarqua pas, quand elle passa non loin, les restes d’un ours emberlificoté dans une toile dense. Elle ne releva pas les signes nets de la présence d’un prédateur.
Elle ne voyait que des obstacles à éviter, un terrain accidenté qui risquait de la faire trébucher. Elle était concentrée sur sa fuite, sur sa course. Sur sa survie.
L’araignée surgit devant elle. Gigantesque. La chitine brune et poilue, telle l’écorce d’un arbre recouverte de chenilles urticantes. Ses crochets luisaient de venin. Ses yeux minuscules ne reflétaient rien d’autre que le vide, celui du prédateur affamé.
Un hurlement horrifié s’échappa de la gorge irritée de Violaine. Dans le même temps, un réflexe. Son Don. Violaine souleva l’animal, le projeta au loin.
Elle reprit sa course, toujours plus affolée. Des cris d’épouvante lui parvinrent. Paxt et Kyre étaient tombés dans les griffes de l’arachnide qu’elle venait involontairement de leur jeter.
Violaine se sentit soulagée. Ils ne la poursuivraient plus.
Elle ne ralentit pas pour autant, même si le monstre, en s’en prenant à ses ravisseurs, lui accordait un répit.
Elle continua de courir. Elle fuyait l’enfer. L’araignée. La réalité.
Il n’existait pas de créature de ce genre dans les environs de Charbourg ni même dans tout Vielacier. Elle ne se trouvait donc pas dans son pays. Le réaliser était insoutenable, comme l’idée de retomber dans leurs mains ou de mourir, dévorée à petits bouts par le monstrueux arachnide.
Violaine refusa d’affronter cette vérité. À ce stade, alors que son sang rugissait de terreur, c’était tout simplement impossible.
Après quelques minutes de course, elle avisa, au loin, sous les arbres clairsemés, un chemin providentiel. Elle le rejoignit, ralentit sa foulée. Les veines saturées d’adrénaline, elle guetta le moindre bruit, le moindre mouvement. Elle ne savait plus qui elle devait craindre. Elle ne savait plus où elle était.
Quand elle aperçut deux hommes qui chevauchaient, au tournant, son premier réflexe fut de détaler sur le côté, de s’enfoncer à nouveau dans les bois. Mais le souvenir de l’araignée géante suffit à la retenir.
Elle avisa la harpe attachée sur le dos du mulet, l’épée du cavalier à cheval. Leur tenue n’aurait pas détonné à Vielacier ou en Ursanie. Même la peau sombre de celui qui chevauchait le mulet ne la surprit pas : les rues de Charbourg voyaient régulièrement passer voyageurs, commerçants ou mercenaires originaires d’autres contrées, à la peau noire ou bronzée, sans que les citadins sourcillent.
Un ménestrel et un mercenaire, probablement engagé pour escorter le musicien durant son trajet. Le temps qu’elle se décide, ils s’étaient déjà rapprochés.
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