Bad Queen (French Edition)
Chapitre 16
Adhamhan l’attendait devant la porte de ses appartements, dans sa tenue de soldat – presque identique à celle de Ciaran, à ceci près qu’elle ne portait aucun motif et qu’elle était taillée dans du lin. Un lien rouge était noué autour de son poignet, vestige d’une relation passionnée.
Adhamhan gardait au visage les marques profondes des blessures infligées, trois ans auparavant, par le chien noir monstrueux dont Ciaran l’avait sauvé. Les cicatrices balafraient ses traits en diagonale, sans pour autant masquer leur aspect avenant. Comme tous les autres chevaliers, il se rasait de près. Sous une chevelure mi-longue, noire à reflets roux, ses yeux marron pétillèrent lorsqu’il avisa son ami.
— Ah ! Revoilà le chevalier prodige !
Il lui donna une accolade dans le dos. Adhamhan mesurait dix centimètres de moins que Ciaran, mais il se comportait toujours comme s’ils faisaient la même taille. Adolescent, il était l’un des rares à ne l’avoir jamais raillé à ce sujet.
— Alors ?
La question ne portait pas sur l’objet du conseil – la plupart des chevaliers avaient eu vent du refus de la reine Rosalia à la proposition de mariage de Rowan. Ils se doutaient qu’ils n’allaient pas tarder à se trouver sur le pied de guerre.
— Alors, annonça Ciaran en souriant, tu feras partie de la compagnie que je mènerai.
Adhamhan poussa un cri de joie, tirant un sursaut effrayé à la fillette qui passait à ce moment-là dans le couloir, un baquet plein de vêtements dans les bras.
— Il nous faut fêter cela. Ce qui me fait penser que nous n’avons pas encore eu le temps de célébrer comme il se doit ta promotion, si ?
Il avait son sourire gouailleur des jours où il se sentait particulièrement enclin à faire la fête. Il retint Ciaran par le bras lorsque celui-ci s’apprêta à entrer dans ses appartements :
— Une fête entre nous ? Sans musique ni jolies filles ? Allons, bon !
Il entraîna son ami, qui protesta pour la forme. S’il ne goûtait guère les amusements d’Adhamhan, Ciaran l’accompagnait bien volontiers. Malgré leurs différences de caractère, les deux garçons avaient noué une amitié aussi immédiate que solide dès leur rencontre à l’école militaire. Une seule année les séparait. Ciaran aimait à penser que son sérieux assagissait quelque peu son ami, et ce dernier racontait à qui voulait l’entendre que c’était grâce à sa saine influence que Ciaran n’était pas devenu un soldat sans âme – une affirmation que le chevalier réfutait chaque fois, tout en riant. Il était vrai que la sociabilité de son ami l’aidait à ne pas trop s’isoler de ses pairs. Et Adhamhan apaisait son tempérament colérique, même si Ciaran ne l’admettait pas ouvertement.
— Je suis pourtant bien installé, nota Ciaran.
Adhamhan eut un soupir envieux :
— Tes appartements privés ! Voilà qui change des chambres partagées.
Il lui glissa un coup de coude :
— Au moins, tu n’as plus besoin de payer une chambre ou chasser les autres pour batifoler à ton aise.
Ciaran préféra ne pas relever la pique.
Les deux amis franchirent les grilles du château et s’aventurèrent dans les rues de Ruadh pour gagner l’auberge où Adhamhan avait ses habitudes.
— Il y a une nouvelle serveuse, paraît-il. Je me demande si elle est aussi jolie qu’Aoife.
— Je me demande quand tu t’éparpilleras moins, tu aurais pu aussi être promu.
Adhamhan haussa les épaules. À l’instar de Ciaran, il aimait la chevalerie, mais il appréciait tout autant le bon vin, les femmes avenantes et les fêtes. Ciaran regrettait parfois qu’il manque de rigueur, car il possédait d’indéniables qualités de combattant et de cavalier qu’il aurait pu davantage pousser, s’il s’y était appliqué.
Au moins éprouvaient-ils tous deux la même loyauté envers Rowan. Si Adhamhan ne lui vouait pas une admiration aussi béate que Ciaran, il lui était profondément reconnaissant pour sa façon de mener le pays.
— Avec Rowan, Talamh Dorcha pourra briller de nouveau ! dit-il en levant son verre, une fois qu’ils furent installés à une table.
— Longue vie au roi !
Ils trinquèrent, burent une première gorgée, puis Adhamhan ajouta :
— À ta nomination !
Ciaran sourit et leva son verre une nouvelle fois, avant d’y plonger les lèvres. Il fit glisser sa gorgée en bouche. Adhamhan avait sélectionné une bonne bouteille.
La salle était pleine de soldats qui se détendaient bruyamment. Chevaliers, archers ou fantassins, les sections comme les grades s’y mélangeaient de la même manière que les odeurs de nourriture, de vin et de sueur. Il régnait une chaleur pesante, et Ciaran se félicita de n’avoir pas emporté son surcot.
— Tu te souviens de la joute de l’été dernier ?
Bien sûr que Ciaran se la rappelait ! Les tournois étaient son seul plaisir, un des rares loisirs qu’il partageait avec son ami.
— J’ai battu Niall.
Il sourit avec fierté. Cette victoire datait d’avant sa promotion, quelle joie d’avoir ainsi fait mordre la poussière à l’un des hauts gradés de la chevalerie !
Adhamhan rit et leva sa coupe :
— Oh oui, et quel spectacle que sa mine dépitée !
Une jeune femme blonde, bien en chair, vint les servir. Comme d’habitude, Ciaran regarda ailleurs pendant que son ami contait fleurette à la demoiselle. Quand la serveuse s’éloigna en gloussant, séduite par le charme d’Adhamhan que les cicatrices, loin d’éteindre, ne faisaient que renforcer, Ciaran entama son plat.
— Je me demande, le taquina son ami, si tu possèdes réellement le sang chaud.
Il remplit son verre pour la troisième fois.
— Tu restes toujours de glace, même face à toutes ces beautés – il désigna les serveuses de son index tendu, dans un geste large, tout en portant son verre à ses lèvres.
Malgré le départ d’Aoife, qui avait ravagé bien des cœurs parmi les soldats et épinglé celui d’Adhamhan, les trois serveuses restantes ainsi que la nouvelle offraient un physique agréable.
— À croire, ajouta Adhamhan en reposant son verre, un sourire taquin dévoilant ses dents régulières, que tu tiens davantage du reptile que de l’homme !
Ciaran secoua la tête avec un rire étouffé. Il ne répondait jamais aux insinuations régulières de son ami. Adhamhan savait très bien qu’il était capable d’apprécier la gent féminine. Adolescent, il avait autant couru le jupon que ses camarades. Mais son ambition, la rudesse de l’entraînement et surtout la discipline de vie qu’il s’imposait pour réussir l’en avaient détourné. Et à vrai dire, cela ne lui manquait pas.
— Tu sais bien, Adhamhan, à mes yeux, le devoir passe avant le plaisir.
— Allez, dis-moi, ça remonte à quand, la dernière fois ? Trois ans ?
Ciaran soupira. Il n’allait pas s’en sortir aussi facilement, cette fois-ci. Peut-être était-ce sa nomination récente ou encore la perspective de la guerre, mais son ami paraissait décidé à l’envoyer dans les bras d’une des serveuses.
— Deux.
Il sauça son assiette.
— Mais il est hors de question de me relâcher ce soir. Pas avec tous les préparatifs à venir.
— Oh, Ciaran…
Adhamhan secoua la tête, dépité. Il n’insista pas. Il n’insistait jamais. C’était pour cela aussi que Ciaran l’appréciait, car il ne le bousculait pas jusqu’à le blesser ou provoquer sa colère. Au contraire, il parvenait à le calmer quand son tempérament ombrageux s’exprimait trop vivement. Adhamhan lui devait la vie, mais, d’une certaine façon, Ciaran lui devait aussi sa réussite. Ses éclats de colère auraient davantage endommagé sa carrière, si la présence de son ami ne les avait atténués.
Les yeux de ce dernier pétillèrent.
— J’espère être là le jour où une jouvencelle te fera enfin tourner la tête !
— Cela n’arrivera pas, l’assura Ciaran.
Il appartenait à la chevalerie, à l’armée. Il n’avait pas vocation à fonder une famille. Son mode de vie lui convenait très bien.
Adhamhan lui adressa un clin d’œil.
— Nous verrons cela !
Il termina son verre d’un trait, se leva et s’en fut en quête de la serveuse qu’il avait charmée plus tôt.
Ciaran quitta l’auberge et regagna ses appartements. Étendu dans son lit, le regard perdu dans l’obscurité, il ne pensait déjà plus à cette conversation. Il repassait la stratégie établie, réfléchissait aux manœuvres, impatient d’assaillir Rosehaÿ et d’y démontrer sa valeur.
*
Les jours suivants, Ciaran s’entraîna plus durement qu’à l’accoutumée et se montra encore plus intraitable avec ses hommes.
Adhamhan obéissait sans broncher et exhortait les autres chevaliers, par son soutien sans faille envers leur meneur, à donner le meilleur d’eux-mêmes. Quand il n’était pas sur son cheval, Ciaran se trouvait avec les officiers qui commanderaient les autres compagnies, ainsi que Boadach, le commandant en chef de l’armée. Malgré la stratégie établie, il leur fallait coordonner leurs manœuvres, réfléchir aux ripostes possibles de l’ennemi et aux différentes tactiques pour les contrer efficacement.
Au milieu de ces préparatifs leur parvint une convocation pour un nouveau conseil. Ciaran échangea un regard interrogatif avec les autres officiers rassemblés autour de la table. Riagal haussa les épaules. Il ramassa les cartes et notes étalées sur la table et quitta la pièce, suivi par Oney. Comme Niall allait lui passer devant, Ciaran le foudroya du regard. Il n’était plus un simple chevalier, à présent, il occupait le même rang et n’avait plus à s’effacer pour partir en dernier. Niall l’observa d’abord avec défi malgré leur différence de taille, avant de reculer d’un pas, trop conscient que Conn était témoin de cette marque de mésentente qui n’était pas la bienvenue, à l’aube d’un important mouvement militaire.
Rowan les attendait. Il demeurait debout, les poings appuyés sur la table, mais à la manière dont ses mâchoires serrées jouaient, il aurait tout aussi bien pu marcher de long en large. Après avoir salué leur souverain, les militaires s’assirent à leurs places respectives. Rowan ne prit pas la parole tout de suite, toutefois, quand Flavie fit son entrée, il n’attendit pas qu’elle se soit installée pour attaquer :
— J’ai reçu l’annonce de l’arrivée prochaine d’une délégation diplomatique envoyée par Rosalia.
Il saisit la lettre décachetée posée sur la table.
— Elle sera là dans quelques jours, et les soldats en garnison près de la frontière, sur la grande route, ont été avertis. Ils l’escorteront, vu que des monstres ont été aperçus dans les parages, dont des chiens noirs.
Il coula un regard vers la mageresse qui opina, la bouche pincée.
De tous les monstres, les chiens noirs s’avéraient les plus pénibles des fléaux. Rassemblés en meute, se reproduisant à une vitesse prodigieuse, ils arrachaient nombre de paysans à leurs familles, quand ce n’étaient pas des soldats, vaines défenses face à ces créatures. Ciaran se souvenait trop bien des crocs épais, du souffle putride, des yeux rougeâtres, assoiffés de chair et de sang. Contrairement aux trolls qui privilégiaient le bétail, les chiens préféraient chasser l’humain.
Après avoir poussé un bref soupir ennuyé, Rowan poursuivit :
— La délégation sera reçue avec la politesse et le faste qu’il se doit. J’organiserai un banquet en son honneur. Néanmoins, cela ne change rien à nos projets.
Ciaran tiqua. Comme les autres officiers demeuraient silencieux, il se garda bien de verbaliser sa gêne. De l’avis du chevalier, il aurait été plus sage de suspendre les préparatifs de guerre, tout au moins le temps de prendre connaissance des propositions de la délégation.
Mais il n’était pas roi. Sans doute Rowan avait-il en main d’autres données pour justifier sa décision. Il n’avait pas à s’expliquer devant ses subalternes. Et il avait permis au pays de revivre.
— Nos espions ont identifié la plupart de ceux que Rosalia a placés à Talamh Dorcha.
— Vous comptez les éliminer, Votre Majesté ? s’enquit Niall.
Ciaran grimaça. Quel imbécile !
— Certes non ! s’exclama Rowan. Il n’est pas question d’alerter la reine de Valfleuri de nos intentions !
Il secoua la tête, comme s’il se demandait comment un homme aussi peu vif d’esprit avait pu atteindre un tel échelon. Ciaran se posait souvent la même question.
— Non, nos espions se contentent de les détromper, en leur fournissant de fausses informations ou en donnant le statut de rumeurs aux bonnes qui auraient pu filtrer.
Rowan reposa la lettre sur la table, la poussa et tira un autre papier.
— Deux sorcières ont été repérées ici, à Ruadh.
Il se tourna vers Flavie :
— Je compte sur vous pour traiter ce sujet comme il se doit.
La mageresse s’inclina et saisit le parchemin. Rowan se montrait aussi intraitable avec les sorcières qu’avec la réponse négative de Rosalia. Il exécrait ces femmes qui se détournaient de leurs devoirs domestiques pour se plonger dans l’étude illégale de la magie, hors de tout encadrement. Diligente, Flavie gérait ces problèmes comme le reste. Pourtant, Ciaran se demandait parfois si elle s’appliquait réellement dans son travail quand il concernait les sorcières. Là où la population de monstres autour de Ruadh avait grandement diminué, preuve de l’œuvre de la mageresse, celle des sorcières ne paraissait guère fluctuer.
Ciaran joua des épaules pour se secouer l’esprit. Flavie avait sauvé Rowan de bien des complots et vidé les environs de la plupart de ses monstres. Il n’avait pas à se méfier d’elle.
Le roi clôtura le conseil. Les militaires ainsi que la mageresse se levèrent et saluèrent le souverain comme il quittait la pièce en premier. Il aurait fort à faire, de son côté, entre l’invasion à préparer en secret et la supervision de la fête organisée pour la délégation.
Tout en reprenant le chemin de la salle des officiers pour y poursuivre leurs réflexions avortées, Ciaran se demanda si sa présence serait obligatoire au banquet. Il le craignait – il était officier, à présent –, et cela l’ennuyait d’avance. Il n’avait jamais été friand des repas qui s’étiraient, des danses, des jeunes femmes qui venaient parfois lui tourner autour en espérant le séduire, aveuglées par son statut, son uniforme et ses origines. Quand elles apprenaient qu’il n’était que troisième dans la ligne de succession, la plupart battaient vite en retraite. Les plus désespérées, celles qui étaient déjà avancées dans l’âge et toujours célibataires, avaient tendance à s’accrocher, poussées par des pères désireux de se débarrasser rapidement d’elles. Il avait pitié de ces malheureuses qui n’avaient pas le droit d’exister en dehors d’un père ou d’un mari, mais leurs efforts lui pesaient.
Adhamhan lui avait suggéré, un jour que Ciaran s’en plaignait, d’en profiter un peu. Une nuit d’amour n’engageait à rien. Ciaran n’était pas du même avis. Pour peu qu’un bâtard en naisse, il se retrouverait avec un poids pénible attaché à la cheville. Les quelques rares fois où il accueillait une femme dans son lit (ou plutôt, celui d’une auberge, voire une simple meule de foin, quand il était adolescent), il prenait garde à ce qu’aucune graine ne vienne germer dans le ventre de son amante d’un soir. Que son ami soit à ce point insouciant en la matière le navrait.
Il balaya ces pensées en franchissant le seuil de la salle des officiers. Qu’Adhamhan sème sur son chemin une flopée de petits êtres illégitimes n’était pas son problème. Le sien était de planifier au mieux l’invasion.
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