Bad Queen (French Edition)
Chapitre 27
À l’aube, la troupe se prépara à prendre la route pour rejoindre le point de rencontre indiqué par le commandant avant leur départ. Ciaran discuta un instant avec Adhamhan. Ce dernier craignait que l’armée n’ait modifié son trajet – une autre attaque ou quelque mouvement ennemi pourrait tout à fait les y obliger. Le chevalier le rassura :
— Boadach se tiendra à l’itinéraire convenu.
Il avisa un soldat qui s’approchait.
— Qu’y a-t-il ?
— La prisonnière demande à vous parler.
Ciaran fronça les sourcils. C’était la première fois qu’elle agissait ainsi. Il ne savait pas s’il devait y voir les fruits de son dernier interrogatoire, et s’en réjouir, ou se méfier d’un piège. Il avait été étonné de la façon avec laquelle elle s’était adressée à la mageresse, la veille. Étonné et, à vrai dire, satisfait. Pour une fois que quelqu’un s’exprimait avec franchise face à Flavie ! Ce ne serait pas assez pour lui ôter son perpétuel sourire suffisant, mais au moins avait-elle rencontré une adversaire plus coriace qu’elle le pensait.
D’un signe de tête, Ciaran indiqua au soldat de lui amener la jeune femme.
— On dirait qu’elle va enfin coopérer, remarqua Adhamhan, ta méthode a fonctionné.
Il lui donna une tape amicale sur l’épaule et le laissa seul avec Violaine.
Des cernes violacés soulignaient ses yeux verts. Elle était encore plus sale que la veille. Sa natte se décoiffait. Elle aurait eu besoin d’un bon bain, et sans doute y aspirait-elle. Ciaran lui-même avait hâte de rejoindre le gros de l’armée et de profiter d’un instant de répit, où il pourrait ôter toute trace de crasse de son corps et changer d’armure comme de vêtements. Seule sa lame était propre. Il l’entretenait après chaque combat. Il veillait aussi à ce que son écuyer soigne bien sa monture.
Violaine attendit que le garde s’éloigne pour parler.
— Ambroise est mort, dit-elle d’un ton fatigué, comme si le poids de son don de clairvoyance pesait plus lourdement qu’à l’accoutumée sur ses épaules.
Il croisa les bras.
— Qui est Ambroise ?
Elle paraissait lasse. Pas uniquement à cause des marques d’une mauvaise nuit de sommeil. Elle semblait usée par le déroulement des événements.
— Le quatrième et dernier mage de Rosalia. Il était au nord-est, depuis plusieurs semaines, quand vous avez… pris Rosehaÿ.
Elle se tut. Il comprit que c’était là un silence où elle cherchait à puiser du courage, non la fin de la conversation. Elle trouva la force de prononcer les mots suivants :
— J’ai eu une vision, cette nuit. Il est mort ce matin.
Elle ne révéla ni où ni comment, mais aux fantômes qui dansaient dans ses yeux, aussi pâles qu’une fine feuille d’arbre, il se demanda à combien de morts elle avait assisté au cours de sa vie, en dehors du champ de bataille. Combien de spectres en devenir hantaient son esprit, sans qu’elle puisse agir pour dévier le fatal coup du destin ?
Il resserra la posture de ses bras contre son torse pour s’empêcher de céder à l’élan qui le poussait à l’étreindre. Il se morigéna de ressentir une telle impulsion.
— Que me vaut cette coopération soudaine ?
Son ton abrupt trahit sa colère. Violaine cligna des paupières. Elle ne s’était pas attendue à cette réaction.
— Vous êtes venus pour les mages de Rosalia.
Elle n’eut pas besoin de développer davantage sa pensée.
Le but premier de l’armée envoyée par Rowan avait été, en effet, de priver la souveraine de son droit de règne en prenant sa capitale, puis de capturer les mages. La défaite de leur reine les obligeait à servir le vainqueur. Dès lors qu’il n’en restait aucun à ramener à Talamh Dorcha, l’armée n’avait plus vocation à poursuivre son avancée dans Valfleuri. Violaine était consciente que cette information s’avérerait vitale pour épargner le reste du royaume.
Ciaran se mordilla la lèvre tout en l’observant.
Elle ne mentait pas. Elle paraissait éprouvée par la nuit, nettement moins sûre d’elle que la veille. Elle avait bel et bien eu une vision, et celle-ci n’était pas jolie.
Il hocha finalement le menton.
— Bien. Je transmettrai l’information au commandant dès que nous serons arrivés.
Il leva la main pour que le soldat revienne et raccompagne la prisonnière auprès du mage capturé la veille. Il était temps de lever le camp.
Avant de monter en selle, il se retourna et la regarda.
Elle semblait soulagée, comme si exprimer sa vision l’avait délivrée d’un fardeau invisible. Sa colère reflua. Il se sentit plus léger de partager ce poids avec elle.
*
L’armée se trouvait bien au point convenu. Ciaran confia Violaine à la garde d’Adhamhan et lui indiqua de la laisser accéder à un baquet d’eau pour qu’elle puisse se laver. Son ami fut surpris qu’il lui demande de l’escorter, plutôt qu’un simple soldat. Lorsque Ciaran lui expliqua l’incident avec le fantassin, le premier jour où Violaine s’était trouvée entre leurs mains, il l’arrêta d’un geste :
— Pas besoin d’en dire plus. Je sais bien que c’est ta protégée.
Il lui adressa un clin d’œil. Ciaran voulut lui rétorquer qu’il s’agissait avant tout de garder leur clairvoyante dans les meilleures dispositions pour qu’elle coopère, mais il était attendu.
Il alla trouver Boadach dans la tente réservée aux officiers pour lui signifier le succès de sa mission, ainsi que lui délivrer l’information fournie par Violaine. Le commandant y étudiait des cartes, planifiant une attaque, sous l’œil attentif de Niall qui l’écoutait avec déférence. Oney n’était pas là. Boadach se redressa à l’entrée de son officier.
— Vous l’avez trouvé ?
Ciaran opina.
— Il est sous bonne garde.
— Bien.
Le commandant lui adressa un sourire satisfait.
— L’oracle de la reine a coopéré, ajouta Ciaran.
Le sourire disparut pour laisser place à une expression circonspecte :
— Qu’a-t-elle dit ?
— Qu’il ne restait plus qu’un seul mage, mais qu’il est mort près de la frontière nord-est. Les monstres ont eu sa peau.
Boadach détourna les yeux et tapota du doigt la carte, plongé dans ses pensées.
— Vous et la moitié de votre compagnie – je vous laisse le choix des hommes, mais privilégiez les fantassins – escorterez les prisonniers à Ruadh.
Il lui jeta un bref coup d’œil :
— La clairvoyante pourrait être utile à notre roi.
Il se repencha sur la carte :
— Nous mènerons l’invasion à son terme.
De son point de vue, la discussion était close, pourtant, Ciaran resta immobile, incrédule. La stratégie visait à affaiblir la reine et à prendre le contrôle de ses mages, en aucun cas à envahir tout le pays. Puis la colère afflua, en une vague noire et familière. Pourquoi le mettait-on de côté, comme un élément à l’utilité limitée ? Sa nomination couronnait des années d’efforts et de mérite. Cela le contrariait d’apprendre que, non seulement, l’armée poursuivrait sa percée, mais qu’il en serait écarté, alors qu’il avait attendu toute sa vie de pouvoir faire ses preuves en terrain ennemi.
— Pourquoi ne pas détacher seulement une poignée d’hommes sous la houlette d’un chevalier de confiance ?
Il songeait à Adhamhan. Ce serait dans ses cordes.
Le commandant secoua la tête, ruinant ses espoirs et ravivant son ressentiment :
— Nous n’allons pas pousser jusqu’à la côte. Simplement nous assurer que le pays est assez fragilisé pour ne pas donner aux mages l’illusion qu’ils pourront revenir y servir. Inutile, en ce cas, de garder toutes les forces présentes.
Il s’appuya sur la table pour marquer son argument :
— Par ailleurs, Flavie restera avec nous. Elle s’assurera de la véracité de l’information que votre prisonnière a fournie, avant de retourner à Ruadh.
Ciaran comprit que Boadach ne changerait pas d’avis. Il serra les dents, claqua des talons et fit volte-face.
Il avait à peine quitté la tente que Niall le rattrapa :
— Hé ! Ciaran !
Le chevalier se retourna, un flot de paroles désagréables au bord des lèvres. Il les retint de justesse.
— C’est Sire Ciaran. Qu’y a-t-il ?
Il avisa du coin de l’œil Adhamhan qui s’approchait, alarmé. Son ami connaissait bien l’inimitié entre les deux hommes. Niall étira un sourire cruel :
— Qu’est-ce que cela fait de passer d’officier à simple chien de garde ?
Ciaran serra les poings.
Niall n’en avait pas terminé avec lui. Il avança d’un pas, osa le toiser malgré leur différence de taille, comme s’il n’avait pas l’air d’un nain à côté du mètre quatre-vingt-cinq du chevalier.
— Qu’as-tu fait d’utile, depuis le début de la campagne ? Une prisonnière peu coopérative ! Qui serait plus utile morte que vive, sauf, bien sûr, si tu te la gardes pour ton plaisir personnel… chien de garde !
Des postillons lui volèrent à la figure. Ciaran avait déjà franchi le cap de la fureur, à l’accusation qu’il s’abaissait à de tels actes odieux sur la personne de Violaine. D’instinct, l’un de ses poings entama un arc de cercle pour frapper l’importun.
Quelqu’un lui saisit le bras. Il tourna la tête, prêt à aboyer sur l’intrus, mais les mots s’évanouirent dans sa bouche quand il reconnut son ami. Adhamhan secoua discrètement la tête.
— Promu ou pas, acheva Niall avec son sourire narquois, tu restes juste bon à jouer les escortes de prisonniers, et rien d’autre. Comme les subalternes.
Il s’écarta et retourna auprès du commandant.
Ciaran se dégagea de la poigne d’Adhamhan et s’en fut à grandes enjambées furieuses vers sa propre tente. Son ami lui emboîta le pas. Il essaya de lui parler et de le raisonner. Seule la colère rugissait aux oreilles du chevalier. Il n’entendit pas un mot.
Son écuyer était occupé à nettoyer son armure aux abords de l’entrée. À la vue du visage courroucé de son maître, il redoubla d’énergie pour frotter le métal. Ciaran franchit le seuil de la tente sans lui jeter un regard et alla se servir aussitôt une coupe de vin, lui qui ne buvait que modérément. Ses nerfs trop excités avaient besoin d’un exutoire.
Adhamhan entra et s’arrêta à deux pas de l’ouverture, respectueux de l’espace de son ami.
— Ciaran, commença-t-il, j’aimerais qu’on parle un peu, tous les deux.
L’officier vida son verre et hésita à le remplir à nouveau.
— De quoi ? fit-il, en posant finalement la coupe sur le plateau.
Il regarda son ami, la bouche arquée en un pli amer :
— De Niall et sa langue de vipère ? De Boadach qui va au-delà de ce qui avait été planifié ?
Adhamhan secoua la tête, désolé.
— Niall est un salaud, admit-il, un salaud qui quête les friandises de plus haut gradé que lui tel un chiot mal aimé. Toi, tu as toujours été droit dans tes bottes, quand lui s’inclinait pour lécher celles des autres.
Ciaran serra les lèvres. Ces mots, bien que vrais, n’étaient guère une consolation.
— Le commandant suit les ordres du roi, poursuivit Adhamhan de sa voix raisonnable. Il est sans doute en possession d’informations que nous n’avons pas. Après tout, nous étions détachés en mission.
Ciaran hocha la tête :
— Et nous l’avons remplie. Nous renvoyer te semble-t-il une juste récompense ?
— Certes non. Mais Niall n’a peut-être pas tort…
La colère, qui désenflait telle la marée, emplit de nouveau la poitrine de Ciaran.
— Adhamhan ! avertit-il.
Le jeune homme leva les paumes en signe de paix :
— Doucement, Ciaran, je suis ton ami. Laisse-moi terminer.
Il attendit, sans que la fureur en lui ne diminue.
— Après chaque interrogatoire de notre prisonnière, tu sembles… comment dire ? Perturbé.
Ciaran grinça des dents, mais garda le silence. Se brouiller avec son ami de toujours était bien la dernière chose qu’il souhaitait.
— Ce devrait être l’inverse, poursuivit Adhamhan.
Tout à coup, son expression inquiète fit place à celle, à laquelle Ciaran était davantage habitué, de la taquinerie :
— Bon sang, Ciaran, toute ta vie, j’aurais pensé que l’amour ne t’atteindrait jamais de ses flèches, et voilà que tu t’entiches d’une ennemie !
— Je ne suis pas amoureux d’elle !
Les mots avaient jailli d’eux-mêmes, tant il se les répétait ces derniers temps.
Il évita le regard goguenard de son ami en se resservant du vin. La meilleure façon d’arrêter Adhamhan était de parler des tâches à venir, aussi donna-t-il ses instructions. Celui-ci ferait bien sûr partie de son détachement, de même que plusieurs hommes de confiance qu’il nomma.
— Trouve aussi une armure et une épée pour Violaine.
Le jeune homme cessa brusquement d’arborer son air plaisantin :
— Pardon ?
Cette fois, Ciaran se laissa aller à sourire. Il leva sa coupe vers son ami :
— Toi, tu ne l’as pas vue se battre, l’autre jour !
— Comment cela ?
Le chevalier but une gorgée, puis reposa la coupe. Il avait déjà bien assez bu à son goût.
— Quand nous avons été attaqués par les hommes liges de la reine… Ils s’en sont pris à elle, elle s’est défendue. C’est une bonne combattante, et elle ne sera pas de trop si nous avons affaire à des monstres, sur la route.
— Et si elle se retourne contre nous ? C’est de la folie !
Ciaran reprit sa gravité coutumière :
— Elle ne le fera pas. Elle n’a aucune raison de le faire, je l’ai assez interrogée pour cerner ses intentions.
Il était loin d’être certain desdites intentions, toutefois, il refusa de pousser plus avant ses réflexions.
— Le mage, en revanche, n’est pas digne de confiance. Nous ne pourrons pas compter sur lui.
Adhamhan comprit qu’il ne le ferait pas changer d’avis.
— J’espère que tu sais ce que tu fais.
— N’oublie pas de la protéger des importuns, quand elle fera ses ablutions.
Son ami acquiesça avant de se détourner et de quitter la tente.
Ciaran poussa un long soupir et s’assit. Il croisa son regard dans le reflet du petit miroir que son écuyer avait posé là, croyant lui faire plaisir. À tort. Ciaran ne se laissait pas acheter par des cadeaux, aussi innocents soient-ils qu’un miroir offert par un jeune garçon soucieux de plaire à son maître.
En repensant aux mots de son ami, Ciaran se demanda s’il pouvait avoir raison. Mais son reflet resta muet, ses traits anguleux aussi sévères que d’ordinaire.
Il grogna et s’en détacha. Il ne pouvait pas être amoureux de Violaine. De ce qu’il avait pu voir chez Adhamhan, ce sentiment le poussait à couvrir sa belle de cadeaux, à laisser s’échapper des soupirs enamourés et à réciter de mauvais vers. Pas du tout son genre. Il dormait mal, c’était vrai. Il ressassait chaque parole qu’elle prononçait, chacune de ses expressions. Ses yeux étaient comme aimantés vers elle, quand elle se trouvait dans les parages. Il se remémorait leur premier entretien, le banquet, la danse, la bataille. Seulement parce que la personnalité de Violaine ne pouvait être ignorée. Elle agissait sans chercher à s’effacer ni à s’imposer. Elle se battait avec aisance et traitait ses ennemis avec respect.
Il secoua la tête. De toute façon, comme Adhamhan l’avait souligné, elle appartenait au camp ennemi… Cependant, était-ce encore le cas, alors même que les alliés de sa reine s’en étaient pris à elle ?
Il croisa de nouveau les yeux gris-bleu de son reflet. Un jour ou l’autre, il ne pourrait plus se mentir à lui-même.
OceanofPDF.com