Bad Queen (French Edition)

Magali Lefebvre · Chapitre 5 sur 60

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Bad Queen (French Edition)

Chapitre 4

Le banquet battait son plein. Vêtue de sa plus belle robe – une pièce couleur améthyste, cousue dans une soie que son père avait spécialement fait venir de Draconnie, loin à l’Est, pour son seizième anniversaire –, Violaine observait les quatre étrangers, tandis qu’ils préparaient leur artefact pour une démonstration.

Étranges, ils l’étaient, en effet. Physiquement, ils auraient tout à fait pu être natifs de Charbourg, à quelques exceptions près. Leur tenue passait pour quelque variation de l’ensemble chemise et pantalon que portaient les combattants à l’entraînement. Mais leur coiffure indiquait clairement qu’ils n’étaient pas d’ici ni des royaumes avoisinants. Tous quatre – même l’unique femme de leur groupe – avaient les cheveux coupés ras, en lignes dures et anguleuses. Un motif marquait leur joue droite, partant de l’oreille jusqu’au milieu du menton. Violaine n’arrivait pas à déterminer s’il s’agissait d’un tatouage ou d’un implant à l’usage nébuleux.

Leur artefact – qu’ils nommaient machine – offrait une étrangeté plus saisissante encore. Violaine, qui avait pourtant étudié les sciences avec beaucoup d’assiduité, ne parvenait pas à deviner son fonctionnement.

Rainier avait averti qu’ils ne présenteraient pas leurs armes, elle n’avait cependant pas besoin de les voir pour le croire quand il affirmait que de tels engins pourraient leur fournir de quoi développer les leurs.

Toutefois, quelque chose, dans le regard froid de ces hommes et de cette femme, en dépit de leurs sourires et des paroles mielleuses qu’ils adressaient au Dir Éloi et aux hauts officiers, lui dictait la méfiance. Or, Violaine avait l’habitude d’écouter ses intuitions. Tandis qu’elle attendait le prodige annoncé avec la même expression curieuse et enthousiaste que le reste des convives, elle se promit d’en toucher un mot à son père. Ils avaient pourtant eu une conversation à ce sujet, la veille. Elle savait que le Dir Éloi comme le conseil militaire abordaient les propos de leurs visiteurs avec prudence.

L’artefact se mit en route. De la forme d’une balle métallique, le même motif compliqué qui parcourait la joue des visiteurs le gravait sur la moitié, l’autre étant lisse et brillante. Une lueur bleue se diffusa le long des lignes labyrinthiques. La balle s’éleva dans les airs en bourdonnant.

Effrayés, plusieurs convives quittèrent leur chaise avec précipitation et s’éloignèrent de quelques pas, tandis que les hommes posaient la main sur le couteau qui ne quittait jamais leur ceinture. Violaine chercha aussi son poignard – caché sous ses jupes, dans un fourreau qu’elle avait noué autour de sa jambe. Elle ne fuyait jamais le combat.

Il apparut rapidement que la balle n’attaquerait personne ni ne les réduirait en cendres de sa lumière bleue. Au lieu de cela, un cercle azuré se dessina dans les airs et grossit jusqu’à atteindre un diamètre suffisant pour laisser passer un être humain. Un paysage forestier se dessina dans l’ouverture, nimbé d’une faible lueur azurée. Un parfum prégnant d’orage envahit la pièce.

Satisfait, celui qui avait manipulé l’objet – un dénommé Kyre dont la joue marquée crépitait d’étincelles bleutées – présenta le cercle d’une voix de stentor :

— Ceci est un portail. Un portail vers d’autres lieux. C’est ainsi que nous sommes arrivés ici, dans la belle république de Vielacier que nous sommes honorés de visiter !

Il fit signe à l’un de ses compagnons, ainsi qu’à un officier. Tous deux s’avancèrent et franchirent, l’un après l’autre, l’ovale délimité telle une étrange porte sans seuil ni vantail. Ils se tinrent de l’autre côté, l’étranger affichant un sourire hautain, et le militaire un rictus nerveux. Ils revinrent d’un pas dans la pièce, après avoir ramassé au sol une feuille morte qu’ils brandirent en preuve de leur bref voyage.

Kyre s’inclina sous les applaudissements et les cris passionnés des invités. Même le Dir Éloi, qui avait pourtant déjà pu examiner leurs machines à loisir, participait à la liesse.

Plus mesurée, Violaine sentit une sueur glacée couler à la naissance de ses cheveux, qu’elle avait noués en tresses rassemblées dans une résille de perles. Elle ignorait pour quel motif ces gens étaient venus. Tout portait à croire que le hasard n’y était pour rien. Ils avaient certainement procédé à une reconnaissance des lieux, avant de se présenter à Charbourg. Le Conseil le soupçonnait aussi, puisqu’il avait vérifié auprès de ses espions que ces visiteurs n’étaient pas envoyés d’Ursanie. Pourtant, Violaine n’arrivait pas à se défaire de son appréhension.

Celle qui s’était présentée sous le nom de Sirah fit un geste. Le cercle se replia lentement sur lui-même, disparut. La balle retrouva le chemin du sol carrelé. Les lumières bleues, sur la machine comme sur la joue des deux personnes qui l’avaient manipulée, s’éteignirent.

Les quatre étrangers s’inclinèrent, marquant ainsi la fin de leur démonstration.

Nul besoin d’en faire davantage. Alors que les musiciens reprenaient leur partition guillerette, une nuée de convives entoura rapidement les visiteurs, les pressant de questions. Plusieurs officiers, dont Rainier, intervinrent pour calmer l’excitation de certains, aiguisée par l’abus de vin.

Incapable de refuser l’invitation du Dir Éloi, chacun regagna sa place. Seuls les hauts gradés et quelques personnalités triées sur le volet purent rester dans l’entourage des étrangers et les entraîner vers la table où se trouvait Violaine. Quand elle s’aperçut que le siège à sa gauche avait été attribué à l’un d’eux, dénommé Paxt, la jeune femme se composa un masque avenant. Elle détestait l’hypocrisie exigée par la circonstance, mais l’enjeu était énorme.

— Que voilà une charmante demoiselle ! fit l’homme, en baisant la main qu’elle lui tendait.

Il s’installa, jeta un regard appréciateur pour le plat qu’une fille de cuisine lui servit et revint à Violaine.

— Qu’avez-vous pensé de notre technologie ? Ne désirez-vous pas explorer d’exotiques contrées ?

Ses yeux glissèrent sur la pierre suspendue au cou de Violaine. Une améthyste, de taille modeste certes, qui lui venait de sa grand-mère.

— Des contrées où regorgent des pierres fabuleuses ? Plus rares encore que toutes celles qui existent chez vous ?

Elle aurait dû minauder. Elle aurait dû agir en jeune fille de bonne famille, sensible aux apparats. Elle aurait dû rester effacée, n’apportant que la présence nécessaire pour marquer à quel point son père occupait une haute position et dirigeait une famille respectable.

Mais si Violaine jouait volontiers de son minois faussement naïf pour mieux charmer les militaires que ses frères ramenaient à la maison – en tout cas, ceux qui ne l’avaient pas assez côtoyée à l’entraînement pour la connaître –, elle n’avait jamais aimé le faire sous la contrainte. En ce moment précis, alors même que toute l’éducation qu’elle avait reçue lui intimait le contraire, que le poids du regard de son père, sans doute attiré vers elle par quelque pressentiment, l’avertissait de ne point commettre d’impair, elle réagit à son gré.

Elle afficha un sourire amusé et répondit :

— Non, Messire, je ne désire point explorer ces contrées exotiques. Car elles doivent se révéler bien effrayantes pour que vous vous soyez aventurés en une contrée si peu avancée.

Elle joua nonchalamment avec sa coupe, pleine d’un vin intouché.

— Elles doivent être bien insipides pour que vous en soyez réduits à offrir vos extraordinaires machines sans rien demander en retour.

Toute expression avenante disparut du visage de Paxt. Violaine songea que cette mine seyait mieux à son regard, dont les reflets métalliques paraissaient aussi froids et dénués d’humanité que l’artefact qui avait ouvert le portail.

Elle, au contraire, ne put s’empêcher d’élargir son sourire. Elle trempa les lèvres dans son vin, sans en avaler la moindre gorgée, car l’absorption d’alcool lui provoquait des visions de l’avenir par trop réalistes.

L’étranger se racla la gorge et se composa une expression plus amène, puis dériva la conversation vers le repas – une soupe de citrouille, du gibier en sauce, des fruits gorgés de soleil.

Tout en hochant la tête distraitement, Violaine croisa le sourcil froncé de son père et sut que sa taille verbale n’était pas passée inaperçue.

— Pourquoi pensez-vous que nous ne demandons rien en échange ? la questionna Paxt de but en blanc, alors qu’ils terminaient leurs portions.

Violaine parvint à dissimuler sa surprise. Elle croyait qu’il aurait préféré éviter le sujet, or, il l’abordait ouvertement. Sans doute une tactique pour déterminer son degré d’intelligence ou encore présenter une fausse transparence afin de mieux lui mentir ensuite. Elle offrait une cible plus facile que le Dir Éloi et les officiers du Conseil, aguerris à percer les jeux de dupes.

Ses yeux verts fermement plantés dans les siens – d’un gris presque incolore, comme du métal usé –, elle lui répondit :

— Parce que le Dir Éloi a parlé de présent. Et…

Elle se pencha vers lui, s’approcha de sa joue mutilée par l’appareillage et acheva sa phrase dans un murmure :

— Parce qu’un tel cadeau ne vient jamais sans un prix.

Comme elle reculait, il l’attrapa au poignet avec brutalité. Toute amabilité avait déserté ses traits pour ne laisser place qu’à un masque neutre. Glacial.

Elle frissonna malgré elle. Alors qu’elle pouvait vaincre un homme en combat, même à mains nues, elle frémit face à cette expression aussi vide de vie. Si métallique.

— Tu te crois maligne, cracha-t-il entre ses dents serrées, trop bas pour que d’autres convives l’entendent, mais tu ne comprendrais pas ce qui nous amène ici. Nous ne vous offrons rien, nous avons par contre besoin de vos ressources en acier. Cela, tu ne pouvais le savoir, n’est-ce pas ? Tu n’es pas membre du Conseil. Aussi n’as-tu pas à nous juger.

Il la lâcha, et elle frotta son poignet endolori.

Rainier les rejoignit à ce moment-là. Tandis qu’il distrayait l’étranger d’une voix enjouée, Violaine réalisa, à la façon dont il s’était positionné, qu’il n’avait rien manqué de l’échange. Dos à elle, il formait un rempart. Un feu gagna ses joues. Le feu de la honte d’avoir perdu le duel de mots, elle qui l’emportait d’habitude, et d’obliger son père à se placer en protecteur.

Elle referma les poings sur la nappe qui recouvrait la table du banquet.

*

Comme Violaine l’avait pressenti, Rainier n’avait rien perdu de la conversation. Quand son voisin de table eut quitté sa chaise pour deviser avec un autre convive, il lui glissa ses reproches à l’oreille :

— Violaine, je t’avais sommé de tenir ta langue !

Elle voulut répliquer, mais il lui coupa la parole :

— Une opportunité comme celle-ci est précieuse et ne se reproduira jamais. Tu as failli générer un incident. En présence du Dir Éloi, de surcroît !

Malgré sa voix basse et son visage indéchiffrable, la fureur transparaissait dans la sécheresse de son ton. Violaine sentit ses épaules s’affaisser comme lorsque, toute petite fille, il la reprenait pour ses bêtises. Cette fois, il ne s’agissait pas d’une maladresse enfantine, mais de l’avenir même de Vielacier.

— Père, chuchota-t-elle quand il lui accorda enfin la possibilité de s’exprimer, je trouvais suspect qu’ils vous proposent l’usage de leurs machines sans rien exiger en retour.

— Tu n’as pas à connaître l’intégralité des échanges qui ont lieu au Conseil, répliqua Rainier, et tu te doutes bien qu’il y a eu des tractations. Nous prends-tu pour des niais ?

Elle ouvrit la bouche pour protester ; il l’en empêcha :

— Suffit, Violaine ! Tu as assez usé de ma patience pour ce soir !

Il avait malgré lui élevé la voix, et quelques invités proches se tournèrent vers eux. Une femme se pencha même pour mieux entendre, sans doute à l’affût d’un quelconque ragot à répandre ensuite parmi la haute société. S’en rendant compte, Rainier reprit plus calmement :

— Le repas est terminé. Comme ils ne connaissent pas nos danses, le Dir Éloi, pour ne pas les gêner, a proposé d’autres divertissements. Tu n’y assisteras pas. Tu rentres à la maison.

Paxt jeta un coup d’œil de leur côté, le sourcil froncé par la contrariété. Violaine obéit à son père sans protester, trop heureuse de quitter les festivités. Après tous ces convives, ces sourires, ces paroles affectées qu’elle avait dû prononcer avant le repas, elle désirait jouir de la solitude et de la tranquillité offertes par la maison désertée.

Après une heure à tourner en rond dans sa chambre, ruminant son humiliation, elle éprouva un soudain besoin d’air. Les seules compagnies auxquelles elle aspirait étaient celles du vent dans les feuilles, des bêtes de la forêt, qui se souciaient bien peu qu’elle se comporte comme une parfaite jeune femme de bonne famille ou non, tant qu’elle les laissait en paix.

Elle se rendit dans les bois après s’être changée. Ermeline l’aurait tancée, si elle avait noté la moindre trace de terre sur sa robe en soie améthyste. Les cris des oiseaux nocturnes, le craquement des brindilles sous le passage de quelque bête, le parfum d’humus et la fraîcheur de la nuit, qui l’enveloppa de son manteau discret, apaisèrent ses nerfs.

Violaine s’adossa à un tronc et leva les yeux vers la voûte feuillue, clairsemée par l’arrivée de l’automne. Le ciel, ce soir-là, était dégagé, et un croissant de lune transparaissait par fragments entre les feuilles. La jeune femme soupira. Elle se détacha du spectacle offert par l’astre nocturne et, avisant un tronc d’arbre mort, entreprit de passer sa frustration et sa honte en exerçant son Don. Elle l’éleva d’une impulsion mentale un peu trop forte, influencée par son ressentiment. Le tronc s’envola avec fracas.

Prise dans sa colère, elle ne prêta pas attention à la subtile variation dans l’air, sous le feuillage. Elle ne perçut pas les effluves caractéristiques des étrangers, cette odeur bizarre, sans couleur. Quand elle entendit les branches craquer sous le poids d’un pied, il était déjà trop tard. Elle amorça un geste, mais des bras solides l’enserrèrent. Violaine se débattit, joua des jambes. Elle bascula la tête pour frapper son assaillant, lequel poussa un cri étouffé et desserra un peu son étreinte.

Une douleur brève, localisée dans un point de son biceps, la déstabilisa. Concentrée sur celui qui l’immobilisait, elle n’avait pas vu Paxt approcher avec sa seringue pour lui injecter elle ignorait quoi.

Elle paniqua. Si c’était du poison ? Elle se débattit, parvint à se dégager et s’élança malgré le froid qui s’écoulait dans ses veines.

Dix pas plus tard, ses jambes la trahirent. Violaine s’écroula au sol, essaya de se relever, en vain. On la souleva, ses gestes étaient trop amollis pour s’échapper.

Elle tomba dans un puits d’ombres mouvantes.

 

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