Bad Queen (French Edition)
Chapitre 42
Au fil des mois, Violaine remonta du gouffre où elle était tombée. Ses sourires, devenus factices, reprirent leur éclat, au grand soulagement de Ciaran. La sorcellerie la passionnait, aussi décida-t-il de lui faire un présent, lors de son prochain voyage à Ruadh.
Malgré l’inquiétude qui la saisissait toujours lorsqu’il partait – elle n’avait pas oublié l’atroce vision de cette bataille à laquelle il avait autrefois survécu, et l’absence de vue sur son destin ne l’apaisait pas –, Violaine avait préféré rester à Dubhcastel. Elle pensait maîtriser bientôt les potions qui offraient un déguisement temporaire. Mais elle ne voulait pas se risquer à le tenter sur elle-même et utilisait plutôt, sur le conseil d’une consœur, les rongeurs qui infestaient les greniers. Ciaran partit donc, accompagné d’Adhamhan, et laissa à son épouse la gestion de leurs terres. Son absence dura quinze jours, pendant lesquels Violaine s’acquitta de ses tâches tout en passant de longues heures, parfois des nuits entières, penchée sur sa table de travail, dans le laboratoire qu’elle s’était aménagé. Une absorption dans son étude qui lui permit de ne pas laisser libre cours à son anxiété, trop prégnante quand elle regagnait leur lit, seule et épuisée.
Un domestique vint la prévenir que Ciaran s’en revenait enfin de la capitale. Violaine se dépêcha d’aller se changer. Les ingrédients utilisés, les débordements de ses mixtures, tachaient ses vêtements de substances peu ragoûtantes. Elle avait assez étudié. Elle voulait retrouver son époux, dont la chaleur lui avait manqué au plus sombre de la nuit.
Elle se précipita dans la cour, s’aperçut qu’elle ne s’était pas recoiffée et natta rapidement ses cheveux. Impatiente, elle guetta la venue de Ciaran. Quand les cavaliers entrèrent dans l’enceinte du fortin, elle courut vers la monture que chevauchait le baronnet.
Le visage de Ciaran s’éclaira d’un franc sourire. Il se félicita de n’avoir pas cherché à limiter Violaine dans son étude de la sorcellerie. Surtout, il était heureux de la retrouver aussi pétillante qu’au début de leur vie commune.
Il mit pied à terre, et elle se pressa contre lui, nouant ses bras autour de son cou. Il se pencha pour l’embrasser.
— Sire Laoch ? Où dois-je emmener ceci ?
Ciaran interrompit à regret leur baiser, sans briser leur étreinte. Il se tourna vers l’homme qui s’était adressé à lui. Violaine avisa alors la caisse, de laquelle débordait de la paille.
— Qu’est-ce que c’est ?
Il afficha un sourire énigmatique :
— Un cadeau.
Il donna l’instruction de porter l’objet dans l’étude de Violaine. Il se pencha à nouveau vers elle qui l’observait avec, dans ses yeux verts, une lueur de défi qu’il connaissait bien.
— Il te faudra attendre un peu.
Il se détacha d’elle, déposa un baiser sur son front et s’en alla à la suite des domestiques qui ahanaient sous le poids de la caisse. Violaine se tourna vers Adhamhan qui secoua la tête, sa figure illuminée d’un sourire :
— Ne compte pas sur moi pour révéler quoi que ce soit !
Elle hocha le menton et le laissa descendre de cheval avant de s’enquérir d’Aoife. Adhamhan lui donna des nouvelles en évitant de parler de son fils. Il savait le sujet sensible, si elle ne posait pas de question à ce sujet, il préférait ne pas l’aborder de lui-même.
Violaine retourna à l’intérieur de la demeure et attendit Ciaran dans la bibliothèque. Pour patienter, elle parcourut un livre sans parvenir à se concentrer sur la page, jusqu’à ce qu’il vienne enfin la chercher.
— Tu pars quinze jours et tu me laisses languir aussi longtemps à ton retour ? lui reprocha-t-elle, comme il l’enlaçait.
— Attends de voir ce que je t’ai ramené !
Il lui prit la main et l’entraîna à sa suite. Il n’avait même pas pris le temps d’ôter ses vêtements poussiéreux.
— Ferme les yeux.
Docile, elle s’exécuta, et il la guida à l’intérieur de la pièce, ses mains toujours dans les siennes.
— Ouvre les yeux.
Comme elle relevait les paupières, il la lâcha.
Un miroir ornait désormais le mur. Il mesurait la moitié de la taille de Ciaran. Ovale, sa surface reflétait avec fidélité la silhouette ébahie de Violaine. Le cadre ouvragé se formait d’une double frise. Une première, pleine, gravée de motifs étranges, et une seconde, composée d’entrelacs délicatement ciselés.
Ciaran s’approcha du miroir, qui capta une partie de son reflet.
— C’est un miroir magique.
Sortie de sa stupeur, Violaine avança une main hésitante vers le miroir et toucha la surface froide, lisse, intacte. Elle la retira, tout à coup saisie de frissons.
— Qu’a-t-il de spécial ?
Elle se frotta les doigts pour en ôter la sensation désagréable.
— Je ne sais pas. Mais il est magique, c’est certain. Je m’en suis assuré.
Il se glissa derrière elle, entoura sa taille. Elle observa leur double reflet, la haute taille de Ciaran lui permettant de détailler chacun de ses traits.
— Et je ne doute pas, ajouta-t-il d’une voix caressante, que tu sauras dévoiler son mystère.
Violaine posa ses mains sur celles de Ciaran et s’appuya contre lui. Le miroir lui laissait une impression bizarre. Il émanait de lui une aura puissante, qui la mettait aussi mal à l’aise qu’il la rassurait. Il lui faudrait de nombreuses recherches, avant de percer ses secrets. Elle était surtout bouleversée de la splendeur d’un tel cadeau. Elle savait que Ciaran avait un certain penchant pour les miroirs, non pour s’y mirer, mais pour s’assurer de la correction de sa tenue. Cette fois, il l’avait acquis en pensant à elle.
Il avait toujours été là, alors qu’elle s’enfonçait dans une spirale infernale, obsédée par son désir d’enfant.
Elle pressa les mains de Ciaran.
— C’est… un superbe présent, articula-t-elle enfin.
Elle se retourna vers lui et le trouva souriant, fier de sa surprise. Elle se hissa sur la pointe des pieds, et il pencha la tête pour lui permettre de l’embrasser. Elle resta longtemps accrochée à lui, pressant ses lèvres sur les siennes, et il ne chercha pas à interrompre leur baiser, trop heureux de constater l’effet de son cadeau sur sa bien-aimée. Violaine se promit de ne plus jamais mettre de côté celui qu’elle aimait. Aucune souffrance ne valait qu’elle s’isole de lui.
*
Quatre mois plus tard, Ciaran dut s’absenter à nouveau, cette fois pour une visite qui ne le réjouissait guère. Les terres de Niall jouxtaient en effet en partie les leurs, et l’ancien officier, devenu lui aussi baronnet, voulait s’entretenir d’une violation de territoire par un braconnier.
— Veux-tu que j’y aille à ta place ? proposa Violaine, qui connaissait l’inimitié entre les deux hommes.
Ciaran secoua la tête.
— Il te déteste encore plus que moi.
Il tripotait le message portant le sceau de Niall.
— Il paraît que Rowan est sur son lit de mort.
Violaine, qui était jusque-là penchée sur le livre de comptes, releva la tête :
— Je t’avais dit qu’elle ne resterait pas longtemps dans l’ombre.
Ciaran paraissait encore incrédule de la tournure des événements. Incrédule, aussi, de l’indifférence dans laquelle cette nouvelle le laissait. Rowan avait été son roi, pourtant, la perspective de son décès ne lui procurait aucune autre réaction que le sentiment d’un châtiment mérité.
— J’ai du mal à me faire à l’idée qu’une mageresse veuille régner.
— Ce qui m’étonne, c’est que cela ne se soit pas produit plus tôt.
Il la dévisagea, attendit qu’elle s’explique :
— Mages, sorcières ou, comme moi, dotées d’un Don, toutes ces personnes restent avant tout des êtres humains. Avec leurs failles.
Elle avait raison, mais Ciaran ne pouvait se débarrasser du sentiment désagréable qu’en violant aussi ouvertement la règle qui stipulait que les mages ne pouvaient régner, Flavie risquait de jeter à nouveau le pays, à peine stabilisé, dans le chaos.
— Je suis moins pessimiste que toi. Flavie est maligne. Elle a su se rendre indispensable, en sortant de l’ombre à mesure qu’elle incapacitait le roi.
Il céda à son argument.
— Peut-être suis-je trop pessimiste, en effet.
Il cessa de plier et déplier la lettre de Niall et poussa un soupir ennuyé.
Violaine perçut son appréhension. Elle savait que cette visite ne lui serait pas agréable, comme chaque fois qu’il devait se rendre à Tolldubh. Et elle n’aimait pas voir son époux aussi contrarié.
Elle abandonna le livre de comptes pour venir se placer face à lui. Elle l’enlaça, la bouche relevée en un demi-sourire :
— Si tu as besoin de passer ta frustration, je te rappelle que c’est moi qui t’ai battu ce matin, à l’entraînement.
Un sourire taquin étira les lèvres de Ciaran.
— Il n’est pas dit que tu me battras à nouveau.
Il laissa tomber le courrier au sol, lui passa les mains autour de la taille et s’appuya contre elle. Pressée par le poids de son corps, Violaine s’assit sur la table et leva le menton pour cueillir son baiser. Ses bras se nouèrent, comme à leur habitude, autour de son cou.
Ciaran releva sa robe et glissa une main le long de sa jambe nue. Quand ses doigts vinrent frôler la peau sensible de l’intérieur de sa cuisse, le brasier familier enfla au creux de ses reins. Elle l’attira encore plus près d’elle, sa bouche toujours accrochée à la sienne. Ses mains quittèrent son cou pour se faufiler sous sa tunique.
Les doigts de Violaine connaissaient par cœur le paysage du corps de Ciaran. Les marques laissées par les combats, les muscles qui roulaient discrètement sous sa peau, ils les avaient parcourus tant de fois, et pourtant, la flamme allumée en elle voici si longtemps ne perdait pas en intensité. Elle savait, tandis que Ciaran poursuivait ses caresses sur sa cuisse couverte de cicatrices, traçant des sillons de feu sous sa peau, qu’il en était de même pour lui.
Il quitta ses lèvres pour venir déposer des baisers pressants le long de la ligne de son cou. Le souffle de plus en plus haché, elle descendit ses mains et glissa le pantalon de Ciaran plus bas sur ses hanches. Elle écarta davantage les cuisses, prête à l’accueillir en elle.
Ciaran répondit aussitôt à son invite. Il lui empoigna les hanches, son désir attisé par le sien. Violaine se laissa entraîner par la vague de plaisir qui l’emportait déjà. Ses mains s’accrochèrent à sa taille, tandis que son corps s’arquait. Elle perçut à peine, comme un écho insignifiant, le son mat du livre de comptes qui chutait de la table malmenée par leurs ébats et ne prêta pas plus d’attention à l’encrier qui se renversait.
La vague reflua doucement. Pantelante, elle rouvrit les yeux, tandis que Ciaran libérait ses hanches pour poser une main caressante derrière sa nuque, où perlaient quelques gouttes de sueur. Ses yeux gris-bleu, encore troubles, s’aimantèrent à son regard.
— Ma sorcière… murmura-t-il doucement, en reprenant son souffle.
— Mon chevalier.
Elle passa une main dans ses cheveux noirs, écarta tendrement une mèche de son front. Il se pencha pour l’embrasser, avant de reprendre, sa bouche à peine détachée de la sienne :
— Alors, prête pour la revanche ?
Elle sourit avec défi, et il l’embrassa de nouveau. Elle rajusta sa robe avant de ramasser le livre de comptes pour le ranger, tandis que Ciaran redressait l’encrier et nettoyait l’encre répandue. Puis elle entremêla ses doigts aux siens comme il l’entraînait hors de la pièce, laissant au sol le courrier vindicatif de Niall.
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