Bad Queen (French Edition)
Chapitre 22
La lumière rasante du petit matin révélait l’horreur de Rosehaÿ tombée. Des pétales de fleurs tachaient de leurs couleurs vives les traces de fumée et les rigoles de sang. Ils recouvraient parfois, en une parodie d’ornement funéraire, les entrailles fuyantes d’un corps abandonné aux charognards. Les rues étaient jonchées de citoyens qui n’avaient pu fuir à temps l’avancée implacable de l’armée de Rowan. Pris dans le feu de la bataille, les soldats s’étaient, pour beaucoup, livrés à des débordements.
Violaine s’efforçait de ne pas laisser son regard s’attarder sur ces corps sans sépulture. Elle possédait l’expérience de la guerre sur le terrain, mais n’avait qu’une seule fois assisté à un combat en ville, à la frontière de Vielacier, quand son armée avait perdu sa position et dû refluer dans les rues pour y défendre la population. Elle se souvenait des pénibles ramassages des corps. Des charniers. Elle se souvenait aussi, quand la bataille faisait encore rage, des soldats ennemis passés par le fer, trop occupés à violer d’innocentes habitantes pour la voir arriver, la mort au bout du bras. Horrifiée à la pensée que ses propres compagnons d’armes pourraient se livrer aux mêmes exactions, en envahissant un territoire ennemi.
Elle cligna des yeux. Des larmes débordèrent de ses paupières, malgré elle, et vinrent tracer des rigoles claires sur ses joues sales.
Ici ou là-bas, la guerre montrait le même visage pétri de laideur, dès lors que des civils s’y trouvaient mêlés.
Quand ils sortirent enfin de Rosehaÿ, elle avala une grande goulée d’air. Malgré les champs jonchés des cadavres des soldats, déjà livrés à l’appétit des corbeaux, des chiens errants et même de quelques loups, l’atmosphère y était dégagée des cendres qui irritaient sa gorge. Mêlé à celui de la puanteur du champ de bataille, le parfum des roses l’écœurait. Il ne lui rappelait plus sa mère, mais la décomposition d’un beau visage.
Le chevalier qui menait Violaine ne disait mot. Il s’éloigna bientôt du lieu où s’étaient affrontées les forces de Rosalia et celles de Rowan pour s’approcher du bois qui longeait la route. Des tentes y avaient été dressées, cachées par les arbres. Des soldats allaient et venaient, mais la plupart prenaient du repos ou se sustentaient. Le campement serait bientôt replié, l’armée reprendrait son avancée dévastatrice dans le pays dès que chacun aurait repris des forces.
Le chevalier s’arrêta près d’une tente un peu plus luxueuse, celle d’un officier. Un jeune garçon en surgit. Violaine reconnut l’écuyer qui l’avait introduite auprès de Ciaran, lors de sa visite à Ruadh.
Le chevalier héla un fantassin désœuvré. Il lui transmit l’ordre de Ciaran. Le fantassin jeta un œil curieux à la prisonnière, puis dénoua la corde de la selle et l’emmena vers la tente pendant que le cavalier s’éloignait vers son propre abri.
Dans la tente, tandis que le soldat l’attachait à l’un des poteaux de soutien, Violaine examina rapidement les lieux. Il n’y avait là qu’un couchage confortable, une petite table et des sièges. Une épée et une armure de rechange. Des vêtements pliés, noirs. Des parchemins roulés et rangés. Un petit miroir posé avec soin. Aucun désordre, rien qui n’ait pas son utilité mis à part, peut-être, le miroir. Et encore… De ce qu’elle avait observé du chevalier, il ne prisait pas les atours et arborait toujours une tenue impeccable, les cheveux bien peignés. Le miroir devait lui servir à soigner son apparence, non à se complaire de son reflet, contrairement à certains hommes imbus d’eux-mêmes.
La respiration du fantassin s’alourdit. Alarmée, Violaine tendit ses muscles. Les mains de l’homme commencèrent à palper sa taille et remonter vers sa poitrine.
— Je ne ferais pas ça, si j’étais vous, avertit-elle, entre ses dents serrées.
L’homme éclata d’un rire gras et lui empoigna un sein d’une main, tout en extirpant son sexe de son pantalon.
Elle bascula brutalement la tête en avant et le cueillit à la pomme d’Adam. Il grogna, mais, avant qu’il se soit trop éloigné, elle prit appui contre le poteau pour lui asséner un coup de genou dans l’entrejambe, en un geste vif.
Il se plia en deux en hoquetant. Elle resta crispée, prête à user de nouveau de ses jambes, quand Ciaran entra.
— Qu’est-ce qu’il se passe, ici ?
Violaine n’eut pas besoin d’expliquer, il comprit aussitôt. En deux enjambées, il fut sur le soldat et le traîna dehors par le col.
Le pan de la tente retombée derrière eux, elle entendit le chevalier agonir le fantassin. Cela la surprit. Était-ce là une stratégie pour endormir sa méfiance ? Et ainsi mieux obtenir d’elle les informations désirées ?
Elle essaya, en dépit de sa tempe douloureuse, de puiser dans son Don. Comme toujours, rien ne filtra, ni des intentions ni du chemin de vie de Ciaran.
Violaine tâcha de réfléchir.
Rosalia avait perdu. Sa vision ne montrait rien quant au devenir de Valfleuri au-delà de la chute de Rosehaÿ. Un instant, Violaine en voulut à la reine. Si seulement Rosalia avait agi en véritable souveraine, compris les basses manœuvres de ses propres vassaux qui espéraient l’épouser, et par là, gagner le trône. Si, au moins, elle avait proposé de donner des mages, au lieu de provisions, pour compenser sa réponse négative.
Violaine secoua la tête. Quel chemin empruntaient donc ses pensées ? Quoi qu’ait fait la reine, sa capitale se trouvait condamnée. Rosalia n’en portait pas la responsabilité. Même si elle avait opté pour une autre stratégie, la ville serait tombée. Rowan était dévoré de pouvoir et du désir de rendre à son pays sa gloire oubliée.
Ressasser tout cela ne donnait cependant pas d’indications à Violaine quant à l’attitude à adopter. Elle ne s’estimait plus redevable envers Rosalia, plus après leur dernier échange houleux et sa participation à la bataille de Rosehaÿ. Cependant, elle se refusait à la trahir.
Violaine pourrait s’enfuir. Ce n’étaient pas de simples cordages qui la retiendraient ! Mais pour aller où ? De Valfleuri, elle ne connaissait que Rosehaÿ. Et le souvenir de l’araignée géante hantait encore son esprit.
De plus, elle était curieuse de s’entretenir davantage avec le chevalier.
Les éclats de voix se turent.
Ciaran entra de nouveau dans la tente. Il ôta son heaume, le posa. Il se plaça face à Violaine qui le défia du regard, malgré leur différence de taille.
— Depuis quand punissez-vous vos hommes pour leurs actes ?
Les yeux froids du chevalier étincelèrent, mais il répondit d’un ton égal :
— Chaque fois qu’ils enfreignent le code de la chevalerie.
Cette réponse la déstabilisa. Il y avait bien des cavaliers à Vielacier, mais elle n’avait jamais entendu parler d’un code lié à cet ordre. Ciaran expliqua, de sa voix rendue rauque par les fumées respirées durant la nuit :
— Un chevalier doit faire montre de fidélité à son roi, de bravoure et défendre les innocents comme les opprimés.
Il avait récité cela d’une façon presque extatique, le visage soudain éclairé malgré la fatigue et la sévérité de ses traits. Violaine comprit qu’il baignait dans ces préceptes depuis longtemps et qu’il y adhérait pleinement. Elle se détendit un peu. Ainsi, il méprisait sincèrement les exactions commises par les soldats. Quelque part, elle en fut soulagée.
Ciaran retrouva l’expression qu’elle lui connaissait le mieux : le regard perçant, la bouche formant une ligne serrée, déterminée.
— Où se trouvent les autres mages ?
Elle se redressa, le dos contre le poteau, ses épaules douloureuses d’être tirées constamment vers l’arrière. Le soldat avait solidement serré le cordage.
— Je ne sais pas.
C’était vrai. Elle n’avait aucune idée d’où pouvaient se trouver Narcisse et Ambroise. Ils ne formaient pas la garde rapprochée de Rosalia en fuite, leur rôle se limitait à gérer les monstres. Et elle ne maîtrisait pas cette donnée.
— Vous êtes une clairvoyante. Vous devez le savoir.
Violaine soupira.
— Ça ne marche pas ainsi.
Il arqua la bouche, suspicieux. Alors, elle lui expliqua, de la même façon qu’il lui avait brièvement décrit les valeurs de son ordre :
— Je ne vois pas les destinées de tout le monde ni leur entièreté. Heureusement pour moi, d’ailleurs, car cela ferait bien trop d’informations, certaines fluctuantes, pour ma seule tête.
Elle remua les doigts, ses liens commençant à gêner la circulation du sang. Elle se concentra, émit une brève poussée mentale. Le cordage se desserra. Ses doigts la picotèrent comme le sang y revenait.
— Des visions me viennent quand je dors, poursuivit-elle. Des intuitions, aussi, à n’importe quel moment. Dans un cas comme dans l’autre, ce sont des fragments, des événements précis. Certains peuvent être modifiés, d’autres sont inéluctables.
Il fronça les sourcils.
— Comment cela ?
Elle haussa les épaules.
— C’est ma mère qui m’a appris à différencier les deux. Elle aussi possédait la clairvoyance…
Parler d’Ermeline raviva la douleur sourde de se savoir loin des siens. Toutefois, elle réalisa, avec surprise, que cette douleur la perçait avec moins d’acuité qu’auparavant. Comme émoussée. Elle s’en attrista.
— Qu’est-ce qui peut provoquer vos visions ? s’enquit durement Ciaran, la tirant de ses réminiscences.
Elle le fixa, stupéfaite. N’avait-il donc rien écouté ? Puis elle se souvint de son tarot, caché dans sa poche et dont elle sentait le poids léger, ainsi que des effets de l’alcool. Elle décida de passer ce dernier sous silence. Révéler cette faiblesse serait trop dangereux.
— Elles viennent, je ne choisis pas de les faire apparaître. Les intuitions, je peux les faciliter, mais elles se montrent souvent capricieuses. Mon tarot m’aide pour cela. Et puis, comme je l’ai dit, je ne peux pas tout voir. Mon propre destin, comme celui des personnes qui y sont liées, me reste et me restera toujours fermé.
Il l’étudia entre ses paupières plissées.
— Pourquoi me dire tout cela ?
Sa question était légitime. Pendant leur longue conversation, à Ruadh, elle n’avait cessé de louvoyer ou presque. À ses yeux, autant de clarté dans ses réponses dissimulait un piège.
Violaine ne put s’empêcher de sourire avec provocation.
— Parce que même si j’avais des visions ou des intuitions, vous ne pourriez le deviner si je ne décide pas d’en parler.
Ciaran garda le silence un instant, ses traits durs marqués par la bataille. Il se détourna finalement d’elle et héla son écuyer.
— Attache-la dehors, autour de cet arbre. Qu’un garde la surveille.
Il marqua un temps, puis ajouta :
— Et qu’elle ait à manger.
Le garçon s’exécuta. Alors qu’elle le suivait, elle s’arrêta sur le seuil de la tente et interrompit Ciaran, qui commençait à ôter son armure sans attendre l’aide de son écuyer.
— Je n’ai plus de raison de mentir, à présent que la guerre est là, mais je n’en ai pas non plus de dire la vérité. Tout comme vous n’en aviez pas de me garder en vie.
Il cligna des yeux, déstabilisé à son tour.
— Votre talent… commença-t-il.
— Vous est inutile si je reste muette. Vous n’avez aucune certitude que je coopérerai. Ni…
Elle jeta un coup d’œil à l’écuyer, mal à l’aise au vu de la tension régnante, avant de poursuivre :
— Que je resterai aussi docile.
Ciaran se redressa de toute sa haute taille. La regardant de ses yeux plus froids qu’à l’ordinaire, il l’avertit :
— Ne présumez pas de moi, Violaine. Vous ne me connaissez pas.
— Vous ne me connaissez pas non plus.
Sa voix était dure, bien plus dure qu’elle ne l’escomptait. Mais en prononçant ces mots, elle s’était rappelé les mois écoulés. Son enlèvement, les expériences, les tortures. La fuite, l’araignée, cette nouvelle contrée, sans amis, sans famille, pleine de guerres en germination et de monstres menaçants. Elle avait grandi dans un univers sous tension martiale, mais au moins avait-elle disposé du cadre rassurant, aimant, des siens. Ici, ce n’était que sauvagerie dissimulée sous un semblant d’ordre.
Mais elle était toujours là, debout. Vivante. Entière. Et elle ne plierait pas.
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