Bad Queen (French Edition)
Chapitre 9
Valfleuri portait bien son nom. Au sortir de la forêt, la route parcourait des vallons de verdure où scintillaient une myriade de pointes de couleur. Jaune, rouge, bleu ou mauve, une multitude de nuances éclatait sur le tapis vert, dans les buissons et le feuillage de certains arbres qui n’avaient pas encore perdu leur parure printanière. L’air était saturé de l’odeur délicate de ces milliers de fleurs. Violaine n’aurait su dire de quels pétales émanait cette note sucrée, ou celle-ci, capiteuse, ou encore celle-là, plus musquée. Le bruissement des insectes comme la mélodie des oiseaux ajoutaient à l’ensemble une atmosphère d’harmonie.
Une harmonie que Violaine ne ressentait aucunement. Malgré le tableau enchanteur formé par le paysage, elle gardait une conscience aiguë qu’elle y était intruse. En dépit du pas calme de sa monture et des bandages sur ses blessures, renouvelés et enduits d’une pommade apaisante, ses cuisses la faisaient souffrir. Et la présence, çà et là, de zones ravagées, la terre écorchée encore rougie et parfois souillée d’ichor d’une couleur indéfinissable lui rappelaient que, dans ce pays, les prédateurs naturels n’étaient que peu de chose face aux monstres.
Elle jeta un coup d’œil nerveux vers un bosquet. Son cheval perçut son agitation et broncha. Anicet, qui le menait par la bride, leva les yeux vers elle.
— Tout va bien, Dame Violaine ?
Bien qu’elle ne soit pas d’ici, il s’adressait désormais à elle comme Vivien, respectueux de son rang. Cette marque de déférence apaisait un peu la jeune femme. Cela lui rappelait son pays. Malgré la douleur d’être arrachée à son univers, elle appréciait d’en retrouver certains contours connus.
— Risque-t-on d’être attaqués par un monstre, sur cette route ?
Il se détourna d’elle pour lui répondre :
— C’est possible. Mais les mages d’ici font du bon travail.
Il flatta l’encolure de son cheval comme s’il récompensait, par ce geste, les mages qu’il venait de mentionner. Malgré son attitude plus révérencieuse envers elle, il restait rustre, sans que Violaine lui en tienne rigueur. Elle avait suffisamment côtoyé de mercenaires pour savoir que ces hommes et ces femmes, rompus à risquer leurs vies contre des monnaies sonnantes et trébuchantes, ne s’embarrassaient guère des circonvolutions polies dans lesquelles aimaient s’enrouler les gens de plus haute extraction.
— À Valfleuri, s’immisça Vivien dans la conversation, les monstres sont aussi présents qu’ailleurs, mais, grâce aux mages de la cour, ils se cantonnent plutôt aux terres sauvages.
Il avança son mulet pour arriver à sa hauteur.
— Il est rare qu’ils s’aventurent près des zones habitées. Et quand bien même l’un d’eux s’aviserait d’approcher… N’ayez crainte, gente dame ! Nous disposons d’une bonne escorte !
Il désigna d’un clin d’œil Anicet, imperturbable.
Violaine retrouva ses vieux réflexes. Ils l’avaient sauvée d’un bien mauvais pas, certes, mais elle restait la même jeune femme têtue, fermement décidée à se battre pour sa propre survie.
— Si une arme pendait à mon flanc, je serais aussi capable qu’Anicet de me défendre contre un monstre !
Son ton acerbe surprit le ménestrel.
— Vous savez donc vous battre ?
Violaine retint un soupir agacé. Ainsi donc, ici, les femmes étaient considérées comme devant rester à l’abri de leur maisonnée, à s’occuper des corvées d’intérieur et à mettre au monde des bébés braillards ! À Vielacier, au moins, les autorisait-on, avant qu’elles ne soient mariées, à s’engager si elles le souhaitaient.
— Vielacier, mon pays, expliqua-t-elle en s’efforçant de mesurer son irritation, se trouve dans une situation politique instable depuis de nombreuses années. Tous les habitants, hommes et femmes, même les plus pauvres, ont reçu un minimum d’éducation martiale.
Elle fit une pause, le temps qu’il assimile cette information, avant de poursuivre :
— Mon père est militaire de haut rang, mes frères…
Elle ravala sa salive, la gorge soudain nouée. Elle battit des paupières pour en chasser les larmes naissantes et reprit, la voix moins assurée :
— Mes frères aînés des soldats. Je me suis moi-même engagée comme fantassine et ai participé à ma première bataille à l’âge de seize ans.
— On laisse donc les femmes se battre, par chez vous ?
Vivien paraissait horrifié par une telle éventualité. Elle le considéra d’un air froid, toute sympathie disparue pour le ménestrel en dépit de ses pitreries :
— Vous préféreriez qu’elles soient violées et tuées par l’ennemi sans pouvoir bouger le petit doigt ?
Les traits de Vivien se décomposèrent. Mais Anicet, dont Violaine ne voyait que la chevelure blonde agitée par la brise, laissa éclater un rire moqueur qui gagna les lèvres de la cavalière, à sa grande surprise.
La route se poursuivit ainsi quelque temps, le ménestrel s’attirant malgré lui des remarques caustiques de la part de Violaine, soulignées par le rire du mercenaire. Peu à peu, Vivien reprit contenance et se mit à conter des récits de Valfleuri, de Silurbem – son pays d’origine – ou d’ailleurs. Violaine l’écouta d’abord d’une oreille distraite. La fatigue engourdissait son esprit. Le paysage étourdissait ses sens éprouvés. Elle se força à lui prêter attention quand elle réalisa que toutes ces histoires, malgré la volonté de divertir du ménestrel, lui permettaient de découvrir cette nouvelle contrée, désormais sienne. Elle se mit même à le questionner avec curiosité.
Ravi d’être redevenu le centre de l’attention, le conteur ne se fit pas prier. Quand ils parvinrent à l’auberge qui les accueillerait pour la nuit, Violaine se sentait mieux. La compagnie des deux hommes, la contrée ravissante, l’inconnu qui levait son voile l’avaient réconfortée.
Juste un peu. Car le lendemain, l’odeur prégnante des roses, à mesure qu’ils approchaient de Rosehaÿ, lui rappela le parfum préféré de sa mère. Sa mère, la seule au monde, avec sa tante, qui ait su quels dons possédait Violaine. Qui, malgré ses tentatives de la ramener vers l’étroite place attribuée à son sexe, savait trouver les gestes pour la consoler, quand elle se trouvait écartée des discussions entre son père et ses aînés. Sa mère… qu’elle ne reverrait jamais.
*
Rosehaÿ méritait autant son nom que le royaume. Le parfum capiteux des roses saturait désormais l’air, car des rangées et des rangées de ces fleurs épineuses bordaient les murs de la cité et ornaient bien des fenêtres. Les rues grouillaient d’autant de vie que celles de Charbourg. Les forges y étaient toutefois bien moins nombreuses, et le ciel, épargné par les fumées, dévoilait un bleu vif étoilé de nuages effilochés, d’un blanc jauni.
Vivien voulut prendre le temps d’offrir à Violaine une tenue adaptée à son introduction auprès de la reine. Cette attention tira des grognements désapprobateurs d’Anicet, contrarié par ce contretemps, et des protestations gênées de Violaine, qui voyait sa dette envers les deux hommes se creuser. Elle n’avait pas l’habitude d’être redevable à qui que ce soit. Les arguments du ménestrel finirent pourtant par la pousser à la reddition.
Elle avait besoin de cette place, besoin d’un endroit sûr pour se remettre de ses blessures à la fois physiques et émotionnelles. Elle laissa donc une couturière prendre ses mesures, ajuster pour elle une robe dont le velours couleur lavande lui rappela douloureusement le banquet où elle avait provoqué Paxt, ignorant encore quel funeste destin il lui réservait.
Machinalement, elle chercha son tarot dans sa poche et fut déçue de la trouver vide, avant de se souvenir que son jeu était resté, avec ses anciens vêtements, dans le bâtiment où elle avait été détenue. À moins que ses ravisseurs ne s’en soient débarrassés. Le jeu de cartes était perdu, comme le reste, d’ailleurs…
Inconscient de cette perte qui blessait la poitrine de Violaine, Vivien la contempla d’un air appréciateur.
— Parfait ! La lavande sied aussi bien à votre teint qu’à votre nom, Dame Violaine.
Il ajusta un ruban de la même teinte dans ses cheveux, qu’elle avait coiffés elle-même, refusant l’aide d’une assistante de la couturière.
— Les dames de la cour gardent leurs cheveux lâchés et les ornent de bijoux ou de rubans, mais puisque vous êtes étrangère… Je suppose que c’est ainsi qu’on se coiffe, à Vielacier ?
Elle eut un instant d’hésitation. Cette conversation autour de sa coiffure lui paraissait surréaliste, au vu de sa situation.
— D’habitude, une simple natte, pour les entraînements. Mais lors des banquets et en cas de rencontre officielle, oui, c’est ainsi.
Vivien grimaça un peu en avisant les tresses rassemblées.
Violaine n’attachait que peu d’importance aux détails de sa tenue. Elle s’efforçait de conserver son âme en un seul morceau. Depuis sa fuite, elle avait la sensation de se trouver au bord d’un précipice, prête à se désagréger dans le vide à la première bourrasque.
Ils rejoignirent Anicet, qui avait patienté dans la rue, et firent route vers le château. Les encorbellements des maisons s’ornaient de plantes grimpantes et de corolles épanouies, dont les fragrances mâtinaient de délicatesse le fumet de la ville. L’enceinte du palais, toute de pierre brute, tranchait avec cette abondance végétale. Ils en franchirent la porte et débouchèrent dans une vaste cour. Violaine détailla le palais, ses fenêtres aux vitraux colorés dévoilant des scènes bucoliques, ses colonnades ornées de lierre, ses murs gravés de fleurs de grès. Rosehaÿ était une capitale opulente, la seule apparence de son château l’étalait.
Anicet refusa d’y entrer et pressa Vivien d’agir au plus vite, mais le ménestrel protesta. Il rappela, à juste titre, que la reine ne recevrait Violaine que lorsqu’elle l’aurait décidé. Il n’avait aucune maîtrise sur le temps que cela prendrait. Le mercenaire les laissa donc, non sans pousser un soupir agacé. Cependant, il accueillit avec un sourire sincère la gratitude de Violaine.
— Je prendrai garde à la croisée des chemins, promit-il.
Il la salua et, après un dernier geste d’adieu, se rendit vers l’auberge où il passerait la nuit avec Vivien, avant de reprendre leur route interrompue.
Le ménestrel ne voulait pas quitter Violaine avant d’être certain que Rosalia l’accepte à son service.
— Nous ne vous avons pas tirée d’un mauvais pas pour vous jeter dans un autre ! argumenta-t-il.
Il l’accompagna donc à l’intérieur du château, dont les couloirs lui étaient d’autant plus familiers qu’il les avait quittés quatre jours plus tôt, tel qu’il le raconta à Violaine en déroulant moult histoires au sujet du bâtiment, de la cour et de la reine. La jeune femme accueillit comme un répit son introduction auprès du chargé de doléances. Vivien la présenta comme une apatride désireuse de mettre ses talents de clairvoyance au service de la reine. Tandis que la requête d’une audience partait, il reprit son gai bavardage. De plus en plus nerveuse, Violaine ignorait si elle devait lui être reconnaissante pour cette diversion ou, au contraire, lui reprocher de nourrir son agitation avec ses histoires. Un héraut arriva pour la mener dans la grande salle où la recevrait Rosalia. Vivien cessa enfin sa logorrhée et lui souffla, un sourire plein d’assurance aux lèvres :
— Tout va bien se passer, gente dame ! N’ayez crainte !
Elle suivit le héraut et s’arrêta au seuil de la grande porte, le temps qu’il l’annonce :
— Dame Violaine Coustiller de Charbourg !
La voix portait sous la haute voûte de la salle, et Violaine eut la sensation que son cœur lui remontait dans la gorge. Elle n’était pas si intimidée, d’habitude, mais elle se trouvait en un royaume complètement inconnu, coupée de ses racines, privée de l’amour des siens.
Elle avança néanmoins d’un pas souple. La porte, percée sur le côté de la salle, était réservée aux visiteurs journaliers. Une autre, fermée et à double battant, formait l’entrée principale. Violaine s’engagea dans la vaste allée centrale, sur sa gauche. Au bout, sur une estrade, encadrée de deux hommes en armure, l’épée au côté, siégeait la reine. Une femme revêtue d’une robe à larges manches, simple, et à la coiffure austère, l’accompagnait en retrait.
Rosalia ne paraissait guère plus âgée que Violaine. Sa robe, en velours dévoré couleur pêche, était soulignée d’une ceinture d’un rose profond. Sur sa tête reposait une couronne formée de roses en or, dont le cœur était composé d’un rubis.
Violaine s’avança jusqu’à la distance qu’elle jugea la plus convenable : assez près pour être entendue sans avoir à hausser le ton et assez loin pour respecter le rang de son interlocutrice. Elle s’inclina en une légère révérence, puis, quand elle se fut redressée, rassembla sagement ses mains et attendit que la souveraine parle la première.
— J’ai ouï dire que vous veniez d’une lointaine contrée ?
Violaine acquiesça.
— Plus exactement, d’un pays qui ne figure pas sur vos cartes.
Rosalia hocha la tête, comme si elle recevait quotidiennement de telles égarées.
— J’ai eu un résumé de vos… mésaventures.
Violaine serra les lèvres pour éviter de répondre amèrement. Qualifier avec autant de légèreté ce qu’elle vivait ranimait sa colère. Elle n’était pas simplement une apatride. Arrachée à sa vie, aux siens qui ne connaîtraient jamais son sort, elle se voyait contrainte de tout réapprendre des coutumes et dangers de ces nouveaux royaumes d’une apparente familiarité.
— Si je vous offrais un refuge ici, à Rosehaÿ, quelles compétences pourriez-vous mettre à mon service ?
La question ne surprit pas Violaine. Elle s’y attendait. La reine n’allait pas engager la première venue. Elle connaissait déjà, certainement, les détails livrés par Vivien lors de la requête d’audience, mais elle cherchait à tester Violaine, à étudier sa façon de réagir.
— J’ai été entraînée au combat dès l’âge de onze ans et ai participé à ma première bataille à seize, dans les rangs des fantassins. Je suis particulièrement douée dans le maniement de l’épée.
La souveraine pianotait des doigts sur l’accoudoir de son trône, son autre main retenant son menton. Les capacités guerrières ne l’intéressaient pas, elle disposait déjà de sa propre armée. Violaine en était consciente, mais elle ménageait son effet. Elle acheva donc :
— Je suis également dotée d’un don de clairvoyance.
Rosalia redressa la tête. Violaine poursuivit :
— J’ai parfois des visions concernant le destin d’une personne, d’une cité, voire d’un pays. Si je dispose d’un jeu de tarot, je peux affûter ces visions ou même les provoquer.
La reine eut un geste autoritaire de la main. Violaine se tut, bien qu’il lui restât à expliquer plus avant les frontières de son Don – jamais d’alcool, pas de vision de son propre destin ou de celui de sa famille.
Rosalia se pencha et murmura quelque chose à la femme qui se tenait en retrait. Cette dernière lui chuchota sa réponse, laquelle parut satisfaire la reine. Elle s’adressa de nouveau à Violaine, et sa voix résonna sous la voûte de pierre du plafond, tandis qu’elle posait une dernière question :
— Il m’a été assuré que vous n’étiez pas une sorcière. Le confirmez-vous ?
Violaine hocha la tête sans hésiter. Elle ne s’était jamais considérée comme telle. Cependant, la récurrence de la question et la défiance systématique qui l’accompagnait l’inquiétèrent.
Sa réponse parut satisfaire son interlocutrice.
— Votre don de clairvoyance sera plus qu’apprécié à Rosehaÿ. Vos origines, bien qu’étrangères, vous permettent l’accès à ma cour. Je vous engage officiellement comme dame de compagnie. Officieusement, vous me ferez bénéficier de vos oracles. Est-ce bien clair ?
Violaine s’inclina en une seconde révérence.
— Je vous remercie, Votre Majesté, pour cette offre plus que généreuse. Je m’en sens très honorée.
Bien qu’elle utilisât le vocabulaire appris spécialement pour pareilles circonstances, la jeune femme éprouvait un réel soulagement. Malgré l’inconfort d’utiliser son Don aussi ouvertement, l’autre versant en resterait secret, et surtout, elle pourrait profiter de cette place pour appréhender tout ce dont elle avait besoin de connaître dans ce nouveau pays.
Elle suivit une nouvelle fois le héraut, qui la raccompagna à son point de départ. Il l’informa qu’une personne viendrait la chercher pour lui présenter ses futures fonctions et lui désigner ses quartiers. Alors qu’il s’éloignait, elle avisa Vivien qui l’attendait.
— Tout s’est bien passé, Dame Violaine ? s’enquit-il aimablement.
Elle acquiesça.
— Je serai sa dame de compagnie. Et son oracle.
Un large sourire fendit le visage du ménestrel.
— J’étais certain que la reine accepterait de vous prendre à son service !
Une femme s’approcha d’eux. Elle s’adressa à Violaine :
— On m’a chargée de vous guider. Si vous voulez bien me suivre, ma Dame…
Il était temps pour Vivien de prendre congé. Il s’inclina et, un sourire chaleureux étirant toujours ses lèvres, il lui souhaita de trouver la paix à Rosehaÿ. Violaine répondit avec gratitude :
— Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi, vous et Anicet. Je vous souhaite bonne route !
Il s’inclina une nouvelle fois et s’éloigna. Elle le regarda partir. En dépit de son attitude quant aux femmes combattantes et de ses bavardages parfois agaçants, le ménestrel allait lui manquer.
Sa guide s’impatientait, aussi se détourna-t-elle de la silhouette de Vivien pour lui emboîter le pas. Violaine se retrouvait à nouveau seule, sans visage familier auquel se raccrocher. Tout en gravissant les marches qui la menaient vers sa chambre, sa volonté d’acier reprit le dessus. Elle releva le menton, soulevant sa robe pour ne pas trébucher, le regard déterminé malgré les ombres qui le hantaient.
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