Bad Queen (French Edition)
Chapitre 53
Violaine s’approcha d’un pas lent du grand miroir accroché au mur. Sa robe traîna sur le sol dans un glissement léger. La reine avait le cœur lourd, mais, dans le même temps, elle savait que le moment était venu. Le moment de le laisser partir.
Elle passa la main sur la surface lisse et froide et prononça la formule d’usage :
— Miroir, miroir ! Montre-moi mon chevalier noir !
Son reflet disparut, remplacé par un ovale de ténèbres. Puis des filaments de brume blanche se mirent à flotter sur cette flaque d’obscurité. Ils grossirent jusqu’à envahir le miroir de leurs épaisses volutes. Enfin, la voix familière surgit de l’objet magique :
— Je suis là, ma bien-aimée.
Violaine posa ses deux paumes de chaque côté, sur le cadre ouvragé, comme pour se retenir. Chaque fois que Ciaran s’exprimait grâce à l’artefact, c’était comme si le poignard qui le lui avait arraché la frappait, elle aussi. Elle ne pouvait plus contempler ses traits, qu’elle avait tant aimé parcourir du bout des doigts, autrefois. Le miroir ne pouvait lui offrir qu’un accès vers le monde des morts, vers cet être précis, son âme, sa voix. Rien d’autre.
Cette fois, elle l’invoquait pour lui demander de partir et, alors qu’elle se pensait prête, elle n’en trouvait pas le courage.
Un long silence que le timbre grave de Ciaran brisa :
— Il est temps, n’est-ce pas ?
Elle ne répondit pas. Déjà, sa tête ployait, et son front effleurait le miroir si froid, si indifférent.
— Es-tu heureuse ?
Elle se redressa en hoquetant. Ses yeux cherchèrent désespérément autre chose que la brume blanche sur le fond noir, fouillèrent jusqu’au fond du miroir. Elle aurait voulu le voir une dernière fois, raviver son visage qui se brouillait si atrocement dans sa mémoire. Violaine déglutit et réussit à prononcer, malgré sa gorge nouée :
— Je n’ai plus été heureuse depuis que tu as été assassiné.
Elle pensa à Blanche, à leur tête-à-tête. À sa première visite, déguisée, dans la chaumière où elle se cachait. À la façon dont la jeune fille l’avait accueillie, avec chaleur, et aux étincelles que ce sourire avait fait naître en elle. Des étincelles légères, mais aussi réconfortantes qu’un feu en plein hiver, qui lui donnaient l’impulsion d’ouvrir les bras à cette adolescente. Si elle l’avait repoussée, au départ, c’était à cause des regrets qui la hantaient.
— Mais… oui, je pense que… Je pense que je peux l’être à nouveau.
Elle porta la main à sa poitrine. Comme il lui manquait, à présent, alors qu’elle se découvrait capable d’ouvrir son cœur à nouveau !
— Alors, il est temps pour moi de partir.
Elle acquiesça, le regard humide. Elle ne put s’empêcher de glisser des doigts caressants sur la surface impassible du miroir.
— Oui, il est temps pour toi de partir, répéta-t-elle.
Elle ferma les paupières, appuya la joue contre le miroir et chuchota :
— Tu vas me manquer. Tu me manqueras toujours.
— Je sais.
Un silence.
— Je sais aussi que je peux m’en aller en paix. Je te sais proche d’être à nouveau heureuse. Je me suis attardé plus que de raison parce que je m’inquiétais pour toi.
Elle hocha doucement le menton. Elle lui savait gré d’avoir, quelque part, adouci sa peine. Il lui avait été arraché si violemment ! Violaine avait mis du temps, beaucoup de temps, avant de s’habituer à son absence.
Elle prit une profonde inspiration et rouvrit les yeux. Son regard vert plongé dans les profondeurs du miroir, elle raffermit sa voix et sa résolution :
— Je suis prête.
Un rire clair résonna dans la pièce, et elle ne put s’empêcher d’esquisser un léger sourire en réponse.
— Bien sûr que tu es prête ! répliqua Ciaran. Tu l’es depuis longtemps. Il te fallait juste effectuer ce dernier pas. Je n’ai jamais douté que tu puisses vivre sans moi. Tout ce que j’ai voulu et veux encore, c’est ton bonheur.
Elle sentit les larmes déborder de ses paupières, glisser sur ses joues. Pourtant, son mince sourire ne s’évanouit pas.
— Je t’aime, dit-elle.
— Je t’aime aussi.
Ses doigts caressèrent la surface du miroir.
— Je t’aimerai toujours, tu sais.
— Je le sais, répéta Ciaran avec tendresse.
Sa voix portait la sérénité d’une âme détachée du monde depuis bien longtemps et qui n’y était resté attachée que pour aider, à sa demande, son épouse à traverser les abîmes de souffrances dans lesquels son absence l’avait laissée.
— Alors… il est temps, n’est-ce pas ?
— Oui, approuva-t-il.
Il y eut comme une brise légère qui glissa sur son visage, s’attarda sur ses lèvres et ses tempes, là où jadis, Ciaran aimait l’embrasser. Elle ferma de nouveau les paupières, tendit les doigts vers ce courant d’air invisible, trop consciente qu’il s’agissait là de ses derniers adieux.
— Nous nous retrouverons de l’autre côté, ma bien-aimée, chuchota Ciaran à son oreille.
Sa poitrine se souleva, et elle chercha son souffle. Maintenant, songeait-elle. Maintenant.
Violaine essuya ses larmes pour y voir clair. Elle se détacha du miroir, le regard fixé sur un point au-dessus du cadre sculpté.
— Miroir, miroir ! Laisse partir mon chevalier noir !
La brume reflua tranquillement jusqu’à laisser une mare d’encre étale. Le reflet de Violaine reprit possession du miroir. Il ne restait plus qu’une chose à accomplir pour que l’âme de Ciaran puisse enfin trouver le repos.
Avec un grognement d’effort sous le poids de l’objet, Violaine décrocha l’artefact. D’un geste ferme, elle le fracassa au sol.
Alors, seulement, quand elle vit les fragments tranchants éparpillés au milieu du cadre brisé, son reflet fracturé en autant d’images d’elle-même, s’effondra-t-elle en sanglots.
Cette fois, elle le savait, toute la magie du monde ne lui ramènerait pas Ciaran. Il était parti, libéré de ses propres mains, les mêmes qui avaient emprisonné son âme dans le miroir. Il aurait pu lui en vouloir, mais ne s’était jamais plaint qu’elle l’ait privé si longtemps du repos éternel auquel il avait droit. C’était elle qui s’en voulait, à présent qu’elle l’avait libéré. Étrangement, elle se sentait aussi soulagée. Comme si, acceptant que le dernier vestige de son premier époux, son grand amour, s’évapore, elle s’accordait le droit d’accéder à d’autres chemins que ceux du chagrin et du ressentiment. À des chemins plus heureux. À vivre.
Ciaran avait raison. Elle était prête. Elle l’était depuis longtemps. Tout ce qui lui avait manqué, c’était ce dernier pas.
Quelque temps plus tard, une main se posa sur son épaule, et elle reconnut, à sa douce et ferme pression, celle de Celadon. Elle se laissa aller contre lui, secouée de pleurs inextinguibles.
OceanofPDF.com