Bad Queen (French Edition)
Chapitre 2
Violaine rejoignit la salle à manger à temps pour le dîner. Des plats disposés sur la table l’accueillirent de leurs parfums alléchants, aussi prit-elle rapidement place, aux côtés de Paulin, de leur mère et de Clotaire. Ce dernier afficha un sourire railleur à sa sœur, qui lui répondit en lui tirant la langue. Paulin éclata de rire et Ermeline gourmanda tout le monde, mais Clotaire et Violaine échangèrent de nouvelles grimaces, indifférents à l’autorité maternelle. Le garçon venait de fêter ses quinze ans et allait bientôt obtenir une place de varlet auprès d’un cavalier. Violaine eut un pincement au cœur en songeant que leurs échanges malicieux appartiendraient prochainement au passé. Il ne resterait plus qu’elle et Paulin à la maison. Pour un temps…
Un goût amer lui emplit la bouche, tandis qu’elle dévidait le nombre d’années qu’il lui restait avant d’être obligée de quitter les rangs des combattants. Vielacier ne permettait plus aux jeunes femmes, au-delà d’un certain âge, de monter au front. Que Violaine ait échappé jusqu’à présent au mariage et aux grossesses était une chance, mais elle avait conscience que cela ne durerait pas.
Rainier entra, de retour du palais républicain où il avait passé une partie de sa journée. Il salua ses enfants : un signe de tête pour Clotaire, un sourire et une caresse sur la joue pour Violaine, une main dans les cheveux de Paulin et un baiser au coin des lèvres pour Ermeline. Sa démarche raide de militaire de longue date ne gâchait en rien ces gestes tendres. Il s’attabla, et la fille de cuisine, qui, jusque-là, avait attendu l’arrivée du maître de maison, les servit enfin.
Le dîner s’écoula comme à l’accoutumée, Rainier prenant des nouvelles de ses enfants. Violaine sentit que son père était préoccupé, à sa façon de mâcher lentement, les yeux dans le vague, alors que Paulin rapportait avec fierté les félicitations de son maître d’armes. Clotaire s’en rendit compte et échangea avec sa sœur un regard interrogateur. Elle répondit d’un hochement de tête à sa question muette. Rainier ne dirait rien en présence du benjamin, aussi patientèrent-ils jusqu’à la fin du repas. Tandis que la table était débarrassée, Ermeline emmena Paulin au lit.
À peine la porte refermée derrière eux, Violaine attaqua :
— Alors, Père, quelle est cette mauvaise nouvelle qui nous attend ?
Rainier afficha un sourire las. Il s’amusait toujours de l’audace de son unique fille. Il présenta une expression grave.
— La guerre est peut-être à nos portes.
— Qui ?
Clotaire pencha le buste vers son père, le corps tendu comme si le combat devait se dérouler dès le lendemain.
— L’Ursanie. Nos espions ont fait état de tensions grandissantes.
— Ont-ils déjà envoyé une armée ? s’enquit Violaine.
Des tensions, Vielacier en connaissait souvent avec tous les royaumes frontaliers et, en particulier, avec l’Ursanie, leur turbulent voisin difficilement contenu par les détachements diplomatiques. Des conflits armés, gagnés, s’étaient produits, mais pas de guerre ouverte depuis bien longtemps.
Malgré son âge, Violaine n’ignorait pas la réalité du champ de bataille. Elle avait participé à son premier combat à seize ans, d’autres avaient suivi. Les cris, le fracas des armes, l’odeur de sang, d’urine et de fèces mêlés, puis les nuées d’oiseaux charognards quand il fallait récupérer les blessés et achever les mourants. Tout cela, elle l’avait déjà vécu plusieurs fois.
Rainier secoua la tête, au grand soulagement de la jeune femme qui songeait à un projet plus léger : le rendez-vous donné par Thibald.
— Malgré tout, nous devons nous préparer. Nos diplomates tentent de dénouer la crise, hélas, rien n’est certain.
— N’est-ce pas là notre lot depuis que Vielacier est devenue une république ?
Violaine se renversa contre le dossier de sa chaise, sans se soucier du contraste entre cette posture décontractée, masculine, et sa robe en velours dévoré. Ermeline revint à ce moment-là et la reprit aussitôt, désireuse de maintenir autant que possible sa fille unique dans les convenances. Violaine se redressa et adopta une position plus digne, tandis que Rainier concluait :
— Certes. Pour autant, cela ne signifie pas que nous échapperons à la guerre. Ou même à une simple escarmouche.
Rainier se leva, coupant court à toute réplique, et signifia à Clotaire de le suivre.
Violaine fit la moue. Sa mère s’en aperçut et lui pressa l’épaule avec sollicitude :
— Allez, viens, ma fille.
Avec un soupir, Violaine emboîta le pas d’Ermeline et se rendit dans le boudoir réservé aux femmes de la maison.
Tandis que sa mère reprenait rapidement la broderie qu’elle avait entamée, Violaine récupéra dans la panière son propre ouvrage, abandonné là depuis la veille. Elle s’assit à côté d’Ermeline et huma brièvement le parfum de roses qui émanait de celle-ci. Une odeur familière. Sa mère raffolait de l’eau de rose, loin des goûts de ses consœurs de même rang, qui favorisaient les parfums composés d’ingrédients plus rares et plus coûteux.
Sans un mot, Violaine entreprit de piquer le tissu de son aiguille et d’y broder lentement un motif coloré. Du coin de l’œil, elle surveillait le jour qui déclinait par la fenêtre à croisillons.
— Tu veux continuer à te battre ?
La question la prit au dépourvu. Elle s’était attendue à une remarque taquine sur son manque de goût pour la broderie, suivie du constat satisfait que, malgré ce désintérêt, elle persistait à s’y appliquer à l’issue de ses leçons et de son entraînement. C’était leur rituel quotidien, le moment où les seules femmes de la maison se retrouvaient enfin, sans présence masculine.
— Bien sûr. Je suis déjà allée au front. Et je suis douée pour ça !
Ermeline grimaça. Elle avait caressé pour Violaine des rêves de belles robes, de prétendants à éconduire, de bons partis à chercher. Elle ne s’était pas imaginé une femme à la langue aussi aiguisée que le fil de son épée, qui préférait traîner avec les soldats du baraquement plutôt que de se rendre au bal et qui maniait son arme avec davantage d’enthousiasme que son aiguille.
Et encore ignorait-elle que, lors de ses promenades nocturnes en forêt, Violaine en profitait pour laisser libre cours à son désir. Thibald, bien qu’étant sa plus longue relation, n’était pas son premier amant. Violaine eut une pensée de gratitude pour sa tante qui, entre autres choses essentielles, lui avait enseigné l’usage médicinal de plusieurs plantes, dont celles destinées à empêcher la survenue d’une grossesse non désirée. Un enseignement qui lui permettait de jouir librement des étreintes de ses amants, sans se soucier de leurs conséquences.
— Tu as vingt et un ans, reprit sa mère, la tirant de ses songeries. Tu ne peux pas faire carrière dans l’armée !
Violaine haussa les épaules.
— Je n’y comptais pas. J’ai horreur qu’on me dise quoi faire, où aller, comment pisser…
— Violaine !
— Pardon.
Elle se pencha sur son ouvrage en rougissant.
— Les garçons influencent un peu trop mon langage, je crois.
Ermeline avait abandonné sa broderie et la fixait d’un œil scrutateur. La jeune femme laissa échapper un soupir.
— Maman, tu ne vas pas recommencer avec…
— La guerre est à nos portes.
Violaine faillit en lâcher son aiguille.
— Comment ? Père te l’a dit ?
Ermeline pinça les lèvres et hocha la tête.
— La situation n’est pas aussi grave qu’il l’a présentée, la rassura sa fille.
— Je sais. Mais cela me rappelle que ton avenir n’a rien de sûr.
Violaine allait répliquer quand elle réalisa que, peut-être, sa mère exprimait par là son inquiétude. Cinq enfants, dont quatre garçons qui risquaient d’être sacrifiés pour défendre la république. L’engagement de Violaine lui ôtait tout espoir de ne pas se ronger les sangs à chaque conflit armé.
Violaine ravala donc ses mots, avant de chuchoter :
— Tu sais, je pourrais peut-être nous éviter des pertes…
Elle appuya sa remarque d’un regard entendu.
Ermeline parcourut la pièce d’un œil affolé. Aucun domestique ne se trouvant dans les parages, elle se pencha vers sa fille et lui murmura d’un ton sec :
— Tu ne peux pas utiliser tes capacités, surtout pas en combat, devant tout le monde ! Tu veux finir comme notre ancêtre ?
Violaine piqua du nez sur son ouvrage, les joues brûlantes. Depuis la petite enfance, sa mère et sa tante le lui répétaient : ne jamais, au grand jamais, user de son Don devant quiconque. Si elle enfreignait cette règle, elle risquait d’être perçue comme un monstre ou exploitée, réduite à ce seul fragment de son être.
Ermeline devinait le destin de certaines personnes qu’elle croisait, Gwendoline pouvait déplacer des objets légers par la pensée, et Violaine disposait de ces mêmes capacités surnaturelles, bien supérieures à celles de ses parentes. Elle avait été entraînée dès son plus jeune âge, lorsque sa mère, attentive aux premières manifestations du Don, l’avait détecté. Une éducation assurée par sa tante, veuve et sans enfant, profitant de sa maisonnée vide pour enseigner à sa nièce la maîtrise de son Don et ainsi se prémunir d’un débordement malvenu. Elle lui avait martelé, encore et encore, en écho à Ermeline, de ne jamais révéler à quiconque ses talents, d’autant plus qu’ils s’avéraient puissants. En ces terres dénuées de toute magie, leur Don figurait une anomalie, et elles prenaient garde à ne pas démontrer leurs extraordinaires aptitudes.
Cependant, Violaine s’interrogeait. Pourquoi bénéficier de tels talents, si c’était pour les dissimuler aux yeux du monde et ne jamais en faire usage en dehors du secret de sa chambre et de la forêt nocturne, quand elle pratiquait ses exercices journaliers ?
— Ce serait pourtant la solution à nos problèmes, glissa-t-elle entre ses dents serrées. La guerre serait réglée sans verser le sang des nôtres une bonne fois pour toutes et…
— Cela suffit !
Ermeline n’osait crier, de peur qu’une servante, passant par là, ne tende l’oreille derrière le battant. Néanmoins, le ton ne souffrait aucune réplique.
— Si tu agissais ainsi, poursuivit-elle plus bas, tu serais célébrée un temps. Puis, petit à petit, les gens prendraient peur. Ils s’imagineraient que tu pourrais user de ton Don contre eux, alors, ils chercheraient n’importe quelle faille, la monteraient en épingle, te condamneraient, et tu finirais sur un bûcher. Peu importe que tu les aies sauvés, ils ne garderaient de toi que l’image d’un être différent. Un monstre.
Violaine connaissait l’histoire. La seule ascendante qui avait utilisé son Don pour aider les gens hantait son esprit. Remerciée par le cachot, la torture, puis l’exécution. Que l’événement ait eu lieu plusieurs siècles auparavant n’en amoindrissait pas la peur de Violaine, comme de ses parentes, d’être un jour découvertes. La jeune femme ne désirait pas non plus connaître la réaction de ses proches, craignant qu’ils ne la considèrent tout à coup comme une anomalie, et non plus comme leur fille, leur sœur, leur amante. Même Rainier ignorait que son épouse pouvait discerner certains pans de l’avenir.
Ermeline reprit sa broderie d’une main plus vive :
— Cette partie de nous doit demeurer secrète. Et pour toi, plus encore. Quoi que tu en penses.
Violaine garda le silence, yeux baissés sur son ouvrage qu’elle avait cessé de travailler. Le visage brûlant, elle devait admettre que sa mère avait raison. Elle était une anomalie. Le monde la verrait comme telle, si elle usait un jour de son Don aux yeux de tous. Tout entêtée qu’elle soit à contester les ordres, Violaine n’en désirait pas moins rester libre. Et cette liberté dont elle bénéficiait, née dans une famille qui l’aimait et la gâtait, fille d’un militaire de haut rang, s’évaporerait à l’instant où elle se distinguerait des autres, en démontrant ses capacités. Cela, elle ne le voulait à aucun prix.
Alors, elle ravala ses mots, bien qu’ils lui piquassent la langue de leur colère contenue et, d’un geste rageur, se vengea sur le tissu qu’elle perça de l’aiguille comme si elle maniait une minuscule épée.
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