Bad Queen (French Edition)
Chapitre 19
Si le château fort présentait une apparence austère, la grande salle où se déroulait le banquet s’ornait de quelques tapisseries fanées, aux bordures effilochées. Le motif délavé, parfois grignoté par les mites, présentait des scènes de combat, rappelant la tradition militaire du pays. Ici et là, d’anciens monarques étaient dépeints aux prises avec un monstre. Des bannières aux couleurs du roi étaient suspendues en alternance, leur cramoisi ressortant de façon criante sur le minéral brut. L’ensemble contrastait fortement de la grande salle où Rosalia festoyait, décorée de tapisseries flamboyantes et de sculptures délicates d’où débordaient des fleurs aussi parfumées que colorées. Même les grandes torchères donnaient ici l’impression de se trouver chez un seigneur pauvre, et non le souverain d’une immense nation.
Les tables avaient été disposées en U pour le banquet, si bien que tous les convives pouvaient profiter de l’assemblée. Tandis que les plats allaient et venaient, que les échansons ne cessaient de s’activer, ménestrels, jongleurs et autres amuseurs divertissaient les invités au centre de la salle.
Pour la soirée, Violaine avait choisi une robe en velours mauve. Malgré le souvenir douloureux d’un autre banquet, celui suite auquel sa vie avait basculé, elle voulait revêtir sa couleur. Elle ne portait pas d’autre bijou que le collier qu’elle avait déjà arboré lors de son entretien avec Ciaran. Ses longs cheveux bruns étaient rassemblés en plusieurs tresses, elles-mêmes nouées et relevées en chignon. Avec Olivier et Hyacinthe, elle avait été placée non loin de la table du roi, sans toutefois être les uns à côté des autres. Ainsi Violaine se trouvait-elle encadrée d’un haut officier nommé Riagal et de Beibhinn, l’épouse de celui-ci. Le militaire l’ignorait totalement, préférant converser avec son voisin, Olivier. Des bribes de leur conversation lui parvenaient ; le diplomate poursuivait ses efforts de négociation de paix.
La jeune femme dut se plier à la conversation avec Beibhinn qui, comme la plupart des femmes présentes, avait la chevelure soigneusement rangée sous une coiffe, ce qui indiquait leur statut d’épouses.
Beibhinn entreprit de l’assommer à coups de rumeurs croustillantes sur les couples illégitimes de la cour de Rowan ou autres niaiseries aussi peu intéressantes. Violaine ne l’écouta que d’une oreille et répondit par automatisme. Elle observa la salle, tant pour tromper son ennui que pour essayer d’obtenir quelque intuition. Elle était ici pour cela, selon ce que les cartes lui avaient pointé.
Elle repéra, à l’extrémité de la table perpendiculaire à la sienne, le chevalier dont le destin lui demeurait fermé. Ses joues s’échauffèrent malgré elle. Ciaran se tenait raide, le haut du dos voûté, comme tous ceux qui avaient grandi trop vite. Ses traits anguleux, ennuyés, offraient un contraste marqué avec ceux de son voisin, lesquels arboraient déjà les couleurs de celui qui a trop goûté au vin, et dont les mains se promenaient un peu trop souvent sur la fille de cuisine quand celle-ci le servait.
Ciaran, lui, mangeait et buvait modérément, ignorant la domestique quand elle se penchait pour poser un plat devant lui. La tenue noire et austère du chevalier, malgré la richesse du tissu, se mariait bien avec son attitude. Elle contrastait, là aussi, de celle de son voisin, qui affichait des bagues à tous ses doigts ainsi qu’une large chaîne en or autour du cou. De toute évidence, Ciaran goûtait aussi peu que Violaine ce genre d’événement et paraissait n’attendre qu’une chose : remonter à cheval, son épée à son côté.
Malgré leur appartenance à des camps ennemis, elle ne put s’empêcher d’éprouver pour lui un élan de sympathie. Elle aussi se languissait de retourner sur le terrain d’entraînement. Elle espérait mettre la main sur une arme et une armure, avant le jour funeste où Rosehaÿ serait assaillie par l’ennemi. Elle n’avait pas envie de s’y retrouver sans aucune lame, aussi vulnérable que si elle s’était trouvée nue.
Quelque part, au fond d’elle, son élan combatif s’impatientait de cet affrontement à venir, malgré sa tragique issue. L’appel de la lame résonnait toujours dans ses veines.
Ciaran croisa son regard. Ils s’observèrent brièvement, par-delà l’esplanade où un jongleur démontrait son adresse. Tout à coup, le silence sembla tomber, celant musique et bavardages. Comme s’il ne restait plus qu’eux, le chevalier en noir et la demoiselle en mauve.
— C’est le troisième fils du comte Laoch. Comme il ne pouvait ni le faire hériter du titre ni le marier à son avantage, il l’a envoyé dans l’armée.
L’instant était rompu. Violaine se tourna vers sa voisine, embarrassée d’avoir été ainsi surprise dans son observation.
— Un excellent chevalier, poursuivit Beibhinn sans remarquer le trouble de la jeune femme, mais un garçon étrange.
Violaine jeta au chevalier un coup d’œil à la dérobée. Garçon ? C’était un homme. Il avait au moins son âge, si ce n’est plus. Qu’avait indiqué la liste récupérée par Olivier ? Vingt-trois ans. Tout juste un an de plus qu’elle.
Ciaran avait cessé de la regarder et levait sa coupe vers une personne qui se trouvait derrière elles.
— Il pourrait mieux s’habiller, comme Niall, son voisin, mais il est aussi austère qu’un jour sans vin !
Beibhinn se pencha et chuchota :
— Bizarre qu’un type aussi ennuyeux que lui se soit lié d’amitié avec un homme aussi plaisant qu’Adhamhan.
— Adhamhan ? répéta Violaine, abasourdie par l’étalage de la vie privée des autres dont faisait preuve l’épouse de l’officier.
Beibhinn désigna l’un des gardes d’honneur placés derrière elles.
— Le balafré. Un bon amant, d’après mon amie Caragh.
Elle pouffa et surjoua une gêne qu’elle était loin de ressentir.
— Non pas que j’ai envie d’essayer ! Je reste fidèle à mon époux, moi.
Violaine décida de profiter de l’humeur partageuse de sa voisine. Si elle offrait si peu de pudeur dans le déballage de la vie intime des courtisans, elle pourrait peut-être lui livrer, malgré elle, des informations intéressantes.
— Cette dame, là, en jaune, qui est-ce ?
Violaine le savait, mais sa voisine ne pouvait le deviner. La question entraîna une courte explication. Trop courte.
— Quels bruits courent à son sujet ? ajouta Violaine pour que Beibhinn poursuive son babillage.
En réalité, elle n’avait cure de ce qui se passait dans le lit de la mageresse. Mais le bavardage de sa voisine, ravie de détailler les rumeurs qu’elle avait en sa possession, forma un ronronnement qui lui permit d’utiliser son Don sans être perturbée par les notes changeantes de la musique. Violaine observa donc Flavie, placée juste à côté du roi, dans l’espoir de percer le brouillard qu’elle avait entraperçu de sa destinée. Elle appela son Don, concentrée.
Lentement, comme à regret, lui vint une intuition. Un mot.
Double.
— Sa Majesté Rowan est tellement satisfaite de ses services qu’il lui octroie une place honorable, poursuivait Beibhinn, indigne de son statut de mageresse. D’aucuns disent qu’ils couchent ensemble.
Violaine n’en crut rien. Le roi ne paraissait guère enclin à glisser dans sa couche une femme dotée de pouvoirs magiques. Quant à Flavie, elle ne se risquerait pas à se prêter à une liaison, source sûre de commérages et d’attention. Dans le regard doré de la mageresse, Violaine lisait une flamme froide, bien lointaine du divertissement causé par le banquet. Celle de l’ambition.
Son intuition était claire et confirmait son impression première : cette femme jouait double jeu. Il lui faudrait se méfier d’elle.
Elle tourna son attention et son Don vers Rowan qui, Flavie exceptée, était entouré d’hommes. Le roi croisa par mégarde le regard de Violaine. Son expression enjouée changea alors du tout au tout. Le front ridé de contrariété, ses yeux prirent une teinte de tempête.
Beibhinn agrippa le poignet de sa voisine :
— Mais enfin, baissez les yeux !
Violaine s’arracha enfin au visage courroucé du roi, ayant obtenu ce qu’elle souhaitait.
Pouvoir et domination s’unissent sous sa couleur.
Elle avait désormais la certitude que, quoi que Rosalia ait fait, Valfleuri aurait été englouti par l’appétit de puissance du roi.
— On ne regarde jamais le souverain dans les yeux, si l’on est du sexe faible ! chuchota Beibhinn, horrifiée.
Les amuseurs s’étant retirés, le roi se leva et déclara le bal ouvert. Plusieurs convives s’élancèrent alors. Riagal emmena sa femme, qui ne cacha pas son soulagement de quitter Violaine après son attitude choquante.
Olivier s’approcha de la jeune femme et lui tendit la main. Elle le fixa, incrédule :
— Je n’aime pas danser.
Il la réprimanda du regard, et elle comprit son message silencieux. En mission diplomatique dans un pays avec lequel la guerre couvait, il ne s’agissait pas d’agir selon son bon plaisir. Alors, elle posa délicatement sa main dans la sienne, comme elle l’avait appris lorsque sa mère lui avait imposé des cours de danse, et le suivit vers la piste déjà encombrée par la plupart des invités.
Violaine commença à suivre la mélodie offerte par les musiciens. Elle réalisa très vite que les pas de danse appris de mauvais gré à Vielacier ne correspondaient pas à ceux pratiqués en cette contrée. Comme elle avait fui tous les bals donnés par Rosalia, à Rosehaÿ, ses connaissances ne se trouvaient pas à niveau. Elle jeta un œil vers les tables, avisa Rowan et Flavie, ainsi que quelques autres convives, demeurés assis à leur place. Ils observaient les danseurs avec une mine réjouie.
Les erreurs de Violaine se multiplièrent. Olivier se rendit compte de son malaise. Les mains serrées autour des siennes, il la guida dans les pas les plus complexes. Petit à petit, elle parvint à se caler sur ses mouvements.
Le premier morceau se termina. Les musiciens en attaquèrent aussitôt un autre, plus entraînant. Olivier dut changer de partenaire, mais Hyacinthe le remplaça. Il aida Violaine à prendre confiance dans ses pas. Elle commençait à saisir les enchaînements qui, s’ils variaient d’une mélodie à l’autre, se construisaient sur la même base.
Au troisième morceau, Violaine vit avec effarement les deux sexes se séparer de chaque côté. Avant de la lâcher, Hyacinthe lui expliqua brièvement à l’oreille que, cette fois, les femmes devraient partager, à tour de rôle, quelques mouvements avec chacun des partenaires masculins. Il l’enjoignit aussi de tenter de glaner, grâce à son Don, quelques bribes du futur des danseurs. Elle eut tout juste le temps d’entendre la description succincte des gestes, avant que Riagal l’entraîne dans la danse.
Les conseils d’Olivier et de Hyacinthe, son observation des autres danseurs aux pas bien orchestrés apaisèrent bientôt son cœur battant.
Quand ce fut au tour de Niall de danser avec elle, elle se crispa. Elle n’avait pas oublié la façon dont il avait peloté la fille de cuisine, à table. De fait, elle sentit sa main, sur sa taille, qui descendait trop bas à son goût. Elle ne pouvait pas le repousser d’un coup bien placé, pas devant le roi ni en ces circonstances pour le moins tendues, comme l’avait rappelé Olivier. Violaine pinça les lèvres. Elle lâcha Niall d’une main, la posa sur celle qui la tenait et, lui saisissant le petit doigt, le tordit violemment. L’homme grimaça de douleur. Le message porta. Sa main remonta sur sa taille et n’en bougea plus.
Violaine enchaîna les partenaires, comme l’exigeait cette danse. Ses gestes étant plus sûrs, elle laissa son regard comme son Don s’égarer autour d’elle. Elle aperçut Ciaran, tout proche. Son pouls accéléra. Elle se concentra aussitôt sur son partenaire actuel, mais le sang qui rugissait à ses oreilles ne ralentit pas, pas plus qu’elle ne put museler l’impatience qui le faisait ainsi galoper dans ses veines.
Violaine dansa avec deux autres hommes avant d’arriver à Ciaran. Quand elle posa la main dans la sienne, elle sentit ses joues gagnées par le même feu qu’à leur rencontre. La main de Ciaran, sur sa taille, trembla quelque peu. Violaine se demanda s’il éprouvait le même trouble qu’elle.
Elle leva les yeux vers lui, il baissa les siens vers elle.
Il était nerveux et ne parvenait pas à le cacher.
Un large sourire s’épanouit sur le visage de Violaine, différent de celui, mince et sans chaleur, qu’elle avait affiché depuis l’ouverture du bal.
Ce n’était pas celui, faussement naïf, qu’elle utilisait pour séduire les soldats de Vielacier quand elle avait envie d’une étreinte passagère. Ce n’était pas non plus celui dont elle usait pour charmer son entourage, quand elle voulait obtenir quelque chose. Ce sourire-là, c’était celui d’une adversaire qui se savait à la hauteur de son rival, et qui le défiait.
Les pupilles de Ciaran s’agrandirent. Il raffermit sa prise sur sa taille et poursuivit ses mouvements avec assurance, mais son visage dur et son regard étincelant ne firent qu’attiser le sourire provocateur de Violaine. Plus sûre d’elle, elle épousa ses gestes avec application.
Ils auraient pu se trouver seuls dans cette salle. Après leur duel verbal de la veille, encore imprimé au fer rouge dans son esprit, elle savait qu’ils menaient là un autre affrontement, avec des armes différentes. Rythmé par la musique, leurs regards rivés l’un à l’autre, leurs corps cherchant à déterminer lequel d’entre eux baisserait la garde en premier.
Quand Ciaran dut la laisser s’envoler élégamment vers le danseur suivant, elle saisit une expression fugace de déception, sur son visage atypique.
Elle-même sentit son sourire s’évanouir dès qu’elle eut quitté ses bras. Elle enchaîna les pas, les partenaires, sans vraiment prêter attention aux visages ni aux paroles échangées. Elle avait la sensation d’être étourdie. Quand la musique cessa, offrant un peu de répit aux danseurs pour qu’ils se désaltèrent, elle chercha Ciaran des yeux.
Elle aperçut sa haute silhouette avant qu’il ne quitte la salle. Il avait les poings serrés et la démarche furieuse.
Son trouble disparut, sans que son cœur s’apaise pour autant.
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