Bad Queen (French Edition)

Magali Lefebvre · Chapitre 24 sur 60

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Bad Queen (French Edition)

Chapitre 23

Boadach décida de laisser à Rosehaÿ la compagnie dirigée par Riagal, afin de consolider leur position. Malgré le départ de Conn et de ses hommes qui accompagnaient les mages capturés à Ruadh, il ordonna à ses troupes de reprendre leur avancée avec, pour objectif, la traque des mages restants. L’armée, amoindrie par les pertes et les compagnies détachées, s’étira le long de la route.

Ciaran chevauchait en tête de sa compagnie, sa cape noire étalée sur la croupe de sa monture. Comme les autres chevaliers, les armoiries rouges du roi figuraient sur son destrier et son bouclier, non sur son armure ou sa cape. Les compagnies de Niall, Oney et Boadach, bien loin devant lui, avaient disparu de son champ de vision. Les officiers s’étaient entendus pour se retrouver dans un hameau, à quelques heures de chevauchée de là.

Le chevalier restait attentif, conscient qu’une embuscade pouvait se dissimuler derrière les épais fourrés. Flavie, qui chevauchait à sa hauteur, conservait un visage tranquille. Sa cape couleur de blé mûr tranchait sur la verdeur de la végétation où pointaient des fleurs d’un rose éclatant.

Ciaran n’était encore jamais venu à Valfleuri et, à mesure qu’ils progressaient à l’intérieur des terres, il comprenait d’où provenait son nom. Ici, point d’étendue désolée où planaient les croassements des charognards, volant en cercle avant de se repaître des restes laissés par les monstres. Ici, où que portât le regard, il ne voyait qu’arbres, buissons, arbustes. Pas de montagnes rocheuses pour barrer l’horizon, mais des voûtes feuillues où perçaient des touches de blanc, de rose, de mauve… C’était le cœur du printemps, et les plantes étalaient toute leur beauté et répandaient leur parfum délicat, prêtes à charmer ces hommes venus prendre possession de leurs trésors.

Ciaran se sentit un peu honteux d’apporter, au milieu de tant de splendeur, la crudité du sang versé et l’âcre odeur des batailles. Comme s’il souillait ces terres abondantes des graines de mort qui étouffaient Talamh Dorcha. Il savait, toutefois, les décisions de son roi justifiées. En refusant son offre de mariage, Rosalia avait ôté à son royaume l’espoir de bénéficier de la généreuse nature de Valfleuri. Si, encore, elle lui avait proposé quelques mages pour les aider à juguler la population de monstres…

Un craquement résonna, et Ciaran, alarmé, porta la main au pommeau de son épée, prêt à dégainer. Mais ce n’était qu’un chevreuil qui surgit des fourrés et s’arrêta, surpris, avant de fuir d’un bond élégant. Un léger soupir de soulagement s’exhala d’entre ses lèvres, et Ciaran reprit les rênes de sa monture. Celle-ci n’avait pas bronché. Il en fallait plus pour effrayer un cheval de bataille.

La route qu’ils suivaient longeait une rivière, dont le chant soulignait le bruissement des herbes agitées par le vent. Le cours d’eau demeurait caché par les fourrés, mais, de temps à autre, une éclaircie permettait d’apercevoir l’éclat de l’onde qui scintillait en mille fragments sous le soleil, telle une pierre précieuse aux multiples facettes.

Flavie paraissait perdue dans la contemplation de ce paysage. Tout à coup, son visage étale s’anima. Elle arrêta sa jument grise, glissa à terre, tendit les rênes d’un geste vif à un soldat et descendit vers la berge.

Contrarié, Ciaran ordonna une halte et approcha son cheval des fourrés. Il discerna la silhouette de la mageresse qui se penchait sur l’onde. Lorsqu’elle revint, l’air satisfait, les paumes refermées sur quelque trouvaille, il la tança avec tout le respect dû à son rang :

— Ma Dame, je vous prierai de m’avertir en cas d’arrêt intempestif. Nous sommes en terrain ennemi, non en promenade.

Flavie ne se laissa pas démonter. Elle n’avait jamais sourcillé quand leur roi s’emportait, ce n’était pas un jeune chevalier tout juste nommé officier qui allait la perturber.

— J’ai repéré cette pauvre âme, expliqua-t-elle en entrouvrant les doigts pour révéler une grenouille à la gorge palpitante.

Ciaran retint à grand-peine sa colère. Il se mordit les lèvres avant de s’emporter, songeant que la mageresse ne se serait pas arrêtée pour sauver n’importe quel animal. Sans doute avait-elle un usage en tête. Mais il ne comptait pas faire halte si tôt, et des explications lui semblaient la moindre des choses.

— Ce n’est pas une grenouille ordinaire, lui rétorqua Flavie, d’un ton suffisant.

Elle rangea l’animal avec précaution dans l’une des besaces attachées à sa selle et poursuivit :

— Son aura est celle d’un autre être. Il s’agit probablement d’un hère qu’une sorcière agacée aura transformé.

Perché sur sa monture, Ciaran fronça les sourcils. Sans doute la mageresse comptait-elle utiliser l’animal pour retrouver la responsable de son sort et la châtier. C’était son rôle, à Talamh Dorcha, en plus de faire décroître le nombre de monstres. Rowan ne souffrait pas la présence de sorcières dans son royaume. Elles n’appartenaient à aucune école. Libres de toute règle, elles n’en étaient que plus dangereuses. Mais parfois, Ciaran s’interrogeait. Il avait assisté, enfant, à un bûcher. Il se rappelait encore les cris de la malheureuse, la fumée qui l’avait pris à la gorge et cette odeur de chair calcinée… Ce qui l’avait frappé, c’était la détresse de cette femme, son épouvante quand les flammes avaient commencé à consumer le bois sous ses pieds. Si une sorcière s’avérait si terrible qu’elle devait être exécutée, pourquoi ne pouvait-elle donc échapper au feu ?

Aujourd’hui encore, il se posait la question. Cependant, il se gardait bien de l’exprimer à haute voix. Lui-même s’efforçait de ne pas trop y songer. Et pourtant…

Il jeta un œil à sa compagnie.

Les chevaliers avaient mis pied à terre. Adhamhan ôtait son heaume et passait une main gantée dans ses cheveux empoissés de sueur.

Les soldats savouraient cette pause dans leur longue marche. Certains grignotaient un bout de ration, d’autres profitaient de la proximité d’un cours d’eau pour s’y désaltérer afin de ne pas entamer leurs réserves ou partaient derrière un buisson pour s’y soulager.

Assise parmi eux, les poignets toujours attachés, Violaine jouissait elle aussi de cette halte imprévue. Quoiqu’encore sale, son visage n’était plus couvert de sang séché et de traces de cendres. Elle avait probablement utilisé une partie de l’eau distribuée avec son repas pour nettoyer la plaie qui étoilait à présent sa tempe d’une vilaine marque violacée et encroûtée. Des mèches brunes s’étaient échappées de sa longue natte et pendaient autour de sa figure. Son gambison, comme ses vêtements, portait encore les traces du combat dans la cour du palais de Rosehaÿ.

La posture de la jeune femme, qui n’avait nullement l’air abattu qu’ont d’habitude les prisonniers, laissa Ciaran décontenancé.

— Pensez-vous qu’elle soit sorcière, elle aussi ? s’enquit-il auprès de Flavie, sans quitter Violaine des yeux.

La mageresse releva le nez de sa besace et observa un court instant leur prisonnière. Puis elle secoua la tête :

— Non. Elle n’utilise pas de magie.

Ciaran se tourna vers Flavie, dubitatif :

— Comment pouvez-vous en être certaine ?

— Chaque mage est entraîné à percevoir les traces de magie. C’est ainsi que j’ai détecté cette grenouille.

Ciaran hocha la tête. Il dissimula son soulagement en descendant de cheval, conscient que Flavie le détaillait de son regard doré.

Comme il attachait sa monture, elle le mit en garde :

— Méfiez-vous d’elle. Même si elle n’use pas de sorcellerie, elle reste dangereuse.

— Je le sais, répondit-il sèchement.

Il gardait un œil sur la route encadrée de végétaux qui s’étalait devant eux, tout en fouillant dans ses provisions pour en sortir du pain et un morceau de fromage sec.

Flavie n’eut pas l’air d’apprécier son ton.

— Je ne comprends pas pourquoi vous avez insisté pour qu’elle nous accompagne.

Elle marqua une pause.

— Ni même qu’elle reste en vie.

Il serra les mâchoires. Lui-même ignorait l’origine de l’intuition qui lui avait soufflé que Violaine ne devait pas être passée au fil de l’épée et il n’avait aucune envie de creuser le sujet plus avant.

— Elle a un don de clairvoyance. C’est précieux, en temps de guerre, pour mieux percer à jour les tactiques ennemies.

— Encore faut-il qu’elle accepte de partager ses visions, rétorqua vertement la mageresse.

Ciaran lui lança un regard noir.

— Elle finira par parler. De gré ou de force, elle finira par le faire.

Il enfourna le pain recouvert d’une tranche de fromage émietté dans sa bouche et mâcha comme s’il cherchait à réduire en bouillie sa frustration.

Violaine restait un mystère. Elle était capable de franchise et, dans le même temps, gardait les lèvres scellées sur les informations qu’il désirait. Cela l’agaçait au plus haut point. Mais son roi voudrait certainement qu’il utilise toutes les ressources disponibles pour retrouver les mages, voire la reine en fuite. Entre son don de clairvoyance et son ancien rôle de dame de compagnie, la jeune femme s’avérait une prisonnière de haute valeur. Il ne pouvait s’en débarrasser négligemment.

Il termina son maigre repas, puis extirpa une pomme de sa besace et soupesa le fruit. Il hésita en regardant Violaine. Elle n’avait pas de provisions, et sa survie dépendait de ses geôliers, de lui. En suivant le rythme de l’armée, elle avait besoin, elle aussi, de recouvrer des forces.

Avec un soupir, Ciaran ajouta une gourde à sa prise. Puis il héla un soldat et lui désigna la prisonnière, en lui confiant pomme et boisson.

Ce qui l’irritait, ce n’était pas tant le refus de coopérer de Violaine, mais cette sensation trouble qui naissait là, entre ses côtes, chaque fois qu’elle lui retournait son regard décidé.

 

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