Bad Queen (French Edition)

Magali Lefebvre · Chapitre 9 sur 60

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Bad Queen (French Edition)

Chapitre 8

Un rêve. Non, une vision. Un futur fluctuant, la croisée entre deux destins d’une même personne. Un chemin qui se poursuit, l’autre qui s’achève. Violaine émergea à moitié de son sommeil, murmura un avertissement, se rendormit. Son esprit agité ne lui permettait pas la maîtrise habituelle de son Don.

Quand elle s’éveilla tout à fait, le jour était levé. Anicet se trouvait assis à son chevet et l’observait comme si elle était une créature insolite, pas seulement une étrangère atterrie au beau milieu de la forêt, en provenance d’un pays qui ne figurait sur aucune carte.

Alarmée, elle se redressa vivement.

— Qu’y a-t-il ?

Elle releva le drap contre sa poitrine en un geste de protection dérisoire.

Il ne bougea pas.

— Cette nuit, ni moi ni Vivien n’avons dormi.

Violaine réalisa alors que le ménestrel était absent de la chambre. Elle se précipita hors du lit, mais le mercenaire l’apaisa d’un geste :

— Il est parti quérir le petit déjeuner. Calmez-vous, Dame Coustiller de Vielacier !

Entendre le nom de sa patrie pesa sur elle d’un tel poids qu’elle se laissa retomber sur le lit. Se méprenant quant à l’origine de ses tourments, Anicet reprit :

— Nous n’avons pas dormi, car nous parlions de vous. Vous avez échappé par miracle à une araignée. Vous êtes originaire d’une contrée qui nous est inconnue, où l’on se vêt étrangement…

— Ces vêtements ne m’appartenaient point, coupa sèchement Violaine.

Elle refusait de le laisser s’imaginer qu’elle puisse avoir un lien quelconque avec le pays barbare où vivaient ses tortionnaires.

— Ils appartenaient à ceux qui m’ont arrachée aux miens. Ils disposaient d’étranges artefacts, qui leur permettaient de voyager d’un lieu à l’autre.

Anicet fronça un sourcil :

— Un genre de mages ?

— Pardon ?

— À ma connaissance, les mages ne savent pas ouvrir de portails. Personne n’a jamais réussi cet exploit, pas même le Grand Ganhart, qui fut pourtant le plus puissant mage de tous les temps.

Ses paroles eurent sur Violaine l’effet d’un feu de cheminée suivi d’une pluie glacée. L’évocation d’une possibilité – même infime – d’ouvrir un portail magique, de rentrer chez elle, avait ravivé un maigre espoir. Que le mercenaire avait éteint aussitôt.

— Cette nuit, donc, comme nous ne dormions pas, nous avons perçu votre sommeil plutôt… agité. Ce qui est normal, compte tenu des événements traumatisants que vous avez vécus.

Il se tut, chercha ses mots pour ne pas l’effrayer davantage. Violaine se rappela sa vision et, tout à coup, la peur d’avoir parlé en dormant la saisit. Peur de passer des mains de ses ravisseurs à celles d’autres, décidés à exploiter son Don.

— Vous m’avez averti, personnellement, de prendre garde à une embuscade, là où le val fleuri croise les terres noires…

Il fit une pause et reprit, son regard clair braqué dans le sien :

— Ce sont là les noms de Valfleuri et Talamh Dorcha. C’est précisément le chemin que je dois emprunter, après avoir laissé Vivien à Colicot.

Le cœur de Violaine cognait contre ses côtes. Elle regarda vers la porte et réfléchit à la façon de l’atteindre avant que le mercenaire puisse l’en empêcher. Hélas, Vivien entra à cet instant, un plateau de victuailles à la main, et rompit tout espoir de fuite.

— Que vois-je ? Notre belle endormie s’est éveillée ! s’exclama-t-il avec un sourire chaleureux.

Il déposa son fardeau sur la table et s’approcha, avenant :

— Comment vous sentez-vous, gente dame ?

Il perçut la tension qui l’habitait et adressa un regard de reproche à Anicet :

— Ce rustre de mercenaire ne vous importune point, j’espère ?

L’intéressé soupira.

— Je venais de lui faire part de ce qu’elle a dit dans son sommeil, cette nuit.

— Oh !

Toute trace de plaisanterie disparut du visage de Vivien. Il se tourna de nouveau vers Violaine :

— Ne nous en veuillez pas, mais, au vu de votre situation et après mûre réflexion, Anicet et moi avons pensé qu’une dame d’un rang tel que le vôtre ne pouvait demeurer ainsi, seule et sans le sou, à la merci du moindre brigand. Ou de se retrouver servante dans une quelconque bicoque.

Le mercenaire opina du menton. Violaine, confuse, s’interrogeait : que lui voulaient donc ces hommes ? Du mal ou du bien ?

— Rosehaÿ se trouve à deux jours de cheval d’ici, reprit Vivien. Nous pensons vous introduire auprès de la reine, Rosalia de Fleurÿ. Sa cour compte plusieurs mages, mais aucun ne possède un don de clairvoyance aussi naturel que le vôtre. Sûrement, entre votre éducation de qualité, vos origines élevées et vos visions, serez-vous engagée à son service.

Le ménestrel laissa ses paroles se déposer en Violaine comme des graines dans de la terre tout juste remuée. Les yeux de la jeune femme s’écarquillèrent.

— Attendez… Vous voulez dire que d’autres personnes peuvent voir l’avenir ?

Elle jeta un coup d’œil à Anicet :

— Et vous, vous m’avez bien parlé de mages, n’est-ce pas ?

Ces contrées n’abritaient donc pas que des créatures sanguinaires.

— Oui, acquiesça le mercenaire. Pourquoi, il n’y en a pas à Vielacier ?

Il esquissait le même sourire moqueur que lorsqu’elle avait demandé si elle devait craindre d’autres monstres. Elle ne s’en formalisa pas. Elle venait d’une autre contrée, en apparence similaire, mais tellement différente !

Malgré le traumatisme encore frais qui pesait sur son cœur, ses vieilles habitudes reprirent le dessus. Elle se mit à analyser la portée de cet échange.

Elle devrait apprendre les us et coutumes de ce nouveau pays. Elle devrait s’adapter pour s’y reconstruire une existence. Et peut-être se battre, bien qu’elle en doutât, d’après la conversation volée la veille. Elle n’aurait plus à dissimuler son Don. À moins que…

— Non, dit-elle enfin, quand elle réalisa que ses interlocuteurs attendaient sa réponse. Il n’y a pas de mages chez nous. Ni davantage de monstres ou de magie. Rien de tout cela.

À nouveau, le ménestrel et le mercenaire échangèrent un regard entendu.

— Mais en ce cas, interrogea doucement Vivien, comment expliquez-vous votre don de clairvoyance ?

Violaine haussa les épaules, puis grimaça. Le geste avait ravivé la douleur qui sourdait des plaies dans son dos.

— Êtes-vous une sorcière ? insista-t-il.

À son ton, elle comprit que ces dernières n’étaient pas bien perçues chez eux.

Le spectre de son aïeule, brûlée pour le mystère de son Don par une foule superstitieuse et apeurée, revint hanter ses pensées. Violaine secoua la tête.

— Je ne crois pas. Je suis née comme ça. C’est tout.

Comme sa mère avant elle et les autres femmes de sa lignée. Ni magie ni sorcellerie, simplement une capacité aussi naturelle que de mouvoir leurs muscles. Aucune de ses parentes n’avait d’explication quant à l’origine de ce Don. C’était ainsi, et cette particularité enjoignait au secret.

Le ménestrel parut soulagé.

— Bien. Magie innée, comme les mageresses, alors. Vous n’aurez pas à vous dissimuler, ici, Dame Violaine.

La jeune femme n’en était pas aussi certaine. Son corps l’élançait encore, là où la peau avait été brûlée et tranchée. Ses nerfs portaient, en écho, le souvenir des éclats de souffrance qui les avaient parcourus.

Sa capacité de clairvoyance, elle ne la dissimulerait pas. Il était de toute façon trop tard et, si elle pouvait ainsi se trouver une position stable dans cette situation précaire, elle l’utiliserait. Mais l’autre facette de son Don, celle qui avait tant intéressé ses tortionnaires, qui lui permettait de mouvoir des objets, voire des êtres vivants par la pensée, cette part-là, elle la conserverait cachée.

Elle redressa la tête, força ses lèvres à étirer un sourire reconnaissant – elle éprouvait réellement de la gratitude, mais son visage se trouvait figé par la douleur d’avoir perdu tout ce à quoi elle tenait – et remercia ses bienfaiteurs.

Vivien s’inclina, et Anicet lui adressa un signe de tête. Tous trois s’attablèrent. Le ménestrel tâcha de divertir Violaine de son mieux, tandis que le mercenaire intervenait de temps à autre en évoquant le trajet vers la capitale de Valfleuri.

 

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