Brooklyn underground
Chapitre 4.2
4 . 2
Depuis le pont de Manhattan, le spectacle était saisissant. L’East River scintillait de mille feux, zébré par le ballet des ferries. À la recherche de nourriture, des goélands et cormorans s’élançaient des immenses câbles de soutien pour effleurer la surface du bras de mer. Accoudé contre la barrière de sécurité, Walker marqua une pause pour mieux profiter de la vue derrière ses verres opaques. Une fois débarrassé du sac à dos qui lui écrasait les épaules, il fit craquer ses vertèbres d’une manière plus sinistre qu’il ne l’aurait voulu. Deux adolescentes à proximité relevèrent la tête. L’écœurement se lisait sur leur visage. Walker leur sourit bêtement, avant de poursuivre sa traversée sur la passerelle aménagée à quarante mètres au-dessus de l’eau.
Atteindre l’Underground au niveau de Brooklyn Heights — là où il vivait avec Emily — l’obligeait à ressortir à l’air libre, le temps d’enjamber sur deux kilomètres le détroit. Une fois de l’autre côté de l’édifice, il progresserait à nouveau sous terre. Même s’il appréciait ces moments de respiration, il les craignait tout autant, se sachant à la merci du moindre contrôle inopiné de la police. Comme la plupart des grounders, il ne disposait d’aucun papier. Dans son cas précis, cela allait encore plus loin puisque son nom avait été purement et simplement inventé par le père d’Elijah Ayaz, non sans une certaine malice. Aux yeux des autorités, il n’existait pas, ce qui intriguerait en cas d’arrestation. Et il ne pouvait se permettre d’abandonner Emily, surtout dans la situation actuelle.
Le pont de Manhattan derrière lui, Walker traversa quelques blocs d’immeubles aux rues pavées avant de s’engager sur la promenade boisée de Brooklyn Heights dont l’attrait principal tenait en un mot : le panorama. Sur moins de cinq cents mètres, il était possible d’admirer la statue de la Liberté, le One World Trade Center, Ellis Island et l’Empire State Building. Un panel incontournable qui attirait une foule de touristes, de sportifs et de couples d’amoureux en promenade romantique. Tous ignoraient que sous leurs pieds se terraient des milliers d’âmes.
Sans être un secret de polichinelle, l’existence même de l’Underground restait une chimère pour la plupart des gens. Walker se souvenait encore de la réaction sidérée de Zoey lorsqu’il lui avait avoué d’où il venait. Cette première rencontre, trois ans plus tôt, s’était déroulée au snack Chez Fayed à Grand Central Terminal. La pharmacienne y mangeait un kebab durant sa pause. Lui l’avait bousculée par mégarde. D’un accrochage était née une belle amitié, enrichie avec le temps. Et pourtant, tout les opposait à la base. Si Walker conservait une réserve permanente et une part de mystère, Zoey aimait au contraire se confier, sans aucune retenue. Souvent pour le plus grand désarroi du coursier, mal à l’aise lorsqu’elle évoquait en détail ses histoires sentimentales.
Dans l’immédiat, il lui tardait de retrouver sa femme. La laisser seule, engluée dans la fatigue et les nausées le pesait, mais il n’avait pas le choix. Les neuroleptiques de Zoey feraient-ils des miracles ? Ça ne coûtait rien d’essayer.
D’un pas pressé, il longea le parc botanique en suivant un grillage recouvert d’une couche de lichens. En point de mire : le local technique. Le moment était venu de replonger sous terre, ses yeux fatiguaient sous l’effet de la lumière du jour, en dépit des lunettes noires.
Sauf qu’un contretemps se dessinait.
À quelques mètres du petit bungalow, deux hommes s’en prenaient à une jeune femme au visage dissimulé derrière une épaisse chevelure rousse. Elle reculait timidement, menacée par les grognements d’un chien-loup. Des filaments de bave coulaient de la gueule de l’animal aux canines acérées. Seule une laisse tendue à l’extrême le maintenait encore à distance de sa proie.
Walker reconnut les individus : des frères, anciens coursiers d’Ayaz, virés à la suite de multiples altercations. Depuis, ils traînaient régulièrement près de certains accès, quand ils ne s’aventuraient pas en catimini jusqu’au Marché dans l’espoir d’y vendre des produits volés. Aussi stupides que dangereux, ils travaillaient maintenant en freelance pour Traeger, un caïd de l’Underground originaire d’Amérique du Sud. À la tête d’un réseau mu par la violence, le racket et la drogue, il faisait sa loi dans les niveaux inférieurs avec un point d’ancrage dans l’Arche — son QG situé au -6 —, où on le vénérait telle une divinité, autant par peur que par admiration.
De toute évidence, les frères cherchaient l’altercation avec la jeune femme. Loin de se démonter, elle les invectiva copieusement. Le retour de bâton ne se fit pas attendre. Pour preuve, le plus virulent des deux, une vraie montagne de muscles, lui asséna par surprise un crochet dans les côtes. Sous l’effet de l’impact, la jolie rousse se plia en deux dans un râle de douleur. Excité par la violence, le chien redoublait de grognements. Le costaud arma une nouvelle fois son poing, prêt à frapper. Il se régalait d’avance du résultat quand un coup puissant le faucha par-derrière au niveau du mollet. Déséquilibré, il s’écroula.
Encore au sol dans la poussière, la brute leva les yeux en contre-plongée vers Walker. Il vit le front du coursier se créneler de rides.
— Tiens, l’toutou d’Ayaz ! siffla l’autre frère d’un ton acerbe, en avalant les voyelles. Dégage si tu veux pas qu’ma Roxy t’bouffe les couilles !
— Elle en a marre de ne pas trouver les tiennes ?
Walker retira ses lunettes de soleil et plongea son regard intense dans celui de l’animal dont les grognements cessèrent comme par enchantement.
— Du calme, Roxy. C’est bien, ma belle.
Jupiter assistait à la scène, sidérée. Le chien-loup courba l’échine et cala sa truffe humide au creux de la paume du coursier. De l’autre main, ce dernier venait d’attraper le poignet de l’homme à terre en le tordant jusqu’à le faire craquer.
— Cassez-vous, maintenant. Ne foutez plus les pieds dans l’Underground ni aux abords. C’est clair ?
Walker durcit son étreinte avant de la relâcher. Sans demander leur reste, les deux frères obéirent et battirent en retraite. Roxy gambadait derrière eux en jappant.
Et le silence revint. Les jambes tremblotantes, Jupiter voulut remercier ce sauveur providentiel, mais les mots se coincèrent au fond de sa gorge. L’adrénaline ne faisait plus effet et après coup, elle sentit la peur envahir le moindre de ses pores. Livide, elle essaya de la chasser à force d’inspirations profondes. Son rythme cardiaque commença à se stabiliser. Au moins, ses cours réguliers de yoga auraient servi à quelque chose.
— C’est OK, mademoiselle ?
Lorsque son regard vide rencontra celui de Walker, les priorités revinrent au galop. À peine le temps de le remercier d’un mouvement du menton, qu’elle mettait déjà le doigt sur ce qu’elle pensait avoir entendu.
— Oui, ça va mieux, confirma-t-elle en réajustant son crop-top au décolleté prononcé qu’elle portait plus par habitude que par provocation. Dites, vous avez bien parlé de l’Underground ?
De façon surprenante, elle avait oublié sa mésaventure. Intrépide ou folle ? Pour Walker, la question méritait réflexion. Il la détailla, intrigué par cette jeune femme à la beauté magnétique. Le soleil de fin de matinée se reflétait sur ses lèvres bien dessinées au gloss. Tel un rideau ondulant, de longues mèches cuivrées retombaient sur son visage au teint de porcelaine.
— Vous avez bien fait allusion à l’Underground, n’est-ce pas ? réitéra-t-elle avec un ton cette fois plus affirmé.
— En quoi ça vous intéresse ?
— Disons que j’en ai entendu parler et j’aurais besoin d’y accéder. D’une manière ou d’une autre.
Walker en conclut qu’elle était dingue.
— Ce n’est pas une attraction touristique.
— Vous me prenez pour qui ? gronda-t-elle sans trop y croire.
— Pour une touriste, justement.
— Merde, vous ne m’avez pas reconnu ? Je suis Jupiter !
Walker frotta sa barbe de trois jours, de plus en plus décontenancé.
— Jupiter. La youtubeuse star ! Vous vivez sur Mars ? Je prépare une émission sur le sujet.
— Sur Mars ?
— Mais non ! Sur l’Underground, enfin.
— J’avais compris. Vous savez qu’en général, les stars n’ont pas à préciser qu’elles en sont. Des stars.
Jupiter fronça les sourcils.
— Vous me faites marcher, c’est ça ? Vous n’avez jamais entendu parler de moi ?
— Là où je vis, YouTube n’existe pas. Maintenant, vous devriez quitter le coin et…
Walker garda sa recommandation pour plus tard, alerté par des bruits de pas. Il fit volte-face, s’attendant à revoir les frères revanchards. En lieu et place des suppôts de Traeger se tenaient deux garçons chétifs à bout de souffle, les mains pleines de matériel vidéo.
— Du calme, le héros ! tempéra Jupiter. Ce sont seulement mes partenaires, Charlie et Jackson qui m’accompagnent durant les tournages. Vous ne pouvez pas les confondre : Charlie, c’est le cadreur à la barbe de hipster, et Jackson c’est le preneur de son au visage caché derrière une forêt de piercings.
Avec une politesse empruntée, les intéressés tendirent simultanément leur main sous le regard circonspect de Walker.
Rester méfiant, malgré la bonhomie évidente des gugusses.
Par principe, il se présenta à son tour tandis qu’il attrapait son sac à dos, jeté au moment de l’accrochage.
— Walker.
— Maintenant qu’on se connaît mieux, on peut en revenir à ma première question ?
Jupiter le fixait avec un sourire de charmeuse.
— Je vous l’ai dit, oubliez cette mauvaise idée. Vous ne savez pas ce qui vous attend.
— Justement si, mentit la jolie rousse. Je me suis suffisamment renseignée avant de me lancer. Ma marque de fabrique. Je compte montrer cette face cachée de New York comme personne ne l’a encore fait, et j’ai besoin de vous pour ça.
Aguicheuse, Jupiter joua avec sa longue chevelure brillante comme de la soie.
— S’il vous plaît, insista-t-elle d’une voix suave.
— Sérieusement, ça marche habituellement votre petit numéro ?
Sans lui donner le temps de répondre, Walker la tira par le bras jusqu’au pied du local technique. Charlie et Jackson les suivirent dans la foulée, comme s’ils étaient aimantés à la youtubeuse. Le bungalow aux murs empestant l’urine à plein nez semblait laissé à l’abandon depuis des années. De l’autre côté du bâtiment vétuste, les prochains visiteurs du jardin botanique patientaient devant la grille d’entrée, loin de se douter qu’un accès vers les entrailles de la ville se trouvait à seulement quelques encablures.
— Bon, abdiqua Walker. Vous m’avez l’air tenace, alors autant que vous me suiviez. Au moins, ça vous évitera de foutre une nouvelle fois vos pieds dans les ennuis.
D’un bond, Jupiter lui sauta dans les bras avec une fougue non simulée.
— Ola, ola ! On se calme, ce n’est pas une invitation V.I.P.
— Quand même. Vous n’avez pas idée comme ça compte pour moi.
Le sourire extatique de la jeune femme vacilla quand elle s’aperçut que ses techniciens la dévisageaient.
— Enfin… Comme ça compte pour nous, quoi. Dites, les gars, votre matos est prêt ? Je ne veux pas de mauvaises surprises.
— T’inquiète, confirma Charlie, tout est en place pour assurer tes arrières une fois dans ce trou à…
Sentant que l’expression n’était pas du meilleur goût face à leur guide, le cadreur se ravisa et bafouilla.
— Un trou à rats, c’est ce que vous alliez dire. Ne vous gênez pas.
Walker aimait mettre dans l’embarras ses rares nouvelles connaissances. Un petit jeu qui l’amusait beaucoup.
— Pardon, m’sieur Walker.
— Si l’un d’entre vous m’appelle encore comme ça, il ne sortira pas vivant de là-dessous.
Charlie et Jackson échangèrent un regard inquiet.
— C’est bon, je plaisante, ironisa Walker en retirant ses lunettes de soleil. Allez, suivez-moi et restez dans mes pas.
Le coursier déverrouilla la porte en métal du local technique avec l’une des clés rouillées de son trousseau. Elle s’ouvrit dans un grincement sinistre. Derrière l’entrebâillement, on ne distinguait qu’une pénombre inquiétante. Lorsque Jupiter s’y engouffra, collée à son protecteur, elle sentit l’humidité s’infiltrer jusque dans ses os. Chaque recoin de la bicoque était envahi de toiles d’araignées, dont certaines si grandes qu’elles laissaient supposer leur ancienneté. Le verre opaque d’une minuscule fenêtre ceinturée de barreaux noircis filtrait la clarté de l’extérieur. La poussière en suspension, dévoilée par l’ouverture de la porte, évoquait une constellation en mouvement. Le planétarium s’évapora quand Walker condamna à clé le bungalow.
— Putain, c’est quoi cet endroit ? questionna Charlie, occupé à retirer une toile enchevêtrée dans sa barbe imposante. Ça ressemble à tout sauf à un local technique !
Au centre de l’unique pièce, une trappe en bois rongé par les termites épousait quasiment la moitié de la surface au sol. Walker la souleva sans grande difficulté.
— C’est sans doute parce que ce n’est pas un local technique.
Il relâcha l’épaisse plaque contre le mur avant de poursuivre.
— La ville se sert de ce genre de subterfuge pour tromper les éventuels fouineurs. De nombreux lieux ne sont pas ce qu’ils sont censés être, mais personne n’y prête attention. En l’occurrence, nous sommes dans les restes de l’ancien système de ventilation utilisé provisoirement lors de la construction du Brooklyn Battery Tunnel. Désormais, le nouveau centre de gestion se trouve juste en face, sur Governors Island.
— Elle mène où cette trappe ? renchérit Charlie, penché au-dessus du trou sans fond où s’enfonçait une échelle de métal.
— Sûrement à la station du Projet Dharma, riposta Jackson, hilare.
Walker se retourna vers le preneur de son, dans l’incompréhension la plus totale. Ses yeux brillaient maintenant d’une étrange lueur.
— Ne faites pas attention, soupira Jupiter en donnant une tape derrière l’oreille de Jackson. Ils sont dans leur délire de geeks. J’en peux plus des références à Lost !
— Lost ?
D’un haussement d’épaules, Walker marqua son désintérêt. Sans chercher à en savoir plus, il s’agrippa au sommet de l’échelle et s’enfonça dans le conduit vertical.
— À vous ! Ne traînez pas.
La voix semblait sortir d’outre-tombe.
Volant la politesse à ses deux techniciens, Jupiter se glissa à son tour dans le puits boisé avec une appréhension mêlée à de l’excitation.
Ça y est, je pénètre dans l’Underground.
Sans imaginer une seule seconde où cela la mènerait, elle ressentit une forme de fierté.
***
De la promenade de Brooklyn Heights, trois hommes avaient assisté à toute la scène. Une fois le couple d’adolescents éjecté de l’emplacement convoité, ils s’étaient assis sur le banc avec la meilleure visibilité possible. D’ici, en se retournant, on distinguait la queue de visiteurs devant les grilles du jardin botanique, ainsi qu’un bout du local technique, en partie masqué par le feuillage d’un épicéa. Le trio de visages camouflés sous des casquettes disparates se concentrait sur la zone depuis l’arrivée de Walker.
— Je vous le répète, c’était le bon moment. On aurait dû y aller, peu importe la présence de la gonzesse et des deux brindilles.
McKenna pesta contre la décision unilatérale d’Albuquerque. Pour lui, laisser passer cette occasion était une erreur. Il avala les dernières gouttes de son café refroidi, qu’il recracha aussitôt. Un filet de salive noire se déposa sur les poils de sa moustache tombante.
— Quand est-ce que tu vas comprendre qu’on ne doit pas agir sans réfléchir ? Il doit être seul.
Ed appuya le propos d’Albuquerque d’une même voix, mais McKenna revint à la charge :
— On s’en fout ! C’est New York, ici. Je pourrais baisser mon froc et pisser sur la promenade que personne ne le remarquerait ! Tout le monde s’en cogne.
Albuquerque repoussa une mèche de cheveux obstruant un carreau de ses lunettes noires. Son visage buriné se fronça.
— C’est toi que je vais cogner si tu continues de brailler comme un âne.
Ed se leva du banc, irrité par ces chamailleries qu’il ne supportait plus. Il fusilla McKenna de ses yeux globuleux.
— Faisons profil bas. Il va ressortir, alors arrête de t’exciter. On a autant envie que toi de passer à l’acte, mais ça ne sert à rien de se précipiter. Et maintenant, trouver quelqu’un d’autre serait une immense perte de temps.
Albuquerque, pensif, se focalisa sur la ligne d’horizon formée par les gratte-ciels de la skyline. La ville leur appartiendrait bientôt, il le sentait. Une bouffée d’exaltation l’envahit.
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