Brooklyn underground
Chapitre 8.3
8 . 3
Lorsque la communication prit fin, Chuck Arys fixa l’écran de son téléphone avec un air dépité. Trois minutes. Aaron Novick n’avait pu lui consacrer que trois malheureuses minutes. En dépit de l’emploi du temps surchargé du chef de cabinet de la Maison-Blanche, la brièveté de l’appel était en contradiction totale avec la réalité de la situation.
Comme il s’en doutait, le président, empêtré depuis une semaine dans une histoire houleuse de harcèlement sexuel, ne voulait pas entendre parler d’une nouvelle complication. Et encore moins d’une quelconque évacuation à grande échelle.
— Ils font les autruches ?
À la vue de la tête de son collègue, Lawrence n’espérait pas un miracle.
— Pour eux, c’est un non-problème. Ils estiment que le comportement de Nina est conforme aux prévisions de l’état-major.
— Il faut les comprendre, Chuck. Ils se fient à ce qu’ils ont sous les yeux sans chercher à voir plus loin. Il suffit de regarder la trajectoire de l’ouragan pour abonder dans leur sens. Tu leur as demandé au préalable d’évacuer la ville de Miami, finalement épargnée. Et maintenant, tu leur jettes à la gueule New York. Plus de huit millions d’habitants ! Tu t’attendais à quoi ?
Chuck resta silencieux face aux chiffres et aux courbes affichés sur les écrans de son logiciel LightWeather. À force de se mordiller la lèvre inférieure, il sentit le goût métallique du sang. Nina s’était comportée en véritable traîtresse, allant à l’encontre de toute logique. Après son échec autour de la Floride, la Maison-Blanche n’accorderait plus aucun crédit à sa parole. En outre, les faits semblaient contredire l’alerte qu’il tentait vainement de propager.
Comment intervenir maintenant ? Allez, réfléchis !
Chuck passa en revue les possibilités. Malgré ses compétences reconnues mondialement, il n’était qu’un pion, et l’antenne new-yorkaise qu’une branche du service météorologique national américain. Quand bien même, aucune agence n’était en mesure d’aligner les résultats de LightWeather. Sans la capacité unique du logiciel à assimiler l’intégralité des catasondes, toutes les prévisions indiquaient que Nina allait graduellement perdre de son intensité au contact des eaux froides plus au nord, avant de se disloquer.
— Et si tu te servais des médias ? proposa Lawrence, posté devant la fenêtre ouverte du bureau. Il ne faut pas traîner, car ça commence à virer coton du côté de Brooklyn. Des nuages bas zèbrent déjà le ciel. Et personne ne va prendre la mesure de ce qui se passe.
Il a raison. Ils vont tous penser à un simple orage en approche.
Chuck se devait d’agir, et de prime abord, l’idée paraissait bonne. Il n’aurait aucun mal à contacter les chaînes d’informations en continu, toujours à l’affût de sensationnel. Même si on le virait par la suite pour cette manœuvre non conforme au protocole, il pouvait l’accepter. Après tout, son métier consistait à alerter du danger, et on le muselait dans cette tâche.
— Alors, qu’est-ce que tu en penses ? insista Lawrence, gagné par l’angoisse.
Les lèvres pincées, Chuck sortit son téléphone et fouilla dans sa liste numérique de contacts.
— En premier lieu, je dois impérativement prévenir ma fille. Je tombe sans cesse sur son répondeur.
Il sélectionna une entrée du doigt et activa le mode haut-parleur de l’iPhone. Après trois tonalités, l’appel aboutit.
— Allo ?
— Bonjour, Sherry. On ne se connaît pas directement, je suis Chuck Arys, le père de Jupiter. Elle m’avait laissé ton numéro quand vous étiez ensemble à la fac. Au cas où, comme on dit. J’imagine que t’es toujours sa… meilleure copine, non ?
— Euh… Oui, monsieur Arys. Pourquoi me contactez-vous ? Ne me dites pas qu’il est arrivé quelque chose à Jup !
— C’est bien pour ça que je t’appelle. J’ai besoin de la joindre d’urgence et je n’y parviens pas. Est-ce que tu saurais par hasard où elle se trouve en ce moment ?
Chuck croisa les doigts en espérant que Sherry l’aiguille, d’autant que c’était sa seule carte à jouer.
— Vous me mettez dans une position gênante, monsieur Arys. Peut-être que Jup n’a tout simplement pas envie de vous parler, et je m’en voudrais de la trahir. Je…
— Écoute, la coupa Chuck avec une exaspération à peine contenue, c’est ma fille et elle court peut-être un danger. Aide-moi s’il te plaît.
Derrière un silence pesant, Sherry apporta une réponse énigmatique.
— Quand elle m’a annoncé son projet, je sentais que ça puait. Je l’ai incitée à ne pas réaliser ce vlog sur l’Underground, mais elle n’en a fait qu’à sa tête, comme d’habitude.
— L’Underground ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Un gang ?
Chuck frémit à l’idée que Jupiter tourne une vidéo pour sa chaîne dans l’univers d’organisations criminelles. Elle avait le don d’attirer les ennuis, et ce depuis toute petite. Un véritable aimant à emmerdes, comme sa mère le résumait à l’époque.
— Je n’en sais pas beaucoup plus que vous, monsieur Arys. Elle a fait allusion à une sorte de cité souterraine nichée sous la surface de New York. Jup en cherchait l’entrée.
Grâce au haut-parleur, Lawrence pouvait entendre également la conversation, tandis qu’il guettait une éventuelle activité chez ses fourmis ensevelies. Il tiqua sur les derniers mots de Sherry.
— Elle t’a précisé le quartier ? insista Chuck d’une voix inquiète.
Si la puissance de Nina suivait les prévisions de LightWeather, New York serait inondé dans moins de vingt-quatre heures. Donc s’il y avait un endroit à éviter, c’était bien le sous-sol de la ville. Le temps pressait.
— La dernière fois où l’on s’est appelés, tôt ce matin, elle se trouvait dans le secteur de Brooklyn, mais elle a pu bouger depuis. Désolée de ne pas pouvoir vous aider plus.
— Merci pour tes informations, Sherry. Elles sont utiles. Si jamais tu as des nouvelles de Jupiter entre temps, préviens-moi à ce numéro, s’il te plaît.
— Bien sûr. Bonne chance, monsieur Arys.
— Ah, autre chose. Tu vis toujours plus au nord, à Newburgh ?
— Euh oui, pourquoi ?
— Restes-y et ne t’approche pas de New York. Tu comprendras vite.
Une fois la communication terminée, Lawrence se manifesta. Cet Underground cité par Sherry lui était familier, maintenant qu’il y repensait.
— Chuck, j’ai vu un reportage à la télé l’an passé sur ce truc. Il y a apparemment toute une population qui vit dans les entrailles de la ville, loin de la lumière du jour. Un ramassis de marginaux et de criminels.
— Un endroit rêvé pour que ma fille s’y balade, donc.
— Qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Sans informations supplémentaires, impossible de la retrouver. Il ne me reste plus qu’à espérer qu’elle écoute son répondeur. Je lui ai déjà déposé trois messages.
— Je voulais dire : comment est-ce qu’on procède avec Nina ? Sans minimiser l’importance de Jupiter, bien sûr.
Il l’avait consulté et digéré plusieurs fois, mais Chuck se replongea dans le rapport de LigthWeather. Des prévisions sans appel. Le météorologiste, pourtant aguerri, ne s’était jamais encore frotté à un phénomène de cet acabit. Les chiffres ne laissaient plus aucune place au doute.
Si l’échelle de mesure des ouragans comptait officiellement cinq niveaux, on suggérait la création d’un sixième palier, car de rares spécimens allaient de temps à autre au-delà des limites. Mais jusqu’ici, aucun système dépressionnaire n’avait dépassé les 350 km/h sur le plan des vents maximum soutenus.
Le suivi de trajectoire de Nina donnait le tournis. Contrairement aux projections du gouvernement, il estimait que l’œil du monstre allait se rabattre dans une poignée d’heures — après un détour par l’Atlantique Nord — sur la côte est des États-Unis, à environ cinquante kilomètres de New York. La zone située entre Brooklyn et Manhattan était ciblée pour un impact maximum avec des vents annoncés à plus de 450 km/h et un rehaussement du niveau de la mer d’au moins dix mètres.
Autant dire une catastrophe.
— Chuck ?
Lawrence tapa du poing sur l’angle du bureau.
— Oui… Je réfléchissais. Pas le choix, il faut évacuer New York, au moins les quartiers les plus à risques. Et pour ça, comme personne ne nous écoute, je vais suivre ton idée.
— Tu parles des médias ?
Chuck plissa les joues, ce qui accentua ses fossettes. Une lumière venait de s’allumer dans ses prunelles : le témoin de sa détermination à aller jusqu’au bout.
— J’appelle la rédaction de CNN.
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