Brooklyn underground
22h00/23h00
Chapitre 15
22:00-23:00
OceanofPDF.com
15 . 1
Le quatuor progressait à bonne allure en suivant le chemin de fer abandonné au cœur de la Voie 61 inondée. Walker menait la troupe en silence, déterminé à atteindre le Brooklyn Battery Tunnel. À chaque pas, des lambeaux de peau à vif se décollaient sur sa jambe partiellement brûlée et lui donnaient envie de hurler. Pour penser à autre chose, il se focalisa sur les promesses de Zoey. Son amie obtiendrait-elle quelque chose de son ex ? Grâce au réseau d’Archie, elle escomptait lui fournir de nouvelles informations sur El Lobo. S’il jugeait cela hasardeux, il n’avait rien d’autre dans sa manche.
Mais avant d’espérer en apprendre plus, il fallait déjà que la pharmacienne parvienne à le joindre. Et en plein déluge, les conditions étaient loin d’être optimales. Afin d’éviter de noyer le talkie-walkie, le coursier l’avait glissé au fond d’une poche étanche du sac à dos de Reyes. Il ne restait qu’à patienter.
Il se retourna, soucieux de vérifier que tout le monde suivait sa cadence. Si l’on exceptait Alvaro, au sec sur les épaules de son père, Jupiter était la plus petite avec son mètre soixante-cinq, et elle bataillait pour grappiller chaque pouce de terrain. La force exercée sur ses cuisses puisait toute son énergie. Elle avait essayé la brasse, sauf que le résultat n’était que peu concluant à cause de ses piètres qualités de nageuse. Elle testait maintenant une technique expérimentale : avancer par bonds, à la manière des astronautes sur la Lune. Au point où elle en était, elle pouvait se permettre de passer outre le ridicule de la manœuvre.
— On approche de l’accès au tunnel, avertit Walker d’une voix qui se répercuta en écho sur les parois de la cavité.
Une évidence venait de le frapper. Comme les rivets condamnant la porte n’avaient pas sauté, cela signifiait qu’Emily n’était pas sortie par là. Peut-être avait-elle réussi à se faufiler à l’extérieur par une autre voie qu’il ne connaissait pas ? Quoi qu’il en soit, la retrouver s’annonçait plus aléatoire que jamais. Les chiffres digitaux sur sa montre Casio défilaient inexorablement. Il était 22 h 10 et le poison dans ses veines ferait bientôt effet. Dans le meilleur des cas, il ne lui restait que deux heures de battement.
Au moins, ces pérégrinations lui avaient donné l’opportunité de réfléchir à ce qu’il souhaitait pour sa famille. L’avenir ne pouvait passer par l’Underground. Ils migreraient à la surface. Après tout, rien n’était impossible. De nombreux illégaux y vivaient sans papiers d’identité. Son enfant gambaderait à la lumière du soleil.
Dans cette optique, il devait faire table rase de cette mission insensée qu’on lui imposait. Le hic : la traque avançait au ralenti depuis l’injection du RX dans son cou. Alors oui, avec l’appui d’Ayaz, il savait que derrière le surnom El Lobo se cachait en fait un certain Gustavo Aguilar. Pour autant, les zones d’ombre se multipliaient. Toute cette affaire sentait mauvais. Si l’ancien lieutenant d’Escobar n’était plus recherché officiellement par les autorités, comme le confirmait Zoey par l’intermédiaire d’Archie, pourquoi ces trois agents fédéraux souhaitaient-ils à ce point l’attraper ? L’appât du gain, vraiment ?
Walker empilait les théories les unes sur les autres. Dans un schéma mental proche d’une toile d’araignée, il triait ses contacts méthodiquement, même les plus anecdotiques. Chaque nom pointé filait dans une catégorie spécifique : correspondance, connaissance, ou piste à écarter. Tout n’était que supposition. Les embranchements se multipliaient. L’un d’eux aboutit au mystérieux grand chef de la triade de Chinatown, Tak Khunn, à l’identité secrète.
Je m’égare…
Et puis un nom surgit.
Traeger.
Le profil matchait jusque dans ses origines latino-américaines. La petite frappe de l’Underground, vénérée par les pires individus et à la tête d’un réseau opaque de trafics divers, ne portait que cette signature. Probablement un sobriquet, passe-partout. Le bon moyen d’effacer la trace de l’ancien Gustavo Aguilar.
En l’état, il ne s’agissait bien sûr que de spéculations, mais cela valait le coup de creuser cette piste. Restait à comprendre pourquoi l’homme s’était présenté à son domicile pour l’extorquer et lui proférer des menaces. Le hasard ? Pourquoi pas. Après tout, qu’un simple coursier soit à sa recherche paraissait peu probable.
L’arrivée devant l’imposante porte d’acier condamnée menant au Brooklyn Battery Tunnel mit provisoirement fin à l’examen de cette théorie. Tout le monde était sur les rotules. Reyes, à qui Walker avait expliqué son plan en chemin, déposa son fils au sec dans une cavité.
— Tiens, fit-il à Alvaro en lui tendant son sac à dos au cuir trempé, garde ça un moment près de toi.
Il appuya le canon de son Beretta contre l’un des rivets à fleur d’eau, puis dirigea son regard vers le coursier.
— On utilise la manière forte pour les faire péter ?
— Non. Ce sont des modèles à haute résistance, ils ne céderont pas si facilement. De plus, évitons un mauvais ricochet.
Conciliant, Reyes rangea l’arme et se saisit à la place de la hache que lui tendait Walker.
— T’as raison. Et il vaut mieux économiser les munitions. On ignore ce qui nous attend dehors.
Soucieuse, Jupiter entra dans la danse de la conversation.
— J’espère que ce n’est pas complètement submergé derrière cette porte. Parce que si c’est le cas, on ne parviendra jamais à nager sous l’eau jusqu’à la sortie.
Walker aurait pu mentir afin de rassurer tout le monde. Le fait est qu’il n’en avait aucune fichue idée. Il fallait envisager le pire et prendre en compte la puissance dévastatrice de Nina, ainsi que la caractéristique particulière du Brooklyn Battery Tunnel, bâti sous les millions de mètres cubes de l’East River.
— Tout dépend du fonctionnement des soupapes, tempéra-t-il. Une telle construction en a sûrement plusieurs et ils ont dû prévoir ce genre de scénario catastrophe. Mais chaque chose en son temps. Occupons-nous déjà des rivets, j’utiliserai ensuite mon pass pour la serrure.
— Putain ! aboya Reyes en donnant un premier coup de hache sur l’un des gros clous, comment peux-tu avoir un pass ?
— Tous les coursiers de l’Underground en ont un, fourni par Ayaz et…
— On s’en fout de savoir comment il a eu ce pass, coupa Jupiter avec agacement. Il l’a, c’est tout !
La youtubeuse comprit qu’elle s’était emportée un peu trop rapidement, et redescendit d’un ton.
— Pardon, je suis à bout et ça commence à se sentir.
Reyes lui répondit d’un sourire amical avant de reprendre sa besogne.
— À quel niveau on se trouve, Walker ?
Jupiter savait qu’être en possession de ce genre d’information ne lui servirait à rien, pourtant cela la rassurait. Plus elle maîtrisait son environnement, plus la sensation d’isolement s’estompait.
— Dans un boyau entre le -2 et le -3.
— Non, je veux dire, on est à quel endroit par rapport à l’extérieur ?
— On se situe entre la pointe sud de l’île de Manhattan et le nord-ouest de Brooklyn. Dans la baie, tout près de Governors Island. Satisfaite ?
Jupiter haussa les épaules avec un air de fillette blasée. Sur ses joues, des larmes de rimmel séchées témoignaient de son émotion à fleur de peau.
— Et d’un !
Imperturbable, Reyes attaquait déjà le second rivet. La lame brillante tournoya avant de s’abattre sur la cible, provoquant une gerbe d’étincelles sous les applaudissements enthousiastes d’Alvaro, toujours perché dans son abri. Lorsqu’ils cessèrent, une voix métallique couverte par des craquements se fit entendre entre deux coups de hache.
Zoey !
Walker se précipita vers l’alcôve d’où provenaient des bribes de mots hachurés. Il attrapa le petit sac à dos. Heureusement, le contenu de la poche supérieure était à peine humide. Il y trouva le talkie-walkie, laissé en position de veille. Un appui sur la touche « Push to talk » et il put converser avec son amie pharmacienne.
— Ray à Zoey. Tout va bien de ton côté ?
— Ah, te voilà. J’ai eu peur ! On a réussi à sortir avec Letty et à rejoindre un bateau de la Garde côtière. Dehors, c’est l’apocalypse, je t’assure. T’as pu mettre la main sur Emily ?
— Je… Pas encore, mais j’y travaille. Elle est sûrement remontée à la surface après le passage de la vague, en… Bordel ! Attends, deux secondes.
Les coups de hache de Reyes sur la porte en acier résonnaient dans les oreilles de Walker. Il recula de plusieurs pas et s’adossa dans un recoin de la Voie 61.
— OK, Zoey. C’est un peu plus calme. T’as des infos à me communiquer ? Je n’ai pas beaucoup de temps à te consacrer. On tente de sortir de l’Underground.
— On ?
— C’est une foutue histoire que je te raconterais volontiers si je m’extrais de ce merdier.
— Bon, pour revenir à l’essentiel, c’est plutôt léger, mais ça pourra éventuellement t’aider. Archie a réussi à retrouver la trace d’un comptable véreux qui gère la montagne d’argent de Gustavo Aguilar via des paradis fiscaux. Les deux gars se connaissent apparemment depuis l’époque du cartel de Medellín et sont comme cul et chemise.
— Une adresse ou un nom ?
— Aucun nom, l’homme sait rester discret. Néanmoins, une adresse est ressortie. Sauf que c’est en Californie, et donc Archie n’a pas les moyens d’intervenir. Tu comprends, ce n’est plus dans sa juridiction.
Walker se mordit la lèvre inférieure. Jamais il n’aurait le temps d’enquêter à l’autre bout du pays. Et faudrait-il encore qu’il parvienne à quitter l’Underground, puis à embarquer sans papiers dans un avion. De toute manière, il ne vivrait pas au-delà de minuit pour le vérifier.
— J’ai pigé. Autre chose ?
— Rien, en dehors des paroles d’un individu louche. Un tatoueur. Très doué, selon l’un des indics d’Archie, sauf qu’il a un énorme melon et ne peut s’empêcher de l’ouvrir. Il se fait appeler « l’Artiste », c’est dire. Il bosse pour les pires crapules depuis les années 80, et tu sais quoi ? Et bien, il se vanterait d’être à l’origine d’un tatouage particulier d’El Lobo.
— Rien de surprenant, Zoey. Les membres des cartels, comme des gangs, sont la plupart du temps marqués avec des motifs bizarres et récurrents.
— Celui-ci est parfaitement identifiable. Il s’agit d’un souvenir de son premier assassinat important, en 1989, commandité par Escobar lui-même.
Walker repensa alors à Traeger. Le trafiquant de l’Underground était orné de nombreux tatouages. Il fallait qu’il puisse en avoir le cœur net. Pour cela, une seule solution : descendre jusqu’à l’Arche. Un voyage dangereux à travers les strates des niveaux inférieurs avec comme point d’ancrage, le-6. Il n’avait pas le choix.
— Qu’est-ce qu’il représente, ce tattoo ?
La réponse de Zoey fut couverte par le claquement lointain de la hache de Reyes sur le dernier rivet. Il venait enfin de céder, libérant la barre de métal qui entravait l’accès.
— Merde, tu peux répéter ? Je n’ai pas entendu.
— Aguilar s’est fait tatouer le nom du candidat à l’élection présidentielle de Colombie en 1989 : Galán.
OceanofPDF.com