Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 13 sur 47

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Brooklyn underground

13h00/14h00

Chapitre 6

13:00-14:00

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À mesure qu’il se rapprochait de ses « quartiers » sous Brooklyn Heights, Walker sentait poindre des remords quant à son choix d’abandonner Jupiter et ses techniciens, dorénavant livrés à eux-mêmes.

Après tout, j’ai seulement fait ce qui était prévu au départ lorsque j’ai accepté de leur servir de guide, se persuada-t-il dans l’espoir de calmer son appréhension.

Il n’allait pas non plus se muer en garde du corps de pseudo célébrité. Et puis, s’ils suivaient à la lettre ses indications, ils ne se perdraient pas. D’autant que les premiers niveaux de l’Underground ne posaient pas réellement de problèmes de sécurité. Enfin, tant qu’on évitait les mauvaises rencontres…

Chut !

Walker étouffa sa petite voix intérieure, considérant qu’il fallait de toute façon être dingue pour venir se promener ici sans une raison valable. Celle de Jupiter le dépassait. Lui avait-elle menti sur son statut de reine de YouTube ? Il sourit en repensant à la manière dont elle se comportait. En dépit de sa superficialité, elle ne manquait pas d’aplomb ni d’intérêt lorsqu’on grattait la surface.

Drôle de gonzesse…

L’écran à quartz de son antique Casio affichait 13 h 10. Le temps d’emprunter le monte-charge jusqu’à l’ancien poste de contrôle de la ventilation situé au -1, et il pourrait retrouver Emily. Leur relation fusionnelle faisait d’ailleurs rire Ayaz. Il raillait ironiquement l’incapacité de son frère à rester loin de sa moitié plus de quelques heures.

Malgré le contexte, l’histoire d’amour était digne d’un conte de fées moderne.

***

Quinze ans plus tôt

Un autre temps où Walker, tout juste sorti de l’adolescence, ne joue pas encore les coursiers. Il ne connaît alors rien de la surface. Aux basques de Navid Ayaz — le père d’Elijah —, il assimile les rouages et l’environnement de l’Underground plus vite que n’importe qui et devient rapidement un maître du système D, si bien que cela donne une idée au patriarche de la cité souterraine.

Ce dernier souhaite en développer coûte que coûte les infrastructures et améliorer radicalement la vie de ses habitants. Pour cela, il ne se voile pas la face : il aura besoin des biens de consommation des outsiders. Le calcul est simple. Comme la plupart des âmes qui viennent s’enfouir sous terre ne désirent plus remonter, il choisit de sélectionner un panel de volontaires, susceptibles d’être envoyés en éclaireurs à l’extérieur. Condition physique hors pair et sens de la débrouille font partie des qualités requises. Leur mission consistera en un approvisionnement global des niveaux supérieurs, les plus profonds étant laissés à l’abandon. Gangrenés par la violence, ces derniers sont jugés irrécupérables.

Ainsi émergent les coursiers de l’Underground.

Triés sur le volet, seuls ces hommes — et de rares femmes — maîtrisent la carte complète des sous-sols de New York, leurs raccourcis comme leurs pièges.

Walker est le tout premier. Fier d’avoir dorénavant un rôle concret à jouer, il compte bien ne pas décevoir Navid Ayaz, lui qui l’a recueilli quand il n’était qu’un nouveau-né abandonné au fond d’un souterrain sordide. Lors de son premier run, comme il les appellera par la suite, le gosse adopté se met la pression, curieux de connaître ses limites. L’Underground, il le maîtrise. La surface, c’est une autre affaire.

On lui donne une mission relativement simple : récupérer un surplus de fruits et légumes à l’Union Square Greenmarket, un marché bio fréquenté par de nombreux producteurs locaux. Navid le prévient : les flics sont toujours prompts à mettre la main sur des marginaux comme lui.

Au départ, tout se déroule sans accroc. Le sac à dos rempli de denrées, le jeune Walker s’apprête à retourner sous terre. Et c’est là qu’il la voit, en train de chaparder sur un stand de bijoux en cours de démontage. Elle n’a pas plus de quinze-seize ans, un charme à toute épreuve et de l’insolence à revendre.

Emily.

Il repère son manège alors qu’elle dérobe à un black aux bras massifs un collier soutenant un pendentif azur. Amusé par le sang-froid de la jeune fille au teint hâlé, il scrute la scène à distance quand tout dérape. Le marchand se rend compte du larcin au moment où la voleuse s’enfuit. Rapide, il la rattrape et l’agrippe d’une poigne de fer. Elle se débat avec force en envoyant ses petits poings dans tous les sens, avant de se résigner, le collier toujours serré entre ses doigts menus.

Le coursier débutant sait pertinemment qu’il ne doit pas faire de vagues, pourtant il ne peut lutter contre cette envie soudaine d’aider l’adolescente. Il s’élance au pas de course, avec le black droit dans sa ligne de mire, et réussit à le percuter par surprise sur le flanc. Déséquilibré, le vendeur bascule sur son propre stand. Toute sa collection de pacotille s’envole sous les regards des badauds. Le moment idéal pour déguerpir.

Encore sous le coup de l’adrénaline, Walker attrape la brunette par la main et l’entraîne loin de l’Union Square Greenmarket. Une fois en sécurité dans un parking souterrain, camouflés derrière une grosse Buick, et alors qu’ils ne se sont pas échangé un seul mot, ils se dévisagent, à bout de souffle. Jusqu’au fou rire, franc et communicatif.

Le regard effronté, elle balance avec un fort accent mexicain :

— Merci pour ton aide, mais je m’en serais sortie.

Walker sourit en s’apercevant qu’Emily n’a pas lâché le butin. Elle l’accroche autour de son cou, aussi long que fin, et enclenche le fermoir. Le pendentif en faux cristal Swarovski brille au milieu de sa poitrine. Avec fierté, elle contemple son reflet projeté sur la calandre de la Buick.

Dès lors, ils ne se quitteront plus.

Le passé de la jeune fille se dévoile. Née à Las Nieves au Mexique, elle réside ensuite à Rio de Janeiro jusqu’à ses dix ans, date de l’arrestation de son père, un petit truand sans envergure. Récidiviste, il se prend cinq ans ferme. Le bon moment pour fuir le pays. C’est en tout cas le souhait de sa mère. L’ancienne femme battue traverse la frontière avec la fillette en ralliant un convoi de clandestins à travers la vallée du Rio Grande. Elle vivote quelques mois sur le sol américain, avant d’abandonner sa progéniture dans un orphelinat.

À quinze ans, Emily se décide à prendre la poudre d’escampette dans l’optique de rejoindre la côte est. Destination : New York, où s’est établi l’un de ses oncles. Selon sa mère, un homme bon et généreux. Avec comme seuls indices un nom et une adresse, l’adolescente parcourt quatre mille cinq cents kilomètres, cachée dans un train de marchandises. Sur place, elle se débrouille pour retrouver la trace de l’oncle en question. Peine perdue, il combat un cancer en phase terminale au fond d’un lit d’hôpital.

Tout ne se dessine pas au mieux : issue de l’immigration clandestine et sans un sou en poche, Emily est recherchée par les autorités de la côte ouest. Elle aurait toutes les raisons d’abandonner, écrasée par le poids de la mégalopole. Pourtant, elle s’accroche à la vie.

Avant tout, retrouver des forces après cette escapade éprouvante à travers un pays grand comme un continent. Elle ressemble à un fantôme tellement elle a perdu du poids, alors elle se résout à voler. L’Union Square Greenmarket se trouve justement sur son chemin de croix…

Deux trajectoires vont se télescoper.

***

Walker aimait s’interroger sur cette rencontre providentielle. N’était-elle que la somme de leurs actions respectives jusqu’à cet instant T ou la marque de la bonne fortune ? À défaut d’une réponse évidente, il était certain d’une chose : tous deux se complétaient. Comme les faces d’une pièce de monnaie. Emily lui donnait la force de tout affronter, et il savait déjà que leur enfant démultiplierait cette sensation.

Perdu dans ses souvenirs, le coursier faillit rater la dernière marche de l’escalier bétonné menant à l’ancien local de la ventilation du métro. Malgré les a priori, vivre dans cet espace vétuste flanqué de deux immenses turbines avait des avantages. En premier lieu, il ne possédait qu’un seul point d’entrée au fond d’un corridor du niveau -1. La voie sans issue permettait de mieux se calfeutrer en cas de nécessité. Un plus appréciable. Le local octogonal disposait d’une arrivée d’eau et d’une belle hauteur sous plafond, même si ce dernier était bardé de conduits, utilisés à l’origine pour évacuer le trop-plein de pression.

Attenant à la zone principale, le poste de surveillance de la ventilation se trouvait derrière une grosse porte en métal brossé. Walker se rappelait encore sa première visite de l’annexe. Il avait eu la curieuse sensation de pénétrer dans un bunker antiatomique de la Seconde Guerre mondiale. À l’origine, la pièce servait d’accueil à un mur d’écrans cathodiques — éteints depuis la fin des années soixante-dix — et de grandes armoires remplies de classeurs poussiéreux. Une commode rustique abritant un lit pliable, un secrétaire aux tiroirs oxydés et deux fauteuils usés complétaient le tableau peu réjouissant.

Cinq années plus tard, il ne restait quasiment plus rien de l’annexe. Le béton jauni avait cédé sa place à une tapisserie florale. Et en lieu et place des armoires siégeait désormais un matelas king size, installé sur un nouveau revêtement de dalles PVC. Conservée dans un coin, la commode servirait de couchette pour le bébé. Le nid respirait le bonheur.

Quand Elijah Ayaz leur avait refilé cette adresse après le départ des anciens locataires — des punks à chiens —, il s’était porté garant sur la sérénité des lieux. Pour autant, Walker avait quand même bricolé un système de volet roulant manuel au niveau de l’entrée, sécurisé par un cadenas. Le couple s’était mis d’accord : si lui s’absentait et qu’Emily restait seule, elle baissait la persienne.

Un protocole parfaitement réglé. Jusqu’à maintenant.

Quelque chose n’allait pas.

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