Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 4 sur 47

Pages du PDF

Brooklyn underground

9h00/10h00

Chapitre 2

 

09:00-10:00

OceanofPDF.com

2 . 1

 

Abasourdi, Chuck Arys s’appuya contre l’encadrement de la fenêtre ouverte de son bureau et inspira profondément. Tandis que l’air pur s’engouffrait dans ses poumons, il se laissa dériver au rythme du roucoulement de la tourterelle qui l’observait avec insistance. L’oiseau semblait monter la garde, posté sur une branche du chêne rouge majestueux de la propriété. Au-delà des pelouses fraîchement tondues, la tour du radar se dressait fièrement, surmontée du radôme. La structure gonflable blanche, ronde comme le bout d’une quille gigantesque, était identifiable à des kilomètres de distance. Constat d’autant plus vrai que le quartier de Staten Island, où le service météorologique national américain ancrait son antenne new-yorkaise, ne sombrait pas dans une profusion d’immeubles dévorant la vue. Une différence flagrante avec les arrondissements voisins, dont celui de Brooklyn, de l’autre côté du détroit.

— Les rapports sont arrivés ?

La voix haut perchée fit s’envoler la tourterelle, en même temps qu’elle sortait Chuck de ses pensées.

— Tout juste, rétorqua-t-il en retrouvant son fauteuil face aux multiples écrans. Et ça ne sent pas bon du tout.

— À ce point-là ?

Lawrence, subitement inquiet devant l’air sombre de son collègue, repoussa une pile de dossiers et s’assit sur le bureau en L. Une mauvaise habitude dont il ne parvenait pas à se débarrasser, au grand dam de Chuck.

Un stylo en main, ce dernier pointa les chiffres affichés sous ses yeux.

— Regarde. Ça ne cesse d’empirer.

Le compte-rendu mis à jour agrégeait à la fois les données des stations aérologiques, des satellites météorologiques et celles en provenance des bouées flottantes. Juxtaposé aux différentes courbes et animations radar, le résultat était sans appel : Nina venait d’atteindre la catégorie 5, la plus haute mesure d’intensité. En trente-cinq ans de carrière, le scientifique n’avait jamais vu une telle dégradation en si peu de temps. Ce qui ressemblait il y a quelques heures à un ouragan relativement classique prenait dorénavant la forme d’un monstre absolu, démonstration imparable des forces de Mère Nature.

Le doigt de Lawrence chemina sur l’écran le long du parcours destructeur de Nina, déjà passée par la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Barthélemy, Porto Rico et les Bahamas. Si Cuba avait été en partie épargnée, la côte est de la Floride n’aurait sûrement pas cette chance insolente. L’ouragan approchait dangereusement de Miami avec des vents violents à plus de 250 km/h. Les calculs prédictifs du logiciel estimaient qu’il suivrait sa course jusqu’à Orlando avant de s’éloigner dans l’océan Atlantique à l’est de la Géorgie.

— Ça corrobore les retours de Floride, appuya Lawrence en hochant la tête. Mes sources au jardin zoologique de Miami et au SeaWorld d’Orlando ont relevé des modifications d’attitude chez plusieurs espèces, notamment les dauphins du parc aquatique.

Le sujet le passionnait tant qu’il s’était tissé, au fil des années, un réseau de contacts dans tout le pays, à même de l’avertir en amont de dérèglements climatiques. Tout ceci restait bien sûr théorique, pourtant il croyait fermement en l’étude comportementale des animaux. Chiens, chats, insectes : sous certaines conditions, ils étaient de véritables détecteurs ambulants. Lawrence insistait sur le fait qu’ils avaient la capacité de prédire les tempêtes tropicales grâce à la perception des ultrasons émis par les phénomènes météo les plus intenses. Pour enfoncer le clou, un centre biologique avait démontré que des oiseaux marins étaient capables de changer leur altitude à l’avance dans le but d’éviter la trajectoire des cyclones. Une spéculation intéressante, parfois vérifiée par la réalité, que Chuck avait néanmoins du mal à valider pour cause de fiabilité, et qui entraînait régulièrement des prises de bec entre les deux scientifiques.

Des rires gras fusèrent à l’autre bout de l’open space, près de la machine à café.

— Toujours les mêmes ! soupira Lawrence en se contorsionnant pour avoir une meilleure visibilité.

Chuck se pencha à son tour. Lorsqu’il repéra les deux nouveaux employés de l’antenne locale, il grommela quelque chose d’inaudible. Très jeunes, ils débarquaient de la Silicon Valley. De purs produits californiens biberonnés aux start-up et habitués à travailler dans une ambiance bien plus détendue et libre.

Lawrence leur fit signe de baisser le volume. Un énième rappel à l’ordre qui porterait ses fruits durant vingt-quatre heures, comme d’habitude. Chuck se demanda si, à cinquante-cinq ans, il n’était pas irrémédiablement devenu un vieux con. Sa fille — lorsqu’elle daignait le voir — lui promettait que non, mais fallait-il accorder de l’importance au jugement de sa progéniture à peine sortie de l’adolescence ?

Qu’ils aillent tous au diable, ces jeunes cons !

L’agence nationale avait la vie de millions d’Américains entre ses mains et Chuck en était l’un des maillons les plus compétents. D’ailleurs, lui seul se cachait derrière LightWeather. Le logiciel, à la pointe de la technologie, permettait d’établir le profil type d’un phénomène climatique basé sur un assemblage d’informations en provenance de sources multiples. Il en avait eu l’idée après la mort de sa femme, en 2005, au moment du passage dramatique de Katrina à La Nouvelle-Orléans. Durant de nombreuses années, il s’était donné corps et âme dans ce projet, en le développant brique après brique à coups de centaines d’heures supplémentaires. L’Oncle Sam ne les payait pas, pourtant cela n’importait guère. Une seule chose comptait pour Chuck : occuper son esprit sans lui laisser le temps de ressasser des souvenirs douloureux. Grâce à cet appétit professionnel insatiable, LightWeather était enfin opérationnel depuis peu.

— C’est dingue ! Les chiffres semblent faux tellement ils dépassent tout ce qu’on a déjà connu.

Presque affalé sur le bureau, la bouche grande ouverte, Lawrence n’en revenait toujours pas. Nina déjouait les prévisions les plus alarmistes.

— Et maintenant ? ajouta-t-il en se mordant les lèvres.

En tant que responsable de l’antenne de New York, mais aussi de toute la côte est des États-Unis, Chuck Arys devait manœuvrer rapidement. Et ne pas se tromper dans son jugement. Il pensa tout de suite à l’un de ses jokers.

— Je vais joindre Aaron Novick, en espérant que son aide nous soit précieuse.

— Bonne idée ! De mon côté, je contacte la cellule de Miami, histoire de valider nos résultats.

Il ne fallait pas perdre une minute de plus. Chuck s’isola dans une petite pièce qui servait de relais à la tour du radar météorologique. En dehors du matériel technique accumulé sur trois niveaux d’étagères et de la myriade de câbles en cuivre, l’équipement était spartiate. Seule une chaise dans un coin permettait d’accéder au rayonnage du haut. À travers le store californien, des bandes de lumière filtraient en embrasant la poussière en stagnation.

Le scientifique tira la chaise vers lui et s’assit à l’envers avec le dossier collé contre sa cravate bariolée. Il s’arrêta un instant sur le reflet que lui renvoyait un vieil écran cathodique éteint, posé sur une pile de modems. En dépit des cernes et d’un teint pâle à rendre jaloux Casper, il avait encore fière allure. Peu marqué par l’âge, légèrement dégarni sur les tempes, il arborait une barbe blanche bien taillée sur des joues creusées par deux belles fossettes. Il devait cet héritage génétique à son défunt père.

Il finit par détourner le regard de ce double inquisiteur et sortit l’iPhone de sa poche. Il balaya les contacts jusqu’à atteindre l’entrée « Aaron Novick ». Connaître le chef de cabinet de la Maison-Blanche ouvrait des portes. Dans ce cas précis, cela lui permettrait peut-être de court-circuiter la chaîne de commandement classique. Il le savait pertinemment pour l’avoir déjà expérimenté à l’occasion de Katrina, les décisions politiques — même à l’échelle d’une ville — prenaient un temps fou. Autant éviter d’en perdre grâce à Aaron, qui pourrait directement transmettre l’information au président.

— Aaron Novick, j’écoute.

La voix était noyée dans un brouhaha assourdissant.

— C’est Chuck. Désolé de te déranger, Aaron, mais c’est urgent.

— Deux secondes, je m’éloigne dans une zone plus tranquille.

Le météorologue en profita pour se débarrasser d’une quinte de toux. S’il était sorti victorieux de son combat contre un cancer des poumons, il gardait encore des traces de la maladie.

— Voilà, c’est bon ! Dis donc, Chuck, ça fait un bail que je n’ai pas eu de tes nouvelles. Toujours à l’antenne new-yorkaise de Staten Island ? Le climat de Santa Monica doit te manquer, hein ?

Aaron appuya sa remarque d’un rire pincé.

— Oui, je t’appelle du bureau, justement. Et ne t’inquiète pas, en vingt-et-un ans, j’ai eu le temps de m’habituer aux températures de la Grosse Pomme.

— Et comment va Jupiter ?

— Ma fille se porte bien, du moins en théorie. Je ne l’ai pas revue depuis six mois. Son statut de princesse de l’Internet l’accapare sans doute de trop…

La méthode Chuck dans toute sa splendeur, pensa Aaron : se confier sans en avoir l’air, en envoyant des piques bien senties.

— T’es dur avec elle. J’ai regardé sa vidéo dans la maison hantée à Cleveland. Tu sais, je comprends qu’elle cartonne, elle est rayonnante et l’on voit qu’il y a du boulot derrière le show.

— Mon dernier message pour la féliciter est resté sans réponse, donc je n’insiste pas.

Jupiter Arys, à seulement vingt-et-un ans, était une célébrité du Net, une youtubeuse aux millions d’abonnés. Son créneau ? Faire découvrir à son public des lieux atypiques et sensationnels. Pour cela, elle sillonnait avec son équipe — un cadreur et un preneur de son — les quatre coins des États-Unis. Depuis deux ans, son audience grossissait de façon exponentielle, lui apportant de substantiels revenus. Les vidéos, sponsorisées par des marques prestigieuses, devenaient presque toutes virales sur la plateforme grâce à un effet boule de neige.

Chuck, pourtant au fait de la technologie, comprenait difficilement ce succès. Pas tant qu’il le désapprouvait, bien au contraire, mais il ne supportait pas cet engouement démesuré envers tous ces influenceurs sur les réseaux sociaux, dont la plupart n’avaient que du vent à vendre. Au moins, Jupiter proposait un véritable contenu sur sa chaîne YouTube. Alors, même s’il n’appréciait guère cet effet médiatique disproportionné, et qu’il tombait parfois sur des commentaires déplaisants, le père ne ratait aucune vidéo de sa fille unique.

Malgré ses efforts, il ne parvenait pas à redresser le navire et elle s’éloignait peu à peu. Elle l’accusait de jalousie mal placée, lui pointait du doigt le fait qu’elle ne gardait plus les pieds sur terre depuis sa soudaine notoriété. Est-ce qu’il refusait de la voir grandir ? Il n’osait l’admettre, mais c’était la genèse de leur brouille. Personne ne lâchait du lest, alors le fossé entre les deux générations se creusait inexorablement.

— Chuck ? Tu m’écoutes ?

— Pa… pardon, Aaron, bredouilla-t-il en replaçant ses lunettes à grosses montures noires. J’étais ailleurs.

— En résumé, laisse ta fille mener sa barque comme elle le souhaite, et elle reviendra d’elle-même. Bon, j’imagine que tu ne m’appelles pas pour que je te file des conseils père-fille. Je ne suis pas le meilleur choix, tu t’en doutes.

À vingt-huit ans, l’interlocuteur de Chuck était le plus jeune chef de cabinet que la Maison-Blanche ait jamais engagé. Un pur célibataire, sans enfants, et pas prêt d’en avoir.

— Écoute, Aaron, j’ai besoin que tu passes impérativement le mot au président, qu’on puisse gagner du temps. Du moins qu’on en perde un minimum. Il s’agit de Nina.

— Ne t’en fais pas, on suit le phénomène de près avec l’aide de nos conseillers et l’appui de l’agence météorologique nationale. Nos données indiquent que l’ouragan devrait effleurer la Floride, puis remonter vers le nord, loin des terres. Les derniers modèles reçus montrent un tassement dans les prochaines vingt-quatre heures.

Les propos se voulaient rassurants.

— Mes résultats n’ont pas ce son de cloche. Et c’est la raison de mon appel.

— C’est-à-dire ?

— J’ai réalisé une nouvelle simulation en tenant compte de paramètres que vous ne possédez pas, et le constat est sans appel : Nina va au contraire reprendre de la vigueur d’ici ce soir, et se diriger tout droit sur Miami. Il faut évacuer la ville, Aaron.

— Quoi ?! Tu veux faire évacuer un demi-million d’habitants sur une prédiction ? Il est inutile que j’en parle au président, il va me rire au nez, tu le connais.

— Qu’il rie autant qu’il le souhaite, tant qu’il fait ce qui est nécessaire, pour une fois ! Nina se transforme de l’intérieur et s’apprête à passer en catégorie 5. Je n’ai jamais vu un tel comportement erratique, crois-moi.

— Et qu’en dit l’antenne de Floride ?

— Mon collègue Lawrence les contacte en ce moment même. Mais tu le sais comme moi, ils ne disposent pas de nos outils pointus.

— Tu parles de ton logiciel, évidemment…

Une troisième voix, directive, loin derrière Aaron, se mêla à la conversation.

— Oui… très bien. Attendez, je suis à vous dans deux minutes. Euh, écoute Chuck, je dois y aller, là. Je ferai remonter tes inquiétudes au président. On reste en contact.

Une fois l’appel terminé, le météorologue demeura immobile dans la pénombre. Le Gouvernement allait-il prendre conscience de la situation extrême ? S’il n’accordait qu’une confiance relative à son vieil ami Aaron, elle était encore plus limitée en ce qui concernait les autres politiciens. Déjà à l’époque de Katrina, les officiels avaient tardé à évacuer la population locale des territoires menacés. Une lenteur à l’allumage qui s’était soldée par un chaos intégral de sinistre mémoire.

Que pouvait-il faire à son humble niveau ? Pas grand-chose. Il quitta la pièce avec l’envie irrémédiable de prendre l’air. Il suffoquait à l’idée de ne pas se faire entendre. Une fois sur les pelouses humides du Ranch — ainsi était nommée la propriété —, il contourna l’arrosage automatique pour s’approcher du chêne rouge. Paupières closes, il en caressa lentement l’écorce fissurée. Cette fois, pas de tourterelle à l’horizon. Au-dessus de sa tête, derrière le feuillage automnal, le ciel était parfaitement dégagé. Impossible d’imaginer que deux mille cinq cents kilomètres plus au sud, Nina fourbissait ses armes. Seule une légère brise semblait jouer les oiseaux de mauvais augure.

Et s’il se trompait ? Après tout, le grand Chuck Arys pouvait faillir. Par le passé, quelques-unes de ses alertes s’étaient avérées infondées. Encore aujourd’hui, en dépit de son aura, une part non négligeable de collègues ne lui pardonnaient pas ses emportements, jugés à l’emporte-pièce. Toutefois, il visait juste cette fois-ci. La fiabilité de son logiciel LightWeather, dont il avait perfectionné minutieusement les algorithmes et l’intelligence artificielle, n’était plus à remettre en doute.

Irrité par ses réflexions contradictoires, il traversa l’étendue des pelouses afin de rejoindre le radar météorologique qui surplombait la baie. Il adorait flâner ici, à l’extrémité du terrain alloué par l’État de New York. Dans une longue inspiration, il huma le parfum de l’air marin. Un sourire éphémère se dessina sur son visage. Il venait de repenser à sa façon singulière de reprendre les gens quand ils clamaient apprécier aussi « cette odeur d’iode ».

Non, non et non. Ça ne veut rien dire ! La senteur provient en fait des algues microscopiques vivant dans les océans. Les fameux phytoplanctons.

Voilà ce qu’il assénait chaque fois, et sur un ton sérieux. La science avant tout, quitte à vexer son entourage.

Ses yeux remontèrent le long de la tour du radar dans un long travelling. Sa construction s’était achevée il y a maintenant deux ans. Comme sa fille, il l’avait vue grandir, étape par étape.

Jupiter…

À défaut de convaincre le président, il devait au moins avertir cette dernière. Si elle vivait désormais seule à New York, bien loin de Miami, ses tournages l’emmenaient parfois dans ce secteur. Il valait mieux ne pas miser sur le hasard et la prévenir.

Sauf que l’appel tourna court au bout de deux tonalités.

Répondeur… Et merde.

Chuck ne laissait que rarement des messages, il détestait ça. Néanmoins, l’urgence passait avant ses petites manies.

Bonjour, c’est Jupiter ! Comme vous le constatez, je ne suis pas disponible actuellement. Après le bip, c’est donc à vous de jouer… et soyez bref, hein ! Si c’est pour ma chaîne YouTube, contactez-moi directement sur la plateforme.

— Salut chérie, c’est ton père. Je serai concis comme tu le précises. Bon… Si jamais tu traînes du côté de la Floride pour tes vidéos, quitte le coin au plus tôt. File à l’ouest, n’importe où dans les terres. Tu as sûrement entendu parler de Nina. Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais mes dernières prévisions sont pour le moins alarmantes. L’ouragan devrait toucher l’état de plein fouet dans moins de trente heures. Je… Écoute, rappelle-moi quand tu auras pris connaissance de ce message, OK ? Je t’aime, chérie.

OceanofPDF.com