Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 20 sur 47

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Brooklyn underground

16h00/17h00

Chapitre 9

 

16:00-17:00

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Il fallait bien l’admettre : plus il l’arpentait lors de ses missions de ravitaillement, plus le quartier paisible du vieux South Brooklyn, à taille humaine, plaisait à Walker. Si un jour il devait choisir de quitter l’Underground, ce serait en vue de s’installer à Carroll Gardens, c’était dit. Emily corroborait d’ailleurs l’idée.

Ce véritable repaire d’expatriés français conservait pour autant une population hétéroclite. Un peu partout, on trouvait encore des traces d’Américains d’ascendance italienne, autrefois majoritaires. Impossible de ne pas tomber sur des établissements proposant des produits typiques du pays de Vivaldi. Le coursier en savait quelque chose puisqu’il raffolait des biscuits à base de poudre d’amandes de Monteleone. Le pâtissier de ce lieu réputé sur Court Street, un Milanais à l’accent chantant, faisait partie de ses rares contacts réguliers à l’extérieur. Emily aussi avait eu l’occasion de rencontrer le fameux Alfonso, même si elle évitait en général les sorties hors de l’Underground à cause de raisons évidentes : à l’inverse de son homme, invisible aux yeux des autorités, la jeune femme était cataloguée comme clandestine, et elle figurait en outre dans le fichier officiel américain des personnes disparues.

À vue de nez, l’adresse du surplus militaire communiquée par Ayaz se trouvait à moins de cinq cents mètres de Monteleone, jugea Walker, alors qu’il s’engouffrait sur Ninth Street, la casquette enfoncée sur la tête. Il ne se passionnait nullement pour le baseball, mais quitte à porter l’emblème d’une équipe, autant que ce soit celle de New York. Un accessoire vestimentaire offert par son frère adoptif afin qu’il se fonde au mieux dans la masse.

Un coup d’œil sur sa Casio indiqua au coursier qu’il arriverait finalement plus vite que prévu sur place. Il jaugea une ribambelle d’adolescents assis sur le perron d’une maison de ville aux façades de grès rouge. L’un d’eux, portant une Apple Watch, plaisanta à voix haute sur l’antique breloque. Faisant fi de la remarque, Walker laissa derrière lui les gloussements des jeunes et poursuivit son chemin sans traîner. À la suite de la visite inopinée de Traeger, il s’inquiétait pour Emily, livrée à elle-même dans l’Underground. Le danger s’était invité dans leur cocon et cela le tourmentait.

Il passa devant un centre de yoga d’où s’échappaient des sonorités asiatiques. Accolée, une concession automobile promettait un abonnement à Netflix contre l’achat de leur dernier modèle hybride. Du moins, si l’on se fiait à l’enseigne ostentatoire surplombant le bâtiment.

La société de consommation ne cessera jamais de me surprendre.

Définitivement, Walker n’en comprenait pas l’utilité. Selon lui, elle asservissait l’individu. Le monde des outsiders dérivait et s’éloignait chaque jour de ses propres convictions. Il réfutait ce que le commun des mortels considérait comme indispensable.

Ils vont droit dans le mur. Et sans ralentir.

Une fois franchi le pont qui enjambait le canal pollué de Carroll Gardens, les artères verdoyantes embourgeoisées cédèrent leur place à des entrepôts industriels. D’ici, on pouvait voir un bout de Staten Island sous le ciel plombé et le sud de Manhattan baigné dans les derniers rayons de l’après-midi.

Walker releva ses lunettes noires sur le front pour tester la luminosité ambiante.

Encore trop forte…

Les pupilles brûlantes, il réajusta ses verres. Trop habitué à des années d’obscurité, il parvenait de moins en moins à braver le soleil, même voilé, sans un rempart de protection. Au-dessus de sa tête, le bleu légèrement cotonneux avait viré au gris électrique en moins de quinze minutes et la température chutait à une vitesse vertigineuse. Des bourrasques balayaient maintenant la rue en emportant détritus et feuilles mortes dans un ballet désordonné. La cime des arbres était prise de frénésie. Au loin, le tonnerre grondait de manière rauque à un rythme régulier.

Ça sent la grosse averse, considéra Walker, pas plus soucieux que cela. Dans l’Underground, la météo importait peu, et il y serait de retour avant que l’orage n’éclate.

Il longeait à vive allure le canal, à la recherche d’Army Plaza, le magasin de surplus militaire. Selon les recommandations d’Ayaz, il devait prendre contact sur place avec un certain Amador, une connaissance de ce dernier. On lui remettrait gracieusement un lot de fournitures. Derrière un grillage, il aperçut enfin l’enseigne au rez-de-chaussée d’un entrepôt vétuste de deux étages, dont le toit en tôles ondulées remuait sous les assauts du vent. Il s’engouffra dans le hangar sans remarquer le SUV noir aux vitres opaques qui le suivait depuis peu. Le véhicule se gara de l’autre côté de la ruelle déserte.

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