Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 11 sur 47

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Brooklyn underground

Chapitre 5.2

5 . 2

 

 

Incroyable…

Jupiter n’en revenait pas. Cela allait bien au-delà de ce qu’elle imaginait. Elle cheminait dans le passage creusé au cœur de la roche, emportée par l’excitation de la découverte. Plus elle s’enfonçait dans le ventre de New York, plus elle était certaine de tenir le sujet en or de sa chaîne YouTube. Des ampoules fixées tous les dix mètres sur des pylônes en acier relevaient à peine la luminosité réduite à peau de chagrin. Gravats et détritus jonchaient le sol. La jeune femme repéra dans un coin une poupée désarticulée et noircie, signe que des enfants occupaient aussi la cité cachée. En dépit de l’air suffocant et des toiles d’araignées enchevêtrées dans sa chevelure de princesse, elle s’extasiait en permanence depuis qu’ils avaient quitté le faux local technique du parc botanique. A contrario, Charlie et Jackson pestaient, toussaient et soufflaient au moindre tronçon délicat. Une véritable compétition de mauvaise humeur entre les deux collaborateurs.

— Ralentissez, avertit Walker en levant la main. On arrive à un boyau plus étroit, il va nous permettre de rejoindre une autre section où l’on sera plus à l’aise. En attendant, avancez prudemment et accroupis, car ici, des morceaux de métal dépassent du plafond.

Si on lui avait prédit au réveil qu’il jouerait les guides touristiques, il ne l’aurait pas cru. Et pourtant, voilà qu’il se coltinait trois outsiders dans son sillage.

Après tout, cela permettra peut-être de nous présenter sous un nouveau jour et de faire taire les légendes urbaines.

— Dis Walker, tu veux que je sorte les lampes de poche du sac ? soumit Jupiter, subitement anxieuse à l’idée de progresser dans le noir total.

Dès leur introduction dans l’Underground, ils s’étaient mis d’accord tous les quatre sur quelques points : pas de vouvoiement, pas de bla-bla inutile, et deux mètres maximum entre chacun (Jackson et Charlie avaient demandé un mètre en contre-proposition).

— Ça ira, tempéra le coursier. Le boyau n’est pas long, et vu son étroitesse, tu ne ferais qu’éclairer mes fesses.

— Idée intéressante.

Silence gênant. La youtubeuse chercha à le combler aussitôt.

— Et à part ça, tu t’es habitué à l’obscurité, je présume ?

— Disons que mes yeux fonctionnent plus efficacement lorsque la lumière est faible. En contrepartie, je distingue mal les couleurs.

— Ah ouais, t’es un nyctalope, quoi. Comme dans le film avec… avec l’autre, là.

La voix venait de derrière Jupiter. Jackson réitéra sa remarque, persuadé qu’on ne l’avait pas entendue. Il tendait le microphone de prise de son, relié à son enregistreur, dans l’optique d’obtenir une confession de leur guide.

— Bordel, Jackson ! s’étouffa la jolie rousse. Ne gaspille pas les batteries pour rien.

— Vous avez fini votre cirque ? Allez, on bouge. N’oubliez pas, avancez en rythme. Ensuite, on y verra plus clair, promis.

Walker s’engouffra le premier dans le conduit en légère pente, précédé de son sac à dos volumineux qu’il poussait par saccades. Peu rassurés, les autres le talonnaient. Si près que le souffle de Jupiter — en première ligne — réchauffait la nuque du coursier. La progression laborieuse à quatre pattes se faisait sous les jurons des deux techniciens. Alors qu’il fermait la marche avec une certaine appréhension, Charlie, le cadreur, sentit soudainement quelque chose lui effleurer le mollet. D’abord une simple caresse à peine perceptible, avant un contact prolongé, mélange d’humidité et de poils.

Et d’un coup sec, ce fut la morsure.

— Putain !! Y’a un truc qui vient de me croquer ! Vite, avancez !

— Calme-toi, tempéra Walker. On approche de l’extrémité du boyau. On y est dans moins de deux minutes.

Sans tenir compte de la recommandation, Charlie gesticulait dans tous les sens. Mu par le stress, il se rua en avant, mais se retrouva rapidement bloqué derrière son collègue preneur de son. Il se laissa alors emporter par un réflexe de survie. Pousser ou mourir, estima-t-il, loin de se rasséréner. Ses mains se plaquèrent contre les fesses de Jackson et exercèrent une pression si forte que ce dernier bascula dans un cri de terreur.

L’effet domino jouant son rôle, Jupiter et Walker furent entraînés dans un même mouvement. Les uns après les autres, ils dégringolèrent dans le conduit, jusqu’à la chute dans un vaste hall au plafond voûté. Groggy, la youtubeuse se releva dans un craquement de vertèbres avec l’aide de Jackson. Quand elle prit enfin conscience de son environnement, elle afficha un rictus de sidération, certaine d’avoir fait un bond dans le temps et d’être revenue aux années d’après guerre.

— Oh, merde ! Où a-t-on atterri ?

— Bienvenue à Gateway Station, notifia Walker.

Au-dessus de leur tête, des lianes de lierre s’échappaient de fausses verrières somptueusement décorées et poursuivaient leur route le long d’immenses arches au style néo-roman. Des lustres antiques — que n’aurait pas renié Louis XIV — crachaient une lumière orangée au toussotement erratique. De l’autre côté de la fosse, qui accueillait deux voies ferrées cachées dans l’obscurité, le quai se prolongeait en direction d’un mur de tuiles recouvert d’affiches surannées des années quarante.

— On est dans l’antre des Tortues Ninja ?

L’observation presque inaudible provenait de Charlie. Face contre terre, il se tenait le mollet.

— Mince, on t’avait oublié ! soupira Jupiter devant un grand bac en granit rempli de mauvaises herbes. Alors, tu as servi de petit déjeuner aux rats du coin ?

Sans attendre de réponse, la jeune femme délaissa sur-le-champ son cadreur, estomaquée par l’architecture splendide de la station de métro apparemment abandonnée depuis une éternité.

— Tu ne crois pas si bien dire, Jupiter. Il s’est fait mordre.

Walker relâcha le mollet de Charlie. Une entaille rouge aux contours boursouflés témoignait de sa rencontre fortuite avec un rongeur.

— Tu peux m’appeler Jup, comme tout le monde. Alors, ton verdict ? On ampute ?

— Ce n’est pas à prendre à la légère. Les rats sont porteurs de maladies infectieuses.

Jupiter ravala un éclat de rire étouffé. Walker semblait sérieux, il cherchait quelque chose dans une poche de son sac à dos. Elle allait s’excuser quand un crissement les alerta tous les quatre. Sur le quai opposé, un homme en fauteuil roulant fit une apparition remarquée. Il tenait un arrosoir coincé entre ses cuisses décharnées. Vêtu de guenilles, il se déplaçait à la vitesse d’un escargot. Il dépassa un banc aux lattes arrachées pour s’arrêter au pied d’un bac aux fleurs atrophiées.

— Putain, mais qu’est-ce qu’il branle, lui ? s’étonna Jackson, alors que le nouveau venu débutait sa séance d’irrigation en sifflotant un vieil air de Marvin Gaye.

Hermétique à la question, Walker continuait de fouiller dans le sac. Il finit par mettre la main sur les tubes d’antibiotiques de Zoey. Le médicament servait aussi de remède contre les morsures de rats, inévitables dans l’Underground. Il tendit plusieurs comprimés à Charlie.

— Avales-en un toutes les quatre heures jusqu’à demain. C’est de la pénicilline, ça empêchera l’infection.

— Merci, mec.

En face, les sifflotements de l’homme à l’arrosoir s’intensifièrent.

— Ne faites pas attention à Popeye, reprit Walker. Il vit à deux pas d’ici dans ce qu’on appelle un bunker.

— Un bunker ? répéta Jupiter.

— Rien à voir avec ce que tu penses. À l’origine, il s’agissait d’espaces conçus pour accueillir les travailleurs souterrains durant leurs pauses. Popeye passe quotidiennement arroser les fleurs de Gateway Station. Personne ne sait vraiment pourquoi, d’autant qu’elles sont mortes, mais il ne dérange pas alors on le laisse tranquille. Ça fait un bail qu’il ne dit plus un mot. La seule chose qui sort de sa bouche, ce sont ces sifflements.

Interloquée, Jupiter nota pour elle-même qu’il serait bon de tirer les vers du nez de cet énergumène.

Le genre de gars susceptible d’avoir un paquet d’histoires incroyables en stock.

— Dis-moi, Walker, c’est quoi cette Gateway Station ?

Non seulement elle n’en avait jamais entendu parler, mais surtout, elle se demandait comment un tel lieu pouvait exister.

— C’est une station abandonnée depuis 1945. Plus aucun métro n’y passe. Elle sert désormais de refuge provisoire à des SDF qui ne veulent pas s’aventurer trop loin dans l’Underground. On se trouve au niveau -1, donc près de la surface. Ceux qui logent dans le coin remontent fréquemment, contrairement aux véritables résidents qui peuvent rester de longues périodes sans voir la lumière du soleil.

La jeune femme buvait les paroles de Walker. Maintenant, elle n’avait qu’une hâte : descendre encore plus profondément.

— Et quel est l’intérêt de vivre sous terre ?

Elle remarqua les sourcils froncés du coursier et se reprit avec tact.

— Pardon, la formule n’était pas très heureuse. Je veux dire que j’ai du mal à saisir pourquoi vous ne remontez pas. Dehors, tout serait plus facile, non ?

— Tant qu’on n’habite pas ici, c’est difficile de se projeter. Chaque grounder a sa propre histoire qui justifie, au moins en partie, sa présence sous terre.

— Tu as dit grounder ?

Pendant la conversation, Jupiter sortit un miroir de poche et, méticuleusement, retira les toiles d’araignées empêtrées dans son brushing.

— On se surnomme ainsi dans l’Underground. Il faut bien comprendre que vivre ici-bas, c’est pour beaucoup ne pas se mêler au reste de la société. Évidemment, on trouve une majorité de malfrats et de SDF, mais tu as aussi pas mal de pauvres gars en frange du système qui désirent juste s’éloigner d’un monde dans lequel ils ne se reconnaissent plus. Tu vois ?

— Pas vraiment. Mais je suis là pour ça. Pour comprendre.

Jupiter se douta que Walker, sous couvert d’explication, donnait sa propre version des faits. Cet homme, qu’elle connaissait à peine, la touchait par sa manière d’être, sans fioritures. Bien loin de foutaises conspirationnistes ou de charabia incohérent, il tenait des propos auxquels il était possible de se rattacher.

Il serait parfait, estima-t-elle. Après tout, qui ne tente rien n’a rien. Lançons-nous.

— Si je te demandais de participer à mon vlog, est-ce que tu me dirais oui ?

À chaque sollicitation, quelle que soit la proie, Jupiter prenait une voix feutrée et adaptait le langage de son corps. Un réflexe inné qui, couplé à sa beauté, la transformait en séductrice irrésistible. Habituellement, cela fonctionnait plutôt bien.

— N’y compte pas !

Walker venait de doucher ses illusions.

— Je vous ai promis de vous emmener dans l’Underground, poursuivit-il, et ça s’arrête là. Ma femme m’attend.

— Ah ! Il y a donc une madame Walker.

Jupiter ressentit les prémices d’un sentiment qu’elle haïssait : la jalousie.

— Emily, c’est son nom. Allez, on repart. On a à peine effleuré le sous-sol. On va descendre plus bas, au niveau -2, et ensuite vous vous démerderez pour ressortir, alors repérez bien par où l’on passe.

Le quatuor se remit en marche en longeant le quai de Gateway Station. Vingt minutes plus tard, ils se retrouvèrent au milieu d’un hall lugubre parsemé de colonnes métalliques rouillées. Jupiter laissa parler son exaltation.

— C’est complètement hallucinant ! Charlie, essaie de faire quelques plans d’ensemble, on s’en servira au montage.

Le cadreur de la youtubeuse entama un panoramique partant des tuyaux qui couraient au plafond jusqu’au sol tapissé d’une boue séchée. Éclairée à contre-jour par un tube néon blafard, une espèce de grande armoire électrique se découpait en une ombre menaçante, ceinturée d’un grillage. Encore une fois, la zone était vide. En dehors du fameux Popeye, ils avaient croisé un chat, quelques rats et seulement deux grounders au visage crasseux.

— C’est normal de n’apercevoir personne ? Les cinquante mille quidams dont tu m’as parlé, où sont-ils ?

Avant de répondre, Walker s’assura de refermer la trappe dissimulée derrière les tuyaux en cuivre et éteignit sa lampe de poche. Il venait de les faire descendre dans un long puits creusé quasiment à la verticale, connu d’une poignée d’habitués. Ce raccourci, datant de l’après-guerre, partait de Gateway Station et amenait jusqu’au niveau -2 où ils progressaient dorénavant.

— Jup, ne cherche pas l’équivalent d’un Time Square, cela n’existe pas ici, rétorqua le coursier pour clore le sujet. Chacun se trouve un coin à l’écart des autres, et avec des dizaines de kilomètres de conduits dans l’Underground, aucune zone n’est dense en population. En tout cas dans les premiers niveaux.

— Et plus bas ?

Walker éluda alors qu’il vérifiait l’état de la morsure de Charlie.

— La plaie ne posera pas de problème. Bon, assez discuté, il est temps de vous abandonner.

Le visage d’Emily se matérialisa dans ses pensées. Avec l’espoir chevillé au corps, il misait tout sur les médicaments de Zoey pour amoindrir les effets de la maladie hormonale de sa femme.

— Tu ne continues pas un bout avec nous ? se tourmenta Jackson.

— Rassurez-vous, impossible de vous perdre dans ce secteur. Rebroussez chemin à l’opposé de la station électrique et marchez environ deux kilomètres en ligne droite dans le conduit en pente douce. Il passe sous l’East River. Vous arriverez alors à une jonction. Un panneau indicateur de directions y est planté en plein milieu. Suivez East Village, cela vous mènera directement à la surface. D’ici là, vous aurez de quoi filmer.

Spontanément, Charlie se jeta dans ses bras.

— Merci, Walker !

— N’oublie pas les antibiotiques. Et bonne émission à tous les trois.

Il s’empara de son sac à dos et les salua. Jupiter le reluqua de ses yeux de chat avec une certaine nostalgie.

Comment un mec qui vit sous terre peut-il avoir autant de prestance et de charme ?

Déçue de constater qu’il restait complètement insensible à ses atours, elle mit ça sous le tapis, se contentant de le remercier d’une poignée de main délicate.

— On t’ajoutera dans les crédits de la vidéo, finit-elle par sortir, avant de se rappeler qu’il ne verrait jamais le résultat.

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