Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 18 sur 47

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Brooklyn underground

Chapitre 8.2

8 . 2

 

Exécuter la course d’Ayaz ne réclamerait pas plus d’une heure. Un passage rapide du côté de Carroll Gardens, et ensuite, retour dans les bras d’Emily. Un contretemps parfaitement gérable.

Pressé d’en finir, Walker accéléra le pas dans le boyau reliant le -1 au-2. Pour aller plus vite, il avait choisi de jouer au yo-yo, à savoir descendre d’un niveau et remonter plus loin afin de récupérer une sortie proche de son lieu de destination. Il connaissait l’Underground comme sa poche, alors se diriger dans ce maillage de souterrains lui paraissait aussi naturel que de se lever le matin.

Un instant plus tard, un bâtiment étriqué pointa droit devant, dans une excroissance du -2. Nappé sous l’éclat blafard d’un néon, il ressemblait aux vestiges d’une scène de guerre avec ses murs balafrés et ses vitres brisées. En dehors d’un unique point d’entrée, le périmètre était balisé par des piles de pneus agencées en arc de cercle.

L’École.

Un lieu d’apprentissage rudimentaire désormais tenu par Mme Carroll. Walker regrettait que sa femme ait dû céder sa place, mais elle n’était plus en mesure d’enseigner. Dépossédée de son rôle de mentor, cela la minait d’abandonner ses élèves avec lesquels elle avait tissé des liens forts.

Ayaz gérait officiellement la structure, pourtant il n’y investissait plus grand-chose, préférant accorder son intérêt au Marché. En conséquence, les moyens manquaient cruellement. Emily s’était démenée et, grâce à son acharnement, on lui devait la présence d’un tableau en ardoise et d’une dizaine de chaises.

En approche de la ceinture de pneus, Walker marqua l’arrêt. L’odeur désagréable du caoutchouc humide lui remplit immédiatement les narines. Les abords de l’École baignaient dans la pénombre habituelle de l’Underground, et comme les derniers cours se terminaient à 13 h, la zone était logiquement déserte. Au moment de franchir le bâtiment, le coursier repéra deux taches claires à l’extrémité de son champ de vision dans un coin pourtant d’un noir d’encre. Le commun des mortels n’aurait jamais distingué quoi que ce soit, sauf que lui disposait d’une faculté rare : la nyctalopie. Cette acuité visuelle lui offrait le confort d’une vue parfaite dans l’obscurité. En contrepartie, elle s’accompagnait d’une mauvaise perception des couleurs et d’une douleur oculaire face à une luminosité excessive.

Intrigué, Walker se dirigea vers les deux points vifs. Ils prirent progressivement la forme d’une paire de baskets, au bout d’une ombre enchevêtrée entre les pneus. Le corps inerte appartenait à un enfant. Huit-dix ans, tout au plus. Il portait des ecchymoses sur la base de la nuque, et des coups de couteau ou de cutter sur les jambes. Les lacérations couraient jusqu’à son short, éclaboussé de sang.

Encore une victime de l’Underground…

Lorsqu’il retourna précautionneusement ce qu’il supposait être un cadavre, un gémissement presque inaudible monta à ses oreilles.

— Merde ! T’es vivant, toi !

À nouveau, une lamentation. Étourdi, le garçon tenta de s’extraire de l’assemblage de pneus, submergé par la peur. Il tenait fermement dans ses mains un papier griffonné et jauni par le temps.

— Calme-toi, tu ne crains plus rien. Comment est-ce que tu t’es retrouvé dans cet état, gamin ?

Walker l’aida à s’adosser contre une pile et ausculta ses jambes. Lacérées, elles faisaient peine à voir. Sur la cuisse droite, une entaille profonde dévoilait les strates de chair rose sous la pellicule de sang.

— Je… Ils m’ont attaqué quand je cherchais mon marque-page. Les mêmes que… que ce matin, je les ai reconnus. Il faut…

L’enfant voulut se relever brusquement, mais un pic de douleur le stoppa net dans son élan. Il poussa un cri déchirant. Des larmes coulèrent par torrents sur ses joues crasseuses quand Walker lui prit la main pour le rassurer.

— Comment tu t’appelles, petit ? Et tu viens de quel secteur ?

— Alvie, souffla-t-il, les dents serrées. Je vis sur la Voie 61 dans une ancienne cabine de train avec mon père.

Vu l’état des blessures, Walker estima que le gosse ne pourrait sûrement pas marcher jusque là. Décidément, le destin lui envoyait épreuve sur épreuve aujourd’hui.

— Très bien, je connais. C’est juste en dessous. Est-ce que ton paternel possède un talkie-walkie, à tout hasard ? Je pourrais tenter de le joindre avec le mien pour qu’il vienne te récupérer.

Comme les réseaux mobiles ne passaient pas sous terre, l’usage de ces appareils s’était progressivement démocratisé. Tant que la distance restait raisonnable et qu’on se positionnait sur une fréquence identique, la communication s’établissait. En principe.

— Oui, il en a un. Seulement, je crois qu’il ne fonctionne plus. Et puis je ne connais pas la fréquence.

Cela condamna l’idée de Walker. Il soupira longuement, sachant pertinemment qu’il n’abandonnerait pas le garçon à son triste sort. Avant tout, limiter le saignement abondant au niveau de la cuisse. Le coursier déposa au sol son sac à dos et fouilla dans le compartiment faisant office de trousse de secours. Avec un air satisfait, il en sortit un rouleau de bandage en tissu élastique. Encore un cadeau de Zoey qui avait décidé de le transformer en une pharmacie ambulante.

Garde ça en permanence sur toi, lui avait-elle conseillé. Vu les endroits où tu crapahutes, cela finira par te servir un jour !

Justement, ce jour était arrivé.

Prudemment, Walker entoura la cuisse d’Alvaro avec le pansement auto-adhésif et serra ensuite le plus fort possible, ce qui déclencha à nouveau des larmes chez l’enfant.

— Parfait ! Cela devrait suffire pour l’instant. On va pouvoir se mettre en route.

Ce contretemps allait décaler son retour auprès d’Emily. Il préféra la prévenir.

— Ne bouge pas, Alvie. Je passe juste un appel.

Il s’éloigna de la pile de pneus et sélectionna sur le talkie-walkie le canal de son domicile. Un bip retentit durant plusieurs secondes et une diode verte s’alluma sous le haut-parleur, signe de la synchronisation effective.

— Ray à Emily. Ray à Emily.

…

— Ray à Emily. T’es là, chérie ?

Un grésillement se fit entendre, entrecoupé de bribes de mots hachés.

— …arche mal. Ici …ly, j’éc…

— Em, je ne sais pas si tu captes, mais j’ai un contretemps au -2. Je fais au plus vite. Je t’aime. Terminé.

— …rive pas à…u peux…

La communication s’interrompit et un silence remplaça la friture. Rien d’inattendu puisque les échanges d’un niveau à l’autre passaient rarement. Irrité, Walker rangea le talkie-walkie et rejoignit Alvaro.

***

La Voie 61 paraissait interminable. Ils progressaient le long des rails. Emprunter le vieux monte-charge pour gagner du temps avait été le plus compliqué. Heureusement, malgré ses blessures, Alvaro s’était montré courageux, à l’aise avec l’expérience de la cage en bois et la descente dans le noir total.

La conversation se réduisait au strict minimum. L’un conservait son souffle quand l’autre tâchait de se faire oublier malgré des gémissements réguliers. Comme Alvaro ne pouvait poser la jambe au sol, Walker le portait sur son dos, avec le sac plaqué contre la poitrine. Une épreuve éreintante dans ces tunnels où trébucher était monnaie courante.

— On arrive, m’sieur Walker ! Tenez bon !

— Merci du conseil, Alvaro. Alors, c’est donc là que vous vivez, toi et ton père.

Devant eux, la cabine scintillait sous les ampoules incandescentes. Un homme engoncé dans une veste en cuir s’affairait à nettoyer quelque chose près des rails, accroupi sur un parterre de gazon synthétique. Quand il remarqua la présence du coursier et de l’enfant, il se précipita à leur rencontre.

— Alvie !! Où est-ce que tu étais ? Je me suis fait un sang d’encre.

Walker nota que le quinquagénaire boitait de la jambe droite, ce qui lui donnait une curieuse démarche. Malgré cela, il dégageait une prestance indéniable.

Le garçon bredouilla, toujours accroché au dos de son sauveur.

— Bon Dieu, mais qu’est-ce qui t’es arrivé ?

Reyes constata les blessures sérieuses.

— C’est à cause de vous ces entailles ?

Il jeta un regard noir à Walker. Il regrettait déjà d’avoir rangé le Beretta dans sa planque au-dessus de la double porte. Une fois dans ses bras, Alvaro craqua. Entre deux sanglots, il raconta la vérité.

— Lui, il m’a sauvé, papa. Il s’appelle Walker et m’a trouvé devant l’École.

— L’École ? Pourquoi tu y es retourné ?

— J’étais parti chercher le mot de maman que j’avais laissé dans la classe. En sortant, on m’a agressé et…

Le père consola son fils, secoué de spasmes, puis grimpa le marchepied pour se faufiler dans la cabine.

— Suivez-moi, fit-il à l’attention du coursier en sueur. Je me nomme Hector Reyes et je n’oublierai pas votre geste.

Il déposa Alvaro le plus doucement possible sur la banquette habillée d’un plaid aux couleurs automnales. Walker pénétra à son tour dans l’antre de la petite famille, surpris de découvrir un intérieur chaleureux. Plusieurs détails attirèrent son attention, à commencer par le plafond, teint en bleu ciel, où siégeait une trappe en verre. Le subterfuge permettait ainsi de s’imaginer à l’extérieur, pour le prix de quelques pots de peinture. Un revêtement en mousse d’isolation ceinturait chaque fenêtre, dont la plupart étaient condamnées par un cadenas. Au-dessus de l’une d’elles était solidement accrochée une hache de secours. Un modèle noir et orange utilisé par les pompiers.

L’homme est prévoyant, estima Walker.

En tournant la tête en direction du fond de la cabine, il remarqua dans un premier temps la kitchenette relativement bien équipée — un luxe dans l’Underground — où brûlait un bâton d’encens, puis la salle de bain, visible dans l’interstice d’une porte entrebâillée.

Beau boulot d’aménagement.

— Tenez, Walker. Ou vous allez finir déshydraté.

Hector Reyes offrit un verre d’eau fraîche qu’il posa sur le minuscule coin snack en PVC, à côté d’un boitier de talkie-walkie désossé, et retourna ensuite au chevet d’Alvaro, déjà endormi.

— C’est vous aussi, ça ? constata-t-il en pointant le bandage qui entourait la cuisse de l’enfant. Je ne sais comment vous remercier.

— C’est normal de s’entraider dans l’Underground. Écoutez, je n’ai pas le temps de m’attarder, alors je vais vous abandonner, maintenant que votre fils est hors de danger. Je peux vous laisser des antibiotiques, j’en ai sur moi.

— J’ai tout ce qu’il faut au niveau des médocs, ça ira. Depuis mon AVC il y a trois ans, je traîne la patte comme vous le voyez, et je suis obligé de me bourrer d’antiépileptiques. J’ai donc une bonne pharmacie.

Walker avala le verre d’eau d’un trait et se dirigea vers la double porte.

— Avant que vous partiez, dites-moi, qui a fait ça à mon Alvie ?

— Il m’a simplement précisé qu’il s’agissait de gosses avec l’envie de le dépouiller. Selon lui, c’est une bande qui l’avait déjà attaqué ce matin.

Hector tapa du poing sur la table snack, si fort que les vibrations renversèrent le verre vide. Le regard perçant du père protecteur se déporta vers l’enfant, puis cibla à nouveau le coursier.

— Je suis certain qu’ils n’agissent pas seuls. Vous ne pensez pas, Walker ?

— Si vous cherchez un nom, n’allez pas bien loin. En montant dans votre cabine, j’ai repéré l’inscription peinte à la bombe, encore fraîche. Et je ne connais qu’un gars capable de faire appel à des gamins pour ses basses besognes : Traeger.

— Effectivement, il est passé tout à l’heure avec la volonté de me faire cracher un loyer. De l’extorsion pure et simple.

— J’en toucherai deux mots à Ayaz.

En s’appuyant sur l’un de ses codes de l’Underground — ne jamais trop se dévoiler —, Walker préféra ne pas faire allusion à sa propre expérience avec Traeger.

Reyes le raccompagna jusqu’au marchepied et le remercia une nouvelle fois, toujours avec ce léger accent difficilement identifiable.

— Vous bossez pour Elijah ? s’enquit-il. Je fais un peu de manutention au Marché les après-midis. Ça me permet d’entretenir le wagon et de faire plaisir à Alvie.

— Effectivement, je suis coursier. Souhaitez un bon rétablissement à Alvaro de ma part.

Ils partagèrent une poignée de main aussi franche que vigoureuse, avant que Walker ne quitte la Voie 61 au pas de course.

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