Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 46 sur 47

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Brooklyn underground

Épilogue

 

Le générique du journal télévisé fit bondir Jupiter. Le genre de réveil brutal qu’elle détestait. Elle gigota sur le canapé pour changer de position, puis finit par relever mollement la tête du coussin où elle avait laissé une signature de bave. D’humeur bougonne, elle regarda l’heure sur la mini station météo : huit heures du matin. Encore une fois, elle s’était endormie comme une masse. Cela lui arrivait régulièrement depuis qu’elle avait réintégré le nid familial. Du moins, l’appartement qu’elle et son père louaient provisoirement à Newark, dans la banlieue de New York. Le temps que la Grosse Pomme panse ses blessures.

Autant la propriété de Chuck sur Staten Island que le deux-pièces de Jupiter dans le quartier du Queens étaient sinistrés. Ils avaient donc poussé ensemble la porte d’agences immobilières afin de trouver au plus vite un meublé, avec l’envie commune de renouer des liens. Après quelques visites infructueuses, ils s’étaient décidés pour un charmant meublé de style colonial à la superficie raisonnable. De quoi ne pas se marcher dessus. Ça, Jupiter y tenait tout particulièrement.

Le salon baignait dans la pénombre, à peine rehaussée d’un trait de lumière filtrant à travers le volet électrique de la baie vitrée. La jeune femme bâilla si fort qu’elle fit claquer sa mâchoire. Les yeux entrouverts, elle dirigea son regard vers le guéridon plaqué contre le flanc du canapé. Elle y aperçut un post-it collé entre la pile de livres et la grande bougie parfumée à la vanille. Une habitude que prenait dorénavant Chuck quand il partait travailler à l’antenne météorologique de New York. À la suite de la destruction du Ranch sur Staten Island, le gouvernement avait délocalisé la structure à Paterson, vingt kilomètres plus au nord. Encore somnolente, Jupiter tendit le bras pour s’emparer du papier de couleur griffonné de quelques mots.

Bon réveil, Jup.

Je vais rentrer tard ce soir, j’ai une réunion qui va s’éterniser au boulot. On se rattrape demain, on commandera des sushis. Je te dis merde pour ton entretien cet après-midi. Ces maudites chaînes locales vont finir par reconnaître ton talent, ma fille.

Je t’aime

Quand Jupiter recolla à tâtons le post-it sur le guéridon, ses doigts frôlèrent du métal froid. Celui de la médaille que le maire de la ville avait personnellement remis à Chuck Arys pour son alerte, et plus largement l’ensemble de sa carrière. Cette gratification, à laquelle le météorologue ne prêtait pas le moindre intérêt, occupait depuis plusieurs semaines la même place, tant et si bien qu’elle commençait à être recouverte de gouttelettes de cire.

En fait, la fierté qu’il lisait dans le regard de sa fille depuis la reconnaissance de son travail acharné suffisait amplement à Chuck. Si le nombre de victimes de Nina n’était pas encore définitif — on parlait déjà d’un millier de morts —, le pire avait malgré tout été évité grâce à l’intervention de dernière minute de « Papa la Médaille », comme Jupiter le surnommait dès qu’elle voulait le faire enrager.

Elle sourit en y repensant. Puis elle se projeta dans l’après-midi, et son anxiété monta en flèche. Son énième entretien d’embauche devait aboutir à quelque chose de concret cette fois-ci. La décision d’abandonner sa chaîne YouTube Le Monde de Jupiter pour se lancer dans le véritable journalisme télévisé n’avait pas été simple à prendre, mais elle s’en sentait capable, même sans diplôme. Et surtout, cela lui permettrait de moins ressasser les souvenirs pénibles rattachés à Charlie et Jackson. Elle s’estimait responsable et en souffrait en silence. Après presque deux mois, les corps n’avaient toujours pas été retrouvés. Il fallait donc se rendre à l’évidence, si insupportable fût-elle. Et pourtant, la jeune femme entretenait une infime flamme d’espoir, faite de suppositions hasardeuses. Après tout, aux dires de Walker, l’Underground se composait d’un gigantesque labyrinthe de galeries dont personne ne connaissait vraiment l’étendue.

Du bruit parvint de la seconde chambre, celle au fond de l’appartement. D’abord un grincement de porte, suivi de pas feutrés. Un ventre proéminent surgit de l’ombre nappant le couloir.

— Bonjour, Jup. Tu es réveillée depuis longtemps ?

— À l’instant. Papa a laissé un mot, il rentrera tard. On se prévoit une soirée Netflix ?

Emily valida l’idée avant d’embrasser la jolie rousse sur le front.

— Je sais que je te le dis souvent, lui glissa-t-elle d’une voix douce, mais ça me gêne d’avoir piqué ta chambre. À force de dormir sur ce canapé, tu vas finir avec une scoliose.

Les semaines passant, la connivence entre les deux femmes ne faisait plus aucun doute, en dépit de la dizaine d’années qui les séparaient. Une fois le malaise des premiers instants mis de côté, la cohabitation s’était faite naturellement. L’initiative de recueillir la veuve de Walker provenait de Jupiter. Chuck avait donné immédiatement son aval, sans tergiverser. Après tout, le météorologue devait la survie de sa fille au coursier.

Mais pour bien comprendre, il fallait remonter un peu plus dans le temps.

***

Deux jours après le passage dévastateur de Nina

Emily s’apprête à quitter la ville, et même le pays, avec un objectif : retourner au Mexique. À ses origines. Après avoir affronté l’enfer, plus rien ne la retient ici-bas. Des garde-côtes l’ont secourue en état d’hypothermie dans le Brooklyn Battery Tunnel. Elle a eu la présence d’esprit de se souvenir de cette sortie à emprunter en cas d’effondrement de l’Underground. Sans pass, elle remercie la providence d’être tombée sur un accès ouvert.

Déboussolée, sans foyer et plus faible que jamais, elle erre près de Grand Central Terminal à la recherche d’un train où monter. Une voix se manifeste dans le haut-parleur de son talkie-walkie. Celui récupéré sur Traeger. Sans vraiment savoir pourquoi, elle a conservé l’appareil, avec l’espoir fou d’entendre à nouveau son amour. Pas de miracle, le timbre est féminin. Elle ne capte que des bribes de phrases à cause de la réception crachotante. Dans un premier temps, elle pense à Zoey, la pharmacienne, avant que la femme mystérieuse ne donne son curieux prénom : Jupiter. Elle aurait des renseignements importants sur Walker, mais elle préfère ne rien évoquer sur le moment. Une rencontre est alors organisée.

Toutes les nuits, Emily revivait les derniers instants de Walker en se replongeant dans les mots de Jupiter. Il s’était battu jusqu’au bout, sans jamais lâcher prise, avec un objectif tracé en filigrane : la retrouver. Au-delà des larmes qui humidifiaient son oreiller, la future mère s’endormait toujours confiante dans l’avenir. Un avenir qu’elle comptait bien se bâtir, pour sa fille.

C’est ce qu’aurait voulu Ray…

***

— Le petit-déj est prêt, Jup.

Emily déposa sur la table basse le plateau-repas qu’elle venait de préparer avant de s’affaler sur le canapé. Des effluves de pancakes et de miel se répandirent dans l’appartement lorsqu’elle souleva la cloche en verre.

— J’arrive, ne mange pas tout ! cria la rousse incendiaire depuis les toilettes, ses derniers mots couverts par le bruit de la chasse d’eau.

— Tiens, ils parlent de l’Underground aux infos. Il y en aurait pour cent cinquante milliards de dollars de dégâts. Toujours cette manière de mettre le pognon sur un piédestal avant l’humain.

Emily avait le regard vague et la main posée sur son ventre arrondi.

— Tu devrais éviter ça, lui conseilla Jupiter.

Elle attrapa la télécommande et éteignit la télévision. Le silence revint dans l’appartement jusqu’à ce que la sonnerie de la porte d’entrée retentisse et fasse sursauter les deux filles.

— Merde, même pas moyen de prendre un petit-déj tranquille… OK, je gère. Occupe-toi du dernier pancake, il faut que tu te remplumes, sinon ta gosse va crier famine aussitôt sortie !

Avec une coulée de miel à la commissure des lèvres, Jupiter se dirigea vers le hall et cala un œil contre le judas.

— C’est un livreur. Est-ce que tu attends quelque chose ?

Emily souleva les épaules.

— Non.

— Bon, j’ouvre. On verra bien. Si jamais c’est un tueur en série, il y a une bombe de gel paralysant dans mon sac derrière le canapé.

Un sourire se dessina sur le visage de la latino.

Sur le palier, le livreur marqua un temps d’arrêt, intimidé par la beauté de la jeune femme en nuisette. Il finit par reprendre ses esprits et tendit un colis grand comme deux boites à chaussures.

— Signature ici, s’il vous plait, requit-il en présentant un smartphone. Avec le doigt, ça ira.

Une fois la porte refermée, Jupiter lut à voix haute les informations présentes sur l’étiquette d’expédition.

— Pour Chuck et Jupiter Arys, ainsi qu’Emily. Ça provient de… Oh merde !

Emportée par la curiosité, Emily quémanda la suite.

— Alors ?

— Reyes ! C’est indiqué que ça vient de cet enfoiré d’Hector Reyes.

L’ancien membre du cartel de Medellín s’était volatilisé après le dénouement au cimetière de Green-Wood. Sur la voie de la rédemption, il avait mal encaissé la mort brutale de Walker. De brefs adieux, quelques mots de réconfort, une poignée de main sincère, et des larmes sur les joues d’Alvaro : voilà comment, en résumé, s’était déroulée la fin d’une collaboration de circonstances.

— Comment peut-il avoir ton adresse, Jup ? Et savoir que je vis ici.

Emily ne connaissait Reyes que par récit interposé, mais semblait autant interloquée que Jupiter.

— Aucune idée. J’imagine que ce genre de gars a de la ressource et ne s’arrête pas à ces barrières-là. Voyons voir…

Avec un peu d’appréhension, Jupiter déchira le ruban adhésif qui maintenait scellé le colis. Les pans du carton s’ouvrirent sur une avalanche de billets de banque de cent dollars, réunis par paquets dans des fourreaux de papier. Il y en avait des milliers. Des dizaines de milliers.

Et un mot.

Si à aucun moment je n’ai souhaité profiter de cet argent sale (sûrement une histoire de karma ou de rédemption), je suis heureux que mes erreurs du passé vous aident aujourd’hui. Les coupures sont non traçables. Faites-en bon usage. Et ne cherchez pas à comprendre comment je vous ai retrouvé ! Jupiter, c’était un plaisir d’avoir fait ta connaissance. J’aurais aimé qu’Alvie reste en contact avec toi, mais cela entraînerait trop de risques des deux côtés. Emily, sache que Walker n’a jamais abandonné. Pour toi et pour nous. Cela ne te le rendra pas, néanmoins tu peux être fière.

Les initiales d’Hector Reyes étaient apposées en bas. Derrière la note manuscrite, un dessin aux traits approximatifs avait été esquissé et signé par Alvaro. On y devinait le visage de son héros du monde réel : Walker.

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