Brooklyn underground
15h00/16h00
Chapitre 8
15:00-16:00
OceanofPDF.com
8 . 1
L’Arche.
C’est ainsi que Traeger avait baptisé son quartier général. Une fois sur place, à l’ouest de l’unique tunnel du niveau -6, on en comprenait la raison : une superbe voûte en pierres de taille habillait le plafond sur une cinquantaine de mètres. Personne n’en connaissait l’origine, alors chacun y allait de sa théorie, sans posséder pour autant les clés du mystère. Une chose certaine, à cette profondeur, il était impossible qu’il s’agisse d’une construction abandonnée par la ville, à l’instar de certaines stations de métro. Les premiers habitants de la zone auraient peut-être pu répondre à la question, mais leurs cadavres pourrissaient dorénavant sous le sol bétonné de l’Arche. Tous massacrés. Traeger s’en était chargé sans le moindre remords, souhaitant dès le départ marquer les esprits en tant que meneur.
Ne rien laisser au hasard.
En dehors de l’édifice de pierre, le site intriguait les nouveaux venus par ses équipements surprenants. On y trouvait pêle-mêle un panier de basket, une cage circulaire aux barreaux dorés, du matériel militaire volé et même une baignoire îlot. Protégée des regards indiscrets par un drap tendu, celle-ci siégeait sur une petite estrade en bois. À travers une latte cassée du plancher, on apercevait les tuyaux d’eau reliés sauvagement à une vieille canalisation de la ville encore en activité.
L’étape suivante — amener le courant — n’avait jamais pu aboutir à cause de la distance des relais électriques. À défaut, une rangée de chandeliers dorés garnis de bougies éclaboussait le périmètre d’un éclat vacillant. Une solution provisoire pour un problème en passe d’être réglé au vu des perspectives. L’intégralité des niveaux de l’Underground appartiendrait bientôt à Traeger.
Assis sur un siège ancestral de Cadillac lui servant de trône, le leader autoproclamé inspecta la maigre récolte du jour d’un air insatisfait : une lampe de poche rechargeable à l’aide d’une manivelle, des gants en cuir de bonne facture, deux montres dont l’une à la vitre fissurée, un couteau à pain et une Gameboy en piteux état. Sans grande surprise, il s’agissait là d’un ensemble hétéroclite à la valeur insignifiante.
Face à lui, des visages noircis aux regards désabusés guettaient avec appréhension une réaction. La dizaine de recrues, en majorité des garçons, oscillait entre dix et quinze ans. Au-delà, il arrivait que certaines fortes têtes se rebellent, donc on ne les acceptait plus. Les orphelins des bas-fonds plongeaient dans cette vie misérable d’esclavage moins par choix que par volonté de survivre. Poussés par la famine, ils devenaient en quelques mois de précieux détrousseurs. Si leurs trouvailles rapportaient peu — en tout cas bien moins que l’héroïne —, cela permettait de propager l’emprise de Traeger. Ce dernier, emporté par une soif de pouvoir et un appétit vorace pour la violence, appuyait sa domination grâce à la peur. Un créneau dont les balises échappaient à toute rationalité depuis quelque temps.
Précédée par le son métronomique de ses talons sur le béton de l’Arche, Bella fit son apparition au moment précis où Lynch ratait son énième lancer, seul devant le panier de basket. La jeune mexicaine gérait d’une main de fer le racket ainsi que le trafic de drogue à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Underground.
— Je vois que tu es toujours aussi nul ! Tu devrais arrêter, Lynch. Tu n’es vraiment pas fait pour ce sport. Tente plutôt les fléchettes.
L’homme de main balaya la remarque d’un geste de la main. Il n’aimait pas le caractère effronté de Bella, pourtant il devait l’admettre, son efficacité n’était jamais prise en défaut. À seulement vingt-trois ans, la petite protégée de Traeger gérait une grosse partie de son business avec sang-froid et intransigeance. Autant dire qu’il valait mieux éviter de se retrouver en conflit avec elle. Sous ses airs de bomba latina échappée d’une telenovela sirupeuse se cachait une femme prête à tout. À commencer par le pire.
— Salut Isabella. Alors, ce deal avec Tak Khunn ? se renseigna Lynch en récupérant le ballon de basket.
Nouveau lancer. Nouvel échec.
Bien fait ! pensa-t-elle. En dehors du colosse, personne ne l’appelait ainsi. Elle détestait par-dessus tout son prénom dans sa forme intégrale.
— La mafia de Chinatown accepte d’écouler une partie de notre stock. Il reste simplement à définir les modalités précises de l’échange et à revoir leur pourcentage, car ils sont un peu trop gourmands.
— T-t-trop gourmands ?
Bella reconnut la voix chevrotante de Traeger dans son dos. Avant qu’elle n’ait eu le temps de se retourner, elle sentit des mains se poser sur ses hanches et bifurquer jusqu’au galbe de ses fesses. Malgré le dégoût, elle ne broncha pas.
— Tu as bien entendu, boss. Ils acceptent l’échange si on leur refile cinq pour cent supplémentaires. Ils promettent une exclusivité sur tout Chinatown et même un bonus à ton attention.
— Hum, maintenant que tu m’as appâté, il faut m’en dire plus, Bella.
Traeger se plaqua énergiquement contre ses fesses. Tandis qu’il enveloppait la jeune femme de ses bras possessifs, il fit signe à Lynch de s’éloigner.
— Tu ne devineras jamais qui a rendu visite à Tak Khunn ce matin…
— Je donne ma langue au chat, lui souffla-t-il dans l’oreille avec une pointe d’excitation.
Bella essaya de maîtriser sa respiration, ainsi que son envie irrésistible de le repousser, quand il s’aventura sous son débardeur. Par habitude, elle le portait systématiquement à nu. Sans se soucier de la douleur qu’il pouvait infliger, Traeger pressa avec insistance les seins de la Mexicaine.
— Alors, d-d-de qui s’agit-il ?
Elle fit volte-face et lui arracha un baiser furtif, de façon à s’extraire de ses griffes.
— Ayaz. Il aimerait profiter de leur protection. Contre les cinq pour cent supplémentaires de marge, Tak Khunn s’engage à le trahir et à te livrer sa dépouille.
Surpris, Traeger ne chercha pas à poser à nouveau ses mains sur Bella, trop occupé à réfléchir aux conséquences de cette proposition alléchante. Dans l’Underground, il était compliqué d’approcher Elijah Ayaz, toujours bien entouré. L’occasion méritait donc d’être saisie. D’un autre côté, se débarrasser du leader de cette manière, avec l’aide de la mafia chinoise, pouvait entraîner une vague de rébellion dans les niveaux supérieurs de la cité souterraine.
Un risque à prendre.
— Très bien, conclut-il d’un regard sombre. Donne mon accord de principe à cette bande de bouffeurs de riz.
La remarque désobligeante hérissa le poil de Bella. Au plus profond de son être, elle détestait le caractère raciste de Traeger, autant que sa violence implacable. Néanmoins, elle reconnaissait volontiers qu’il lui apportait une position enviable. Grimper dans la chaîne alimentaire de l’Underground n’avait pas de prix.
— Je m’en occupe demain sans faute, boss. En attendant, je dois remonter à la surface pour réceptionner le paiement d’une livraison sur la péninsule à Coney Island.
Elle tourna les talons quand il l’apostropha.
— Avant de partir, fais-moi plaisir et gère cette histoire de sacs de céréales. Je n’ai pas le temps, j’ai une nouvelle visite de courtoisie à honorer.
La Mexicaine acquiesça en silence, désabusée par l’ironie du terme choisi. Intimidation collait mieux à la réalité que courtoisie. Plus il étendait son empire, plus Traeger se transformait en un véritable despote. Qu’à cela ne tienne, ce qui la préoccupait en premier lieu, c’était sa place à elle sur l’échiquier de l’Underground. Et Bella comptait bien en devenir la reine, portée par une ambition inébranlable.
Les poings serrés, elle se remémora par flashs fugitifs les étapes l’ayant amenée à sa position. Les crises de stress régulières. La première hospitalisation, rapidement suivie d’autres séjours en soins intensifs. L’envie d’oublier. De tout oublier… Le refuge dans la drogue par dépit et facilité. La vie dans le caniveau — littéralement — à l’état de déchet jusqu’à ce que Traeger la ramasse et la façonne.
D’objet sexuel cocaïné à bras droit privilégié du trafiquant : l’ascension était digne d’une success story, à même d’être adaptée par Hollywood. Aujourd’hui, au cœur de l’obscurité, Bella commençait à revivre, rassurée de maîtriser les contours d’un monde qu’elle domptait peu à peu.
Mais dans l’immédiat, il fallait gérer le quotidien. En l’occurrence réprimander des incapables selon l’ordre de Traeger. Elle longea le demi terrain de basket pour aboutir à un box fermé en pierres de taille. Après avoir attrapé l’un des sacs de céréales entreposés sur un flanc, elle s’approcha d’un groupe d’hommes affublés de bonnets noirs. Ils discutaient et riaient grassement dans la zone de repos jonchée de matelas. Comme dans une ruche, l’Arche disposait de différentes classes. Ceux-là, relativement limités intellectuellement, se chargeaient des basses besognes, notamment la manutention des denrées alimentaires.
— Salut, Bella ! lança l’un d’eux. Tout va bien ?
En guise de réponse, elle jeta le sac de céréales à leurs pieds et donna un coup de talon dedans. De l’enveloppe percée en toile de jute s’échappèrent une multitude de grains et de petites boules marron.
— Qu’est-ce que vous voyez, là ?
La séduisante jeune femme semblait transformée. Ses traits s’étaient subitement endurcis.
— Des céréales ? tenta le plus âgé des bonnets noirs.
À peine les mots prononcés, elle balança un second coup de pied, cette fois dans le tibia de l’homme qui hurla de douleur.
— Un simple réajustement, messieurs. On a un box fermé pour ranger les provisions. Si vous déposez des sacs de nourriture à l’extérieur, les rats en profitent comme vous le constatez. Vous avez pigé ? Parce que ce sera le dernier avertissement.
Alors que tous approuvèrent d’un hochement de tête, Lynch adressa une grimace à Bella en passant devant elle.
— Rappelle-moi de ne plus jamais manger de céréales.
Elle voulut rétorquer quelque chose, mais elle avait déjà assez perdu de temps, et elle ne pouvait se permettre de rater son rendez-vous à l’extrémité sud de Brooklyn.
OceanofPDF.com