Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 22 sur 47

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Brooklyn underground

Chapitre 9.3

9 . 3

 

Tout s’était parfaitement déroulé. Amador, le contact d’Ayaz à Army Plaza, avait remis à Walker un stock de produits tout en se laissant aller à quelques aveux grivois sur le leader de l’Underground. Apparemment, les deux hommes se connaissaient suffisamment pour que la marchandise soit donnée sans poser de questions. Cela tombait bien, le coursier n’aimait pas faire la causette plus que de raison. Surtout, par expérience, il n’offrait sa confiance qu’à long terme. Avec les années, il s’était tissé un réseau aussi restreint que fiable, dont faisaient partie Zoey et Alfonso le pâtissier milanais. À l’opposé, Amador ne remplissait pas encore les conditions d’entrée dans son « cercle ». Alors, autant éviter de traîner dans le coin. Ne jamais rester durablement au même endroit en extérieur : une règle que Walker n’oubliait jamais.

Dans le hall du vieil entrepôt, il resserra les lacets de ses baskets et réagença le contenu de son sac à dos boursouflé. Principaux accusés : les goulots des gourdes filtrantes qui s’enfonçaient entre ses vertèbres. Il portait facilement une quarantaine de kilos, donc il tenait à se sentir le plus à l’aise possible. Heureusement, le trajet jusqu’au Marché serait de courte durée.

Lorsqu’il sortit d’Army Plaza, une pluie éparse s’abattit sur sa casquette des Yankees. La météo s’était dégradée à une vitesse inattendue. Il leva les yeux, subjugué par la forme des strates nuageuses. Elles donnaient l’impression de déchirer le ciel, comme si les ténèbres toquaient à la porte de la ville qui ne dormait jamais. Le bitume mouillé exhalait une odeur tenace que Walker estima voisine du patchouli. C’était l’un des petits jeux qu’il affectionnait : il adorait trouver des corrélations aux senteurs passant sous ses narines.

Dans l’immédiat, il lui tardait surtout de s’enivrer du parfum corporel d’Emily. Habité de pensées charnelles, il longea en pilotage automatique une enfilade de bâtiments industriels délabrés jusqu’à atteindre le canal de Gowanus, réputé pour ses eaux contaminées. Entre les nids de poule de la chaussée, les mauvaises herbes pullulaient. La preuve supplémentaire que cette zone de Carroll Gardens était purement et simplement laissée à l’abandon par la mairie.

Il marchait prestement, la casquette en berne, pour se protéger de la pluie. La visière lui bouchait la vue sur la ruelle d’en face, là même où un SUV massif quittait son emplacement le long du trottoir. Le véhicule approcha en roulant au pas et tourna dans l’artère perpendiculaire pour se retrouver un instant après dans le dos de sa cible. Soudainement, le moteur rugit. Dans une embardée, le Ford Explorer accéléra à fond pour doubler Walker et pila quelques mètres plus loin. Le dérapage laissa une traînée de gomme brûlée sur l’asphalte trempé. Cramponné au volant, Woody Albuquerque jeta un œil au rétroviseur extérieur pour capter le reflet dégoulinant du coursier.

— Va me le chercher ! ordonna-t-il à Casey McKenna.

Surpris, Walker tentait d’analyser la situation quand un individu en chemise bariolée sortit du côté passager, armé d’un couteau à la lame impressionnante. D’une voix si rauque qu’elle semblait peiner à s’extraire de sa gorge, il hurla pour que les intempéries ne couvrent pas l’injonction :

— Ne fais pas d’histoires et tout ira bien ! On a seulement besoin de te parler.

Impassible, il avançait froidement dans sa direction. L’ombre d’un troisième homme se dessina dans l’habitacle au moment où un éclair déchirait les nuages. Les instincts primaires de survie de Walker prirent le dessus, comme un shoot d’adrénaline. Sans réfléchir, il bondit de l’autre côté de la promenade longeant le canal et s’engouffra à toute vitesse dans une ruelle entre deux entrepôts, bien trop étroite pour être empruntée par un véhicule.

Il courait maintenant à perdre haleine sous une averse de plus en plus soutenue en maudissant le contenu du sac qui le ralentissait. L’adhérence devenait hasardeuse. Ses baskets s’écrasaient à chaque enjambée dans les flaques d’eau constellant le passage. Surtout, un point le taraudait : qui étaient ces gars décidés à l’interpeler ? Des flics en civil ? Peu probable vu leur façon de faire. Avec un peu de chance, il n’aurait pas l’occasion de leur poser la question.

Sauf qu’un coup d’œil au-dessus de son épaule lui confirma ce qu’il redoutait.

Et merde !

Si le SUV n’avait pas suivi, Walker ne s’était pas débarrassé pour autant de l’homme au couteau. Heureusement, il connaissait suffisamment bien le maillage du quartier pour espérer semer ses mystérieux poursuivants, du moins s’il conservait la même cadence. À l’extrémité de la ruelle, il déboucha sur un axe perpendiculaire à Ninth Street, balayé par de fortes bourrasques.

Réfléchis, et vite.

L’accès le plus proche pour l’Underground, celui de Brooklyn Heights, se situait à dix minutes au pas de course. Mais y arriver nécessitait de franchir à nouveau le canal de Gowanus et donc de traverser par le pont de Ninth Street. C’était plutôt risqué et sans repli possible, alors il jugea plus opportun de prendre la tangente, quitte à se rallonger. Problème : quelques foulées plus loin, il repéra la silhouette du SUV en train de zigzaguer au milieu du trafic aéré de la double voie. Il sentait le filet se resserrer autour de lui.

Mais quelle journée de merde !

Changement de plan. Pendant son revirement d’urgence, Walker dérapa sur le trottoir trempé, évitant de justesse la chute. Plus le choix, maintenant. Il détala en direction de Ninth Street quand McKenna déboulait tout juste de la ruelle.

Le pont n’était qu’à une centaine de mètres. Plus il s’en rapprochait, plus Walker craignait de se retrouver piégé comme un rat lors de la traversée. Et il ne se voyait pas plonger dans le canal pollué. Pour l’instant, grâce à sa bonne condition physique, il maintenait l’écart avec son poursuivant en chemise bariolée. À chaque enjambée, des gerbes d’eau s’insinuaient dans ses baskets déjà trempées, les alourdissant encore un peu plus.

Le long de l’axe principal, Albuquerque bataillait pour gagner du terrain à cause de la circulation densifiée. Ralenti par un camion de déménagement, il fit grimper le Ford Explorer sur le trottoir. La secousse dans l’habitacle propulsa l’homme à l’arrière entre les deux sièges de devant.

— Ed, putain ! Reste à ta place.

Le véhicule explosa la vitre d’un panneau publicitaire avant de revenir sur la chaussée dans un brusque écart. Albuquerque resserra ses doigts imposants autour du volant en cuir.

— Parfait, conclut-il d’un sourire après un examen fugace du GPS. On va le coincer au niveau du pont.

— C’est lui là-bas entre les deux parapluies ? se renseigna Ed, brinquebalé dans tous les sens.

— Ça, c’est McKenna qui lui court après.

Depuis ses trente ans, Ed souffrait d’un problème de vue, qu’aucune paire de lunettes n’avait pu corriger. Il s’en était accommodé avec le temps, mais dans ce genre de cas précis, le handicap devenait un véritable tracas et il ne supportait pas d’affronter cette réalité. Irrité, il se cala contre la banquette et attacha sa ceinture en grommelant.

En amont, un violent coup de vent emporta sur ses roulettes un gros conteneur de déchets. Walker évita in extremis l’obstacle grâce à un bond impressionnant, mais en dépit de sa dextérité, il glissa à l’atterrissage. Après une cabriole amortie par le sac à dos, il se releva de suite et c’est là qu’il l’aperçut.

La pancarte du métro indiquait que les lignes F et G desservaient la station toute proche de Smith-9ème Rue. Aucun escalier en sous-sol n’y conduisait puisqu’elle détenait une particularité, celle de trôner à une trentaine de mètres au-dessus du niveau de la chaussée, perchée sur une immense structure faite de pylônes d’acier à la manière d’un grand huit.

Le métro aérien… Peut-être le moyen de passer le canal en évitant la route.

La probabilité d’attraper une rame sans temps d’attente était faible, mais ça valait le coup d’essayer. Sous un déluge intense, il piqua un sprint en direction de la charpente de métal d’un blanc étincelant, découpée avec précision devant le ciel lugubre. Après avoir doublé une dizaine d’usagers du métro qui se ruaient eux aussi vers l’escalier abrité menant aux quais, Walker stoppa au niveau des premières marches où un panneau LED affichait les prochains départs.

Évidemment, il fallait s’en douter. Ça aurait été trop simple !

Aucune rame avant cinq minutes. Il ne pouvait se permettre de patienter, surtout avec l’homme au couteau sur ses traces. Au jugé, il considéra comme trop risqué de se précipiter dans la station, sans même parler des portiques de sécurité. À la recherche d’une idée auxiliaire, il balaya du regard la construction imposante. Les rails surplombaient le pont sur la largeur du canal. Plus loin, après une courbe, le métro plongeait dans un tunnel pour rejoindre Carroll Street au nord. Un plan commença à se dessiner… S’il parvenait à enjamber le garde-corps qui le séparait de la voie ferrée, avec un peu d’espoir, l’homme qui le traquait n’oserait pas le suivre dans cette folie.

Allons-y.

D’un revers de bras, le coursier essuya les gouttes d’eau accrochées à ses cils et tira sur la lanière du sac à dos pour le rendre plus solidaire. La grimpée ne serait pas simple, alors il fallait éviter d’être déstabilisé. À moins de vingt mètres des escaliers, dans la zone de chalandise, il repéra une échelle de secours sur l’un des énormes pylônes ruisselants.

Soudain, un rugissement perça sous le crépitement de l’averse.

— Le voilà ! Vas-y, rattrape-moi cet enfoiré, et je le veux vivant !

Ed suivit sans discuter les ordres d’Albuquerque et s’extirpa du Ford Explorer après que les roues se soient immobilisées. Un Glock 17 à la ceinture, il s’aventura à la poursuite de Walker. Le SUV redémarra aussitôt dans un crissement aigu. Dans le rangement de la console centrale, le téléphone d’Albuquerque s’agita sous l’effet du mode vibreur. Le chauffeur lâcha une main du volant et décrocha.

La voix rauque de McKenna était à peine reconnaissable, ponctuée d’essoufflements.

— Je… J’ai perdu sa trace… Il doit certaine…

— Laisse tomber, McKenna ! On l’a retrouvé au niveau de Smith-9ème Rue. Ed est à ses trousses. Ils escaladent en ce moment même la charpente de la station. File sur les quais, moi je me dirige de l’autre côté du canal. On va le prendre en tenailles.

— Tu as bien dit ils escaladent ?!

— Ne cherche pas à comprendre et bouge ton cul.

— J’y suis dans deux minutes.

La pluie tombait si fort sur le pare-brise que les essuie-glaces avaient du mal à expulser l’eau, rendant la visibilité quasi nulle. Albuquerque fit un brusque écart pour éviter de justesse un car scolaire arrêté sur le bord de la route. Dans la manœuvre, le rétroviseur droit du SUV se brisa au point d’impact contre l’autre carrosserie.

— Putain d’averse !

À flanc de pylône, Walker gravit le dernier barreau de l’échelle glissante. Impossible d’aller plus loin. À bout de souffle, il jeta un œil sur l’ascension du troisième homme qui le traquait. Il progressait vite et il serait bientôt sur lui. L’heure n’était pas à la tergiversation.

Les rails du métro demeuraient toujours inaccessibles, protégés par une rambarde, elle-même surmontée d’une cage grillagée. Seule une trappe de secours condamnée par un cadenas offrait l’opportunité de rejoindre les quais. En bref, toutes les pistes n’aboutissaient à rien.

Toutes, à part cette immanquable longue poutre d’acier peinte en jaune fluorescent, servant de renfort au garde-corps jusqu’à l’autre rive. Pas plus de trente centimètres de largeur et un maximum de prise au vent. Autant dire une très mauvaise idée.

Mais c’était la seule. Il n’y avait pas le choix.

En contrebas, des passants s’étaient regroupés sous une kyrielle de parapluies, attirés comme des mouches par la situation hors-norme qui se jouait trente mètres plus haut. Ils attendaient avec une curiosité malsaine la suite des événements. D’un bloc, ils hurlèrent d’effroi quand Walker s’engagea sur la poutre d’acier vissée contre la structure. Un pas après l’autre, il progressait avec prudence tel un équilibriste, luttant contre sa gravité malmenée par le vent puissant et le poids de son sac à dos. Le moindre faux mouvement et c’était la chute sur la chaussée du pont. Peu de chance d’en survivre.

McKenna venait de faire irruption dans la station en surplomb du canal et en inspectait chaque recoin. Les poils de sa moustache frisaient à cause de la pluie et il détestait cela. Presque autant que les armes à feu. Il se félicita de tenir à peu près la cadence malgré ses cinquante-cinq piges et une crise de rhumatismes chroniques.

Pour autant, aucun signe de Walker… Une vraie anguille, ce gars.

Il s’approcha des tourniquets qui permettaient d’accéder aux quais. À gauche, un belvédère vitré offrait aux usagers du métro une vue panoramique sur la pointe sud de Manhattan. Sous le ciel anthracite, on distinguait la silhouette majestueuse du One World Trade Center, tel un géant de verre veillant sur la cité. Cela rappela à McKenna qu’il avait promis à sa fille Debbie de l’emmener visiter la tour. Encore un engagement dont il repoussait sans cesse l’échéance. Le constat était sans appel : il ne valait rien en tant que père. Et il savait que son ex-femme n’en pensait pas moins. Là-dessus, ils se rejoignaient.

À bien y réfléchir, cet objectif commun qu’il s’était fixé avec Ed et Albuquerque pouvait parfaitement faire office de porte de sortie vers une nouvelle vie. Ainsi, il regagnerait la confiance de Debbie. Cette idée lui réchauffa le cœur. D’un geste ordonné, il coiffa du doigt les poils rebroussés de sa moustache tombante — une fierté — et reprit la recherche de Walker dans la station, sans se douter que ce dernier progressait en fait à l’extérieur. Pile sous ses pieds.

Ed le talonnait sur la poutre d’acier, mais il n’en distinguait qu’une vague silhouette à cause du rideau de pluie. Lui aussi jouait au funambule contre son gré. Sujet au vertige, il luttait pour rester collé à la structure froide et trempée, avec la crainte de dévisser s’il daignait affronter le vide du regard, ne serait-ce qu’une seconde. Le vent s’engouffrait avec force dans le moindre repli de ses vêtements amples, ce qui compliquait un peu plus le parcours. Chaque centimètre de gagné était une petite victoire.

Soudain, une pensée lui traversa la tête. Que se passerait-il si le coursier décidait de faire demi-tour ? N’en déplaise à Albuquerque, il n’hésiterait pas à tirer. Après tout, lui avait encore foi en la vie. Du moins la sienne. Pour se rassurer, il tâtonna dans la poche intérieure de sa veste et sentit les contours anguleux du Glock 17.

À nouveau, Ed cria le nom de Walker avec les mains en porte-voix.

À défaut de faire réagir le principal intéressé, le hurlement réveilla une chauve-souris nichée dans un interstice du pylône contigu. L’animal quitta son abri et se déploya en longeant la poutre d’acier avant de prendre de l’altitude. Sous ses ailes, les caniveaux de Ninth Street commençaient à se transformer en torrents, à cause des grilles d’évacuation inondées. Le flux de circulation s’était considérablement réduit sur la double voie du pont. Seule une cohorte de véhicules affrontait la tempête, dont le Ford Explorer d’Albuquerque, garé sur un trottoir juste après l’édifice. Ses feux de détresse aspergeaient le bitume trempé d’un halo orangé clignotant.

Walker serra les dents.

L’averse avait gagné en puissance, rendant le moindre mouvement particulièrement compliqué. Il arrivait au bout de la poutre fluo. Ensuite, elle s’enfonçait à l’intérieur d’un pylône inaccessible et disparaissait au cœur de la structure même. L’édifice comptait dix gigantesques pieds d’acier, cinq de chaque côté du canal.

Et maintenant ?

Il s’était persuadé qu’un moyen de franchir le garde-corps finirait par se présenter. Il aurait ainsi emprunté la voie ferrée du métro jusqu’au tunnel nord en espérant ne pas se faire électrocuter. Peine perdue : entre lui et son objectif, la sempiternelle cage grillagée faisait barrage, sûrement là pour éviter les tentatives de suicide. Acculé trente mètres au-dessus du vide, Walker explora ses possibilités. Une solution de dernière minute se présenta : sauter dans le canal. Il y avait un hic : de sa position, il n’était pas certain de réussir son coup. De plus, juger de la profondeur au niveau des rives demeurait trop risqué, surtout avec cette purée de pois. Un voile s’était abattu sur la ville.

Inexorablement, l’homme qui le traquait se rapprochait, assez pour que le coursier distingue maintenant l’arme dans sa main gauche, luisante sous la pluie.

— Putain, tu vas arrêter de gambader ! cracha Ed d’une voix âpre. Viens par ici, j’ai pas que ça à faire !

Pour asseoir son autorité, il pointa le Glock 17 et fit feu sans hésiter. L’impact du tir de sommation, à quelques centimètres de sa cible, provoqua une gerbe d’étincelles sur la poutre métallique. La déflagration déséquilibra Walker lorsqu’il recula d’un pas par réflexe. Il sentit avec horreur l’une de ses baskets glisser comme une savonnette. Il dévissa, entraîné en arrière par le poids du sac à dos, sous le regard pétrifié d’Ed. La foule réunie sous les parapluies cria d’effroi.

Avant de plonger dans le vide et de s’écraser trente mètres plus bas, il chercha à s’accrocher à un élément de la structure dans un ultime effort de survie. Ses doigts trouvèrent de justesse une prise sur l’angle d’un minuscule rebord sous la poutre. Au mépris de la douleur fulgurante, Walker s’y cramponna de toutes ses forces. Suspendu à bout de bras au-dessus du bitume du pont, il sentait ses tendons brûler, se consumer à la même vitesse que sa force intérieure, seul rempart contre la chute mortelle. Remonter lui était purement impossible. Il ne voyait qu’une alternative : un vaste conteneur flottant fixé à la rive est, non loin de sa position. Rempli de détritus et de sacs poubelle, il pouvait faire office de zone d’atterrissage viable, sauf que l’atteindre nécessitait de sauter avec un angle incliné. S’il se ratait, on retrouverait son cadavre de quidam sans identité, et Emily n’en saurait jamais rien.

Arrivé à son niveau, Ed se pencha prudemment au-dessus du vide et comprit immédiatement l’intention du coursier.

— Allez, laisse tomber. Enfin, façon de parler. Tu ne pourras pas viser le conteneur, même avec toutes les contorsions du monde. Et encore moins maintenant.

Avec un air satisfait, il s’accroupit sur la poutre et appuya fermement la crosse de son Glock 17 contre les doigts endoloris de la main gauche de Walker, celle qui commençait à lâcher.

— Le problème est simple, poursuivit-il avec jubilation en écrasant un peu plus les phalanges. Soit je te regarde t’aplatir sur le pont et je rentre me servir un Scotch à ta santé, soit tu te montres enfin raisonnable. Je t’aide alors à remonter, ensuite tu m’accompagnes sans faire d’histoires et tout se passera bien. Tu as ma parole. Écoute, si l’on désirait te liquider, ce serait déjà fait, crois-moi.

À bout d’énergie, Walker fixa à tour de rôle le conteneur puis la chaussée, avant de revenir aux prunelles globuleuses de l’homme penché au-dessus de lui. Il fallait bien se l’avouer, ce connard avait raison. Jamais il ne réussirait à se balancer suffisamment pour espérer se réceptionner sans danger dans le bac d’ordures flottant. La pression exercée par la crosse anesthésiait sa main et le métal biseauté lui entaillait la chair. Il ne tenait plus.

— Qu’est-ce que vous me voulez ? parvint-il à articuler malgré le supplice enduré.

— Tu le sauras bien assez tôt. Alors, deal ?

— …

Ed écrasa son Glock 17 jusqu’à entendre les os des doigts de Walker craquer.

— C’est bon. Deal ! Deal !

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