Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 28 sur 47

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Brooklyn underground

Chapitre 12.3

12 . 3

 

 

— C’est complètement dingue cette histoire ! Tu ne me mènes pas en bateau, au moins ?

À la vue de la tête de Walker, Zoey Beckman comprit aussitôt qu’il n’affabulait pas sur le résumé des événements de ces dernières heures. Lorsqu’il s’était présenté — pour la seconde fois aujourd’hui — avec « une terrible révélation » à lui annoncer, elle l’avait entraîné immédiatement dans la réserve de son échoppe. Terrifiée, la pharmacienne l’écoutait depuis plusieurs minutes, adossée contre une armoire.

— Je… Je ne comprends pas pourquoi la DEA se permet ce genre de méthode, reprit-elle, abasourdie. La police est censée nous protéger, j’en sais quelque chose avec Archie.

Avant qu’elle ne change d’orientation sexuelle, Zoey était sortie durant quelques mois avec un flic du NYPD, avec lequel elle entretenait encore des rapports amicaux, en dépit de l’étrangeté de la situation.

— En ce qui concerne le RX qu’on m’a injecté, est-ce que tu vois une solution ?

Elle trouva Walker étonnamment calme pour quelqu’un à qui il restait moins de cinq heures à vivre.

— Je suis désolée, il n’existe à l’heure actuelle aucun antidote contre la ricine et ses dérivées. J’avais lu dans une revue scientifique que les spécialistes expérimentaient sur le sujet, sans aboutir à quoi que ce soit de probant. Du moins officiellement. Si tu me dis que la DEA possède un remède, c’est qu’ils l’ont développé en interne. De mon côté, tout ce que je pourrais te donner pour booster ton système immunitaire ne servirait à rien.

— Je n’ai donc plus qu’à m’accrocher à leur parole et à remplir ma mission foireuse si je veux m’en sortir. Un jeu d’enfant.

Aussi résigné que déterminé, Walker estima qu’il n’avait plus rien à faire à la gare de New York. Il était temps de mettre les voiles et de voguer vers l’Underground. Quand il récupéra son sac à dos au pied d’un présentoir de la réserve, il se rendit compte que le produit affiché vantait les mérites d’une vitamine destinée à renforcer l’immunité.

Ironie quand tu nous tiens…

D’un air absent, il franchit la porte battante. Il le savait pertinemment, les faits lui donnaient peu de chances de revoir son amie. Le tumulte de Grand Central Market les enveloppa à nouveau alors qu’ils s’enlaçaient affectueusement dans l’entrée, sous le regard suspicieux de Letty, la collègue acariâtre de Zoey.

— Merci d’avoir toujours été là, se confia Walker avec un trémolo dans la voix. Sans toi, je…

— Arrête ! l’interrompit Zoey, les yeux embués.

Elle venait de joindre le geste à la parole à l’aide d’un doigt posé en travers des lèvres de son ami.

— Si quelqu’un peut retrouver ce gars, c’est bien toi, alors pas de défaitisme. N’abandonne pas, s’il te plaît.

Elle se força à détourner le regard. Une larme s’échappa et roula sur sa joue. Plus que tout, elle voulait être forte et ne pas craquer, mais l’émotion la submergea comme un raz-de-marée.

— Au fait, reprit-elle entre deux reniflements, j’y pense, je pourrais demander de l’aide à Archie. Après tout, autant que les ex servent à quelque chose.

Walker l’attrapa par le bras pour continuer la discussion à l’écart. Les clients de la pharmacie — et Betty — commençaient à se faire pressants autour d’eux. Il l’entraîna dans l’allée centrale de la galerie marchande. Face à eux, l’écran géant diffusait en sourdine les dernières informations de CNN.

— Tu crois franchement que ton ex obtiendra des renseignements ? Si la DEA n’a quasi rien sur El Lobo, le NYPD ne fera pas mieux.

— Ça ne coûtera qu’un coup de fil, et Archie a un paquet d’indics très bien insérés dans le grand banditisme. Autant le tenter. Redonne-moi le véritable nom du trafiquant.

— Gustavo Aguilar. Je sais qu’il a bossé à l’époque pour le cartel de Medellín. Pablo Escobar lui confiait ses basses besognes.

— Escobar ?! C’est du lourd ton type.

Zoey sortit un smartphone de la poche de sa blouse blanche et appela sans attendre Archie. Leur dernière conversation remontait au mois précédent et elle s’était terminée par une dispute. Peut-être qu’il ne lui en tiendrait pas rigueur. Du moins, elle l’espérait. Enfin, fallait-il encore que la communication aboutisse.

— Saloperie de réseau ! s’énerva-t-elle.

Elle tournait en rond avec le smartphone brandi au-dessus de la tête.

— Ça ne capte rien. Vu le prix de la location des boutiques, ils pourraient installer une antenne qui fonctionne correctement.

Walker jeta un œil à sa montre. Déjà 19 h 30. Habituellement, il gérait le temps à la perfection. Là, il n’était plus maître de rien. Le sablier s’écoulait et le rapprochait d’une mort inéluctable. Il aurait voulu oublier tout ça, profiter de ses derniers instants avec Emily, mais sa conscience lui ordonnait de poursuivre le combat. À moins que ce ne soit le poids des paroles de Zoey.

N’abandonne pas.

Rouge de colère, la pharmacienne cessa de se déhancher pour capter un signal.

— Merde ! Merde ! Merde ! C’est sans doute à cause de l’afflux de visiteurs. Je vais passer l’appel depuis le poste fixe de la boutique.

— OK. Mais je t’avertis, dans cinq minutes je file.

Investie dans sa mission, Zoey se ruait déjà vers son objectif au pas de course, le visage empourpré, bousculant les quidams qui avaient le malheur de se trouver sur sa route. S’il restait à convaincre Archie de collaborer — et ce ne serait pas une mince affaire —, elle avait une carte à jouer. Une carte susceptible de sauver la vie de son ami.

En attendant, le coursier se focalisa sur l’écran géant de la galerie. L’affichage des horaires des prochains départs laissa place à la transmission live de CNN. Un black au sourire charmeur énonçait les derniers titres à chaud. À cause du bourdonnement permanent de la foule dans Grand Central Market, le tout était difficilement audible. De courtes séquences vidéo illustrèrent les faits importants du jour : l’attaque dans un motel d’Huntington Beach, la montée en flèche de la violence dans les cartels de Rio, l’inquiétude face à la propagation d’un nouveau virus, et bien sûr l’ouragan Nina.

Puis, l’écran se scinda en deux, afin de laisser place à un invité rejoignant le direct, filmé depuis la webcam de son ordinateur. Selon les indications du bandeau informatif, l’homme intervenait depuis le bureau météorologique new-yorkais de Staten Island, à quelques kilomètres seulement, en tant que spécialiste reconnu des phénomènes climatiques. Barbe blanche bien taillée, lunettes à grosses montures sombres, fossettes et moue espiègle : le quinquagénaire avait la panoplie complète du scientifique cool, mais expert dans son domaine.

Walker n’entendait pas ce qu’il disait, pourtant cela avait l’air de faire réagir la foule la plus proche de l’écran. Une agitation palpable se diffusa comme une traînée de poudre et gagna progressivement tout le marché souterrain de la gare de la Grosse Pomme. Il se tramait quelque chose. Une voix s’éleva de l’attroupement et réclama à ce qu’on monte le son de l’immense téléviseur accroché à un pylône à bonne hauteur. Deux adolescents intrépides passèrent à l’action et se firent la courte échelle afin d’atteindre le panneau de commande du volume.

Les paroles de Chuck Arys résonnèrent alors dans le hall.

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