Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 24 sur 47

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Brooklyn underground

Partie 2

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Chapitre 11

18:00-19:00

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11 . 1

 

— Alvie ?

Une nouvelle fois, pas de réponse. Une pointe d’angoisse gagna Hector Reyes qui se rhabilla en urgence dans la minuscule salle de bains logée au fond du wagon. S’il condamnait par réflexe la double porte d’entrée dès qu’il dormait ou se lavait, il connaissait néanmoins les risques omniprésents de l’Underground. Encore plus après la visite impromptue de Traeger.

— Tu es là, Alvie ?

Tendu, le père déboucha dans l’espace central de la cabine en boitant. Ces derniers temps, la douleur se rappelait à son bon souvenir dès qu’il marchait et cela commençait à lui taper sur les nerfs. À cause de cet état de fait, la moindre contrariété prenait vite des proportions démesurées. Comme à présent avec le silence radio de son fils. L’appréhension disparut lorsqu’il aperçut Alvaro sur la banquette, absorbé par le roman qu’il tenait entre les mains.

— Dis, tu pourrais répondre !

Le garçon releva la tête avec un air de surprise en se reconnectant au monde réel.

— Ah, pardon, papa ! J’étais concentré sur la fin du chapitre.

Reyes se rasséréna. Il avait laissé tomber les deux heures de manutention au Marché, prévues dans l’après-midi, après que l’étranger lui ait ramené son fils blessé. La priorité était de s’en occuper, pas de le rabrouer.

— Montre-moi ta jambe, poursuivit-il d’une voix plus douce.

Alvaro referma le livre et le déposa sur la kitchenette avec autant de précautions que s’il s’agissait d’une relique sacrée. Par à-coups, il tenta de se redresser sur la banquette, mais il abandonna vite l’idée devant la difficulté. Une larme coula le long de son visage dépité.

— Ça va aller, ne t’inquiète pas.

Prudemment, Reyes retira le bandage réalisé assez efficacement par Walker. Sans l’ombre d’un doute, la plaie mettrait plusieurs jours à se refermer. Heureusement, l’entaille principale ne saignait plus.

— Pour éviter les complications, je vais désinfecter ta blessure de guerrier. Je te préviens, Alvie, ça va piquer. Alors à toi de me montrer que t’es un bonhomme, d’accord ?

— Mouais…

— Ce n’est pas très convaincant, mais on va dire que ça fera l’affaire.

Reyes secoua la tignasse épaisse de son fils avant de se diriger vers la planque aménagée au-dessus des deux portes d’accès. Il y conservait un Beretta, des papiers importants et un kit de premiers secours acheté contre 3 CT. À l’intérieur de la trousse s’entassaient plusieurs compresses stériles, un lien pour pratiquer un garrot, une paire de gants, du sérum physiologique, un assortiment de pansements, une couverture de survie, une bouteille d’alcool éthylique et des boites de médicaments divers. Sans réfléchir, il attrapa l’une des compresses et l’alcool, puis s’agenouilla devant la banquette.

— Prêt, champion ?

— Pas vraiment. T’es certain que…

L’éclairage se mit soudainement à crépiter, jusqu’à ce que l’ampoule suspendue au bout d’un fil finisse par griller. L’obscurité envahit la cabine. Seul un faisceau filtrait à travers la trappe vitrée du plafond, provenant d’une lampe de la Voie 61.

— Qu’est-ce qui se passe, papa ?

— C’est certainement un court-circuit au niveau de notre transformateur, puisque la lumière n’est pas coupée dans le tunnel. Je vais aller voir ça.

Le boitier, que Reyes avait bidouillé pour amener l’électricité, se trouvait à l’extérieur du wagon sous le marchepied. Ce n’était pas la première fois qu’il connaissait une défaillance. Le père délaissa son fils et actionna le mécanisme d’ouverture de la double porte. C’est alors que la situation réelle lui sauta aux yeux.

La superficie visible de la Voie 61 baignait dans trente centimètres d’eau. On ne distinguait déjà plus les rails, ni le rectangle de pelouse synthétique. Le mur balafré de graffitis, qui servait de séparation avec l’ancienne zone de stockage, ruisselait de toute part.

Est-ce le résultat d’une canalisation qui a sauté ? L’hypothèse paraissait peu crédible pour Reyes. Posté en haut du marchepied, il allait en descendre quand il se ravisa brusquement. Des arcs électriques commençaient à sortir par intermittence du transformateur. À moitié immergé, l’appareil grésillait comme les braises d’un feu ardent.

— Et merde.

Le spectacle était aussi saisissant qu’inquiétant. Les salves d’éclairs rebondissaient à la surface de l’eau en projetant des gerbes d’étincelles dans un tracé anarchique mortel.

Réfléchis… Réfléchis…

Une telle infiltration signifiait qu’il se passait assurément quelque chose, soit dans l’un des deux niveaux supérieurs, soit à l’extérieur. Dans tous les cas, ils ne devaient pas s’éterniser ici. Problème : la surtension les empêchait de s’échapper.

On est pris au piège.

— Papa ?

— Tout va bien, bonhomme.

Mentir à Alvaro n’amènerait rien de bon. Reyes fit la moue et referma les portes derrière lui.

— Non, corrigea-t-il avec gravité, en fait, tout ne va pas bien. Il y a une inondation dans la Voie 61 et notre cabine a provoqué un cours-jus, donc on est coincés. Mais je vais trouver une solution, promis.

— Tu sais, si jamais on doit bouger, et bien je peux me débrouiller même si ma jambe me fait mal.

— Pour le moment, reste allongé. Je vais déjà désinfecter la plaie.

— Ah, mince. Je pensais que tu aurais oublié.

Après s’être occupé de son fils, Reyes étudia les différentes possibilités qui s’offraient à lui. En l’occurrence, aucune ne résista à l’épreuve d’une réflexion plus approfondie. Son talkie-walkie était en panne depuis une semaine. Et il ne fallait pas compter sur l’arrivée des pompiers ou d’un quelconque service d’urgences. Dans l’Underground, ce genre d’assistance n’existait pas.

— Et par là ? proposa Alvaro, le regard braqué sur la trappe au plafond.

— Elle permet simplement d’accéder au toit de la rame. Cela ne va pas nous avancer à…

Reyes eut brusquement un déclic. Son visage buriné s’illumina.

— Tu viens de me donner une idée ! s’enthousiasma-t-il en l’embrassant sur le front.

Il se précipita au fond du wagon dans la salle de bain et en ressortit avec un minuscule escabeau sous le bras, qu’il déplia sous la trappe. S’il avait condamné l’ouverture de cette dernière — par sécurité — à l’aide de lames de métal soudées, la vitre ne résisterait pas à un bon coup de hache. Il attrapa l’outil de secours accroché en évidence au-dessus d’une des fenêtres, puis grimpa sur la plus haute marche de l’escabeau.

— Alvie, donne-moi le plaid, ça me protègera des éclats. Et ne bouge pas de la banquette.

Le garçon s’exécuta et lança la couverture orangée en boule.

— Merci. Prépare-toi et ferme les yeux, on ne sait jamais.

Lorsque ses paupières s’abaissèrent, Alvaro ne put s’empêcher de prier à voix basse. Juste quelques mots étouffés. Loin d’être croyant, il estimait pourtant qu’une force invisible pilotait l’univers tout entier. C’est à cette entité qu’il adressa sa requête au moment où la vitre explosait dans une pluie de débris coupants. Le tintement du verre résonna pendant plusieurs secondes dans ses oreilles avant de s’estomper.

— C’est bon, Alvie. Tu peux rouvrir les yeux.

Reyes secoua le plaid sous lequel il s’était protégé des éclats. Au-dessus de sa tête, la trappe laissait maintenant place à un orifice aux bordures cisaillées. Il les racla à l’aide du manche de la hache, puis la raccrocha à son emplacement sur la carlingue.

— Je monte un instant, précisa-t-il sans en dire plus, en enfilant sa veste en cuir.

Alvaro acquiesça, penché sur la banquette pour suivre de loin la progression de son père. Malgré une silhouette un peu enrobée, le quinquagénaire se hissa avec agilité à travers le trou béant. Ses jambes pendues dans le vide brassèrent l’air jusqu’à ce qu’elles disparaissent elles aussi.

Une fois sur le toit arrosé de la clarté cuivrée des lampes du tunnel, il en foula prudemment la vingtaine de mètres dans le but de vérifier l’étendue des dégâts. Et le constat était pire que ce qu’il imaginait. Des filets d’eau ruisselaient absolument de partout. À ce rythme-là, dans une poignée d’heures, la Voie 61 serait complètement submergée. Nouvelle déconvenue, contrairement à ce qu’il espérait, il n’y avait aucun moyen de s’accrocher à quoi que ce soit pour descendre en sécurité. Sauter depuis le toit de la rame, Reyes s’en sentait capable, malgré les trois ou quatre mètres de hauteur et sa jambe fragile. Rattraper son fils ne serait alors qu’une formalité. Non, le véritable souci provenait de l’étendue du court-circuit dont il venait de prendre conscience. À cause de la propriété conductrice de l’eau, les arcs électriques se propageaient tout autour de leur position, et pas seulement devant l’entrée du wagon. Même en sautant le plus loin possible, le risque d’électrocution était trop grand. Autant ne pas tenter le diable.

Devant le fait accompli, ils n’avaient plus qu’une chose à faire : attendre. Attendre que le transformateur rende l’âme. D’humeur maussade, Reyes releva le col de sa veste et déblatéra quelques injures dans le vent à l’égard de ses piètres qualités d’électricien. Plus ou moins calmé après avoir déchargé sa colère, il redescendit par la trappe.

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