Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 44 sur 47

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Brooklyn underground

Chapitre 17.2

17 . 2

 

Un zodiac de la brigade fluviale approchait de l’île artificielle de Green-Wood en fendant l’eau à grande vitesse. Il décéléra brutalement à une cinquantaine de mètres du rivage. La bannière étoilée cessa de claquer au vent. Le faisceau du projecteur fixé à la coque balaya les collines du cimetière. À chaque passage, les tombes découpées en ombres chinoises surgissaient de la nuit avant de s’évaporer dans les ténèbres. Le spot finit par se polariser sur un dôme galbé au sommet d’un clocher, lui-même perché sur la plus haute butte de l’île.

— Trouvé ! cria McKenna, suffisamment fort pour couvrir le bruit du moteur.

Il lâcha les poignées de contrôle du projecteur et orienta son index sur le bâtiment. Albuquerque remit alors les gaz et le zodiac se cabra aussitôt. Nauséeux, Ed se cramponnait de toutes ses forces au bastingage, pressé de retrouver le plancher des vaches. Le mal de mer lui avait fait régurgiter par deux fois la Corona qu’il s’était sifflée sur le rooftop de l’hôtel. Et malgré les bouffées d’air frais, cela ne passait pas. Il ravala en silence une glaire acide, absorbé par le paysage surréaliste imprimé sur les rétines de ses billes globuleuses. Nina avait complètement remodelé la topographie en créant une île-cimetière. Ou un cimetière-île. Ed hésitait encore sur la dénomination à utiliser.

— On approche ! signala Albuquerque. Préparez-vous à accoster.

Depuis leur départ du Brooklyn Bridge Park, le temps s’était à nouveau dégradé à vue d’œil après une courte accalmie. L’épaisse couche de brume qui flottait au-dessus des eaux, comme un linceul blanc, commençait à gagner les collines les plus basses. Une fois le moteur du zodiac coupé, à proximité de l’unique autre bateau amarré sur place, les agents de la DEA sautèrent à terre. De multiples traces de pas jonchaient la rive.

— Sûrement notre gars, jugea McKenna en désignant le hors-bord.

— Qui veux-tu que ce soit ? lui rétorqua Albuquerque. Soyez sur vos gardes. Je ne lui fais pas confiance, malgré la menace du RX.

Glock 17 en main, Ed marqua un temps d’arrêt, plié en deux pour vomir une énième fois.

— C’est bon, ça va déjà mieux, bafouilla-t-il entre deux crachats.

— T’es vraiment une petite nature, mec.

McKenna lui tapa dans le dos, un sourire narquois sur le visage. Il transportait la sacoche dans laquelle il avait puisé, quelques heures plus tôt, la boite en métal renfermant une collection de seringues.

À travers le sentier balisé, au milieu des mausolées et des monuments funéraires, les trois hommes fonçaient tout droit vers leur destinée. Vers les milliards de dollars d’El Lobo. Un rendez-vous immanquable et la promesse d’une vie à la hauteur de leurs attentes. Chaque pas les rapprochait de l’objectif qu’ils s’étaient fixé il y a une année, lorsqu’ils avaient décidé d’enquêter en sous-marin sur le cas de cet ancien lieutenant d’Escobar, en fuite avec l’argent du cartel. Une affaire dont la DEA ne se souciait plus, tellement on l’assimilait désormais à une légende urbaine. Mais eux y croyaient.

Malgré leur mise à pied dans l’attente d’un procès pour intimidation de témoins, ils avaient progressivement tissé leur toile autour de cette opportunité. Après des mois de travail, de recoupements et de passages à tabac, le cercle de recherche s’était restreint à New York. À ce stade, un indic membre des triades de Chinatown s’était épanché sur la présence éventuelle de leur cible dans l’Underground. Cette mystérieuse cité nichée sous la Grosse Pomme faisait office de cache imparable, difficile d’accès pour les non-initiés. Méthodiquement, grâce à une expertise conférée par l’Agence, les pistes s’étaient accumulées. Une enquête poussée sur le sujet leur avait appris l’existence de ces fameux coursiers, jouant au yo-yo entre les bas-fonds et l’extérieur.

Et il y a trois semaines, le premier d’entre eux fut localisé.

Puis d’autres dans la foulée, tous incapables de traquer El Lobo.

Jusqu’à trouver la perle rare : Walker.

Avait-il réellement mis la main sur l’ancien trafiquant ? Ils seraient fixés dans peu de temps, une fois au point de rendez-vous. En suivant l’allée, ils s’enfoncèrent dans un tunnel rouge vif formé par de gigantesques rosiers dont les branches ployaient sous le poids de leur parure colorée. D’humeur romantique, McKenna arracha une fleur d’un coup de lame, et en coinça la tige dans sa poche arrière.

— Qu’est-ce que tu fous ? le questionna Ed d’une moue inquisitrice.

— C’est pour Michelle. Ce sera l’occasion de renouer avec elle.

— Et tu penses que ton ex-femme va te sauter dans les bras grâce à une putain de rose ?

— Les milliards qu’on va rafler, ça ne suffira pas.

Albuquerque se retourna et leur jeta un regard noir.

— Fermez vos gueules et concentrez-vous !

Le petit sentier en montée constante déboucha finalement sur la zone ouverte de Battle Hill, nappée d’un fin brouillard. En arrière-plan, la chapelle du cimetière de Green-Wood se dessinait sous une forme fantomatique dans le ciel fissuré d’éclairs lointains silencieux.

— Walker ! Sors de ta tanière ! hurla Albuquerque avec les mains en porte-voix.

Armés, les agents de la DEA inspectèrent le périmètre depuis le centre de la place où se dressait la haute colonne du monument historique. À chacun de ses points cardinaux était érigé un soldat de bronze. Derrière l’un d’eux, une ombre se recroquevilla. Aussi curieux que bigleux, Ed s’approcha au plus près de l’enceinte de granit pour parvenir à déchiffrer l’inscription sur la plaque dorée, sans remarquer le corps tapi dans la brume.

Il lut à voix haute, les yeux plissés : 27 août 1776. En souvenir des soldats américains qui ont péri durant la bataille de Brooklyn lors de la guerre d’indépendance des États-Unis, sous le commandement du général Samuel Hol…

Exaspéré, Albuquerque le recadra immédiatement.

— Au lieu de jouer au prof d’histoire, surveille à six heures.

Ed s’exécuta à contrecœur et se déploya pour couvrir l’arrière du terrain au moment où les portes de la chapelle s’ouvraient dans un long grincement sur ses gonds.

Walker apparut sur le perron, blême, son Beretta appuyé contre la nuque de Reyes. Soucieux de rester protégé de la ligne de mire, il se colla au dos du colis qu’il devait livrer et lui fit lentement descendre les marches du sanctuaire en premier.

— OK, messieurs. J’ai rempli ma part du marché. Voici le fameux El Lobo. Je vous présente Hector Reyes, alias Gustavo Aguilar, de son vrai nom. Maintenant, je veux l’antidote au RX, sinon je vous jure que je lui mets une balle dans la tête, et vous pourrez dire adieu au pactole.

Le regard brillant d’excitation, Albuquerque s’avança dans leur direction avant de s’arrêter à quelques pas devant l’un des soldats en bronze.

— Bien joué, Walker ! J’avoue que je ne pariais pas grand-chose sur tes chances avec cet imprévu climatique.

— Pas plus que pour les autres coursiers de l’Underground que vous avez assassinés, n’est-ce pas ?

Pris d’un vertige, Walker tituba l’espace d’un instant, mais il se ressaisit aussitôt, en dépit de ses palpitations cardiaques.

— Exactement. Bon, on va vérifier que tu ne nous roules pas dans la farine et qu’il s’agit bien d’El Lobo.

McKenna s’approcha en brandissant son couteau en l’air, la longue lame dirigée vers les avant-bras du captif en marcel.

— Qu’il nous fasse voir le tatouage.

— Fais ce qu’il te dit, intima Walker, aidé du canon de son pistolet automatique qu’il tapota contre l’oreille de Reyes.

Ce dernier maugréa et finit par obtempérer. Il montra aux agents de la DEA l’intérieur de son bras droit, orné d’une croix chrétienne aux branches épaisses, surmontée d’une inscription.

— Galán. Parfait, approuva McKenna. C’est bien lui.

Walker eut du mal à cacher son étonnement.

— Si tu te poses la question, expliqua Albuquerque avec un certain délice, oui, on savait pour le tatouage. Et non, on ne t’a rien dit, car il nous fallait une preuve.

Couvrant le nord de la grande place circulaire où l’échange se déroulait, Ed rongeait son frein, pressé de quitter le cimetière de Green-Wood. Ce lieu à la fois atypique et sinistre lui fichait la frousse, lui qui ne supportait pas l’idée même de la mort. Il en était persuadé : il n’y avait rien après. Pas de tunnel de lumière, pas de paradis. Rien que du vide. Une obscurité éternelle propre à le terrifier. Il en parlait parfois à sa psy, sans espérer de quelconques résultats.

À défaut de soigner sa phobie, Ed allait pouvoir se vautrer dans le luxe grâce à la fortune d’El Lobo. Pour se rassurer, il glissa la main dans la poche intérieure de sa veste trop ample qu’il portait en permanence. Ses doigts effleurèrent le billet d’avion. Contrairement à ses deux collègues, peu prévoyants, lui avait déjà programmé sa cavale. Riche à millions, il quitterait les États-Unis dans quelques jours, à destination de l’Équateur, un pays plutôt laxiste sur le plan des accords d’extradition. Même si l’Agence ou le FBI remontaient jusqu’à lui, il ne craindrait rien.

Pour le moment, il n’était pas encore sorti d’affaire, coincé au milieu de cette nécropole insulaire. De nature soucieuse, il ne comprenait pas pourquoi l’échange traînait autant. Il se rapprocha de ses complices.

— Il faut vraiment qu’on se tire d’ici. Finissons-en !

— C’est exactement ce qu’on va faire, approuva Albuquerque. Après tout, on n’a plus besoin du chaperon.

Il pointa son Glock 17 sur Walker, qui siffla aussitôt deux fois.

L’ombre cachée jusqu’à présent derrière le monument commémoratif se manifesta. Un bras armé d’un iPhone surgit d’abord du socle de la colonne, puis ce fut un corps entier. Il appartenait à une rousse sculpturale.

— Bordel, c’est qui, elle ? se braqua McKenna.

— Souriez, messieurs de la DEA, vous passez en live sur YouTube depuis cinq minutes, précisa le coursier en cessant de mettre en joue Reyes. Et sur une chaîne à succès ! Tout le monde est dorénavant au courant de votre implication. Votre popularité va grimper en flèche.

Incrédules, les trois agents fédéraux se fixèrent, surpris par la manœuvre. Ed commença à prendre peur face au moyen de pression et baissa lentement son arme.

— Merde, il a raison ! Je la reconnais, c’est Jupiter.

En proie à de nouveaux vertiges, Walker désigna la sacoche que portait McKenna en bandoulière.

— Donnez… Donnez-moi ce fichu antidote !

En haut de l’écran du smartphone qui filmait et diffusait en direct toute la scène, une énième notification s’afficha.

Encore le paternel, pesta Jupiter. Comme si c’était le moment.

Le réseau téléphonique semblait rétabli. Chuck Arys martelait sa fille d’appels depuis quelques minutes. Après un événement climatique de la trempe de Nina, la youtubeuse imaginait parfaitement l’état d’inquiétude de son père, surtout avec ses connaissances sur le sujet. Sauf qu’elle ne pouvait décemment pas couper le stream pour répondre. Il devrait attendre. La vie de ses compagnons d’infortune passait avant tout le reste.

Jupiter vérifia le nombre d’internautes connectés en temps réel. Déjà plus de cinq cent mille, et le compteur croissait à vue d’œil.

— Ça va trop loin, avertit Ed en panique totale. Je me retire.

— Si c’est ton souhait. Je te décharge de tes fonctions.

Sur ces mots, Albuquerque changea l’orientation de son Glock 17. De Walker qu’il maintenait en joue, il passa à son partenaire. Et il fit feu sans hésitation. Trois tirs rapprochés dans le cœur.

Sous l’impact des balles, l’agent de la DEA vibra sur place, avant de s’écrouler mollement sur les genoux. Horrifié, il porta les deux mains à son torse. Elles se teintèrent progressivement d’un rouge sombre. Les silhouettes face à lui devinrent floues à cause des larmes. Ed n’eut pas le temps de se confronter à ses peurs primales, le sang et la mort. Le monde chavira, se rembrunit, tandis qu’il s’en allait.

Jupiter n’en revenait pas. Aux premières loges, elle venait d’assister à l’exécution, comme si elle vivait un cauchemar éveillé. Pourtant, les faits capturés par l’objectif de son smartphone étaient bien réels. Évidemment, la censure exercée par YouTube n’allait pas tarder à tomber, mais pour le moment, le live se poursuivait sans interruption.

Une nouvelle notification surgit sur l’écran. Cette fois, il s’agissait d’un SMS de son père. Jupiter choisit de l’ouvrir en surimpression.

Pendant ce temps, la situation se dégradait devant le monument de Battle Hill. Walker et Albuquerque se faisaient face en se braquant simultanément. Une détermination sans faille les animait tous les deux. Un peu à l’écart, Reyes et McKenna hésitaient à bousculer le statu quo.

Soudain, un grondement tonitruant monta dans la nuit en provenance du sud.

— Un tsunami !! hurla Jupiter d’une voix affolée, tandis qu’elle lisait le SMS. L’océan s’est retiré de Coney Island et une seconde vague géante arrive !

Tout le monde se pétrifia.

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