Brooklyn underground
12h00/13h00
Chapitre 5
12:00-13:00
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Un chiffon à la main, Hector Reyes frottait si fort sur le mur en béton que des ampoules commençaient à se former sur la pulpe de ses doigts. Heureusement, le bicarbonate de soude semblait faire effet sur les graffitis. Il ne supportait plus que son fils affronte les nombreux dessins obscènes peints à la bombe sur la cloison de la zone de stockage, attenante à la Voie 61. Un travail de titan auquel il s’adonnait quotidiennement tant bien que mal.
En dehors de ce désagrément, leur emplacement méritait un cinq étoiles sur le TripAdvisor de l’Underground. La cabine où ils vivaient tous les deux se situait à égale distance de Manhattan et de Brooklyn, coincée entre les niveaux -2 et -3 de la cité souterraine. Abandonnée depuis les années soixante, elle conservait encore les vestiges de son utilisation première : un fourgon à bagages.
Quant à la Voie 61, elle était une épine dans le pied des élus. Mandat après mandat, la municipalité repoussait la controverse, incapable de trancher entre le souhait de la réhabiliter ou de la détruire. Ainsi, restée en l’état, elle devenait propice aux légendes urbaines. Certains la disaient hantée, d’autres prétendaient qu’elle abritait un immense bunker de repli en cas d’attaque nucléaire.
Lorsque Hector Reyes l’avait dénichée, une bande de SDF la squattaient, se servant de la rame comme d’un dépotoir. Il retourna régulièrement dans le coin avec l’espoir qu’on lui cède la place. Après plus d’un an d’attente, il eut enfin gain de cause quand une vilaine grippe emporta la moitié des SDF. Affaiblis, les survivants remontèrent à la surface et personne d’autre ne réclama l’accès à la cabine.
Aujourd’hui, les rares individus qui parvenaient jusqu’à la voie de stockage sans issue ne posaient aucun problème. La plupart connaissaient le « propriétaire » des lieux, considéré comme un brave homme, courtois et invisible. Effectivement, Reyes ne cherchait pas à faire de vagues. En dehors de l’éducation d’Alvaro, sacrée, il s’était construit un emploi du temps rigoureux afin de ne pas tomber dans la dépression ou la folie.
Tous les matins, il gérait l’entretien courant. S’occuper d’un wagon long d’une vingtaine de mètres n’était pas une mince affaire. Mais il pouvait être fier de ses derniers accomplissements. Plutôt bricoleur, il avait réussi à créer deux espaces de nuit distincts et une cuisine aussi cosy que minuscule. Les seuls fauteuils d’origine encore en place se trouvaient dans ce qu’il nommait — avec un abus de langage — le hall d’entrée, délimité par un paravent japonais en papier de riz blanc. Après le repas de midi, Reyes n’oubliait jamais d’instruire Alvaro pendant une bonne heure, car l’École ne suffisait pas. Un moment privilégié qui était devenu coutumier. En dépit de ses connaissances sommaires, le père parvenait à donner le change à l’aide d’un vieux manuel scolaire fourni par Ayaz.
Ce dernier l’avait d’ailleurs embauché comme manutentionnaire au Marché. Ils étaient une dizaine à y travailler quotidiennement. Contre deux heures de labeur, il récoltait assez de Crédits Temporels pour acheter de quoi manger, et quand il obtenait un extra, il gâtait son fils en lui offrant un livre. Parfois, il réussissait à épargner un peu et aménageait le wagon.
Dernièrement, il s’était fait plaisir avec plusieurs mètres carrés d’herbe synthétique, dégotés chez un vendeur du Marché réputé pour ses produits hétéroclites. Reyes considérait comme juste le troc du rouleau contre 10 CT. Après tout, posséder un jardin avait un prix. Alors, il avait investi une partie de ses maigres économies dans une palissade en bois. Rien qui n’empêcherait l’invasion de leur havre de paix, mais cela donnait au périmètre l’illusion d’un domaine privé. Un bien précieux tant cela tenait de la gageure dans l’Underground.
Aujourd’hui, Reyes s’était attribué deux missions à effectuer : changer l’ampoule de la lampe au-dessus du jardin et finir d’effacer ces maudits graffitis. La peinture des inscriptions s’était craquelée avec le temps, le signe qu’elles dataient d’une époque révolue où les grounders erraient sans se sédentariser dans un monde en proie à l’anarchie, y compris dans les niveaux supérieurs. Haut de deux mètres cinquante, le long pan de béton noirci par la saleté courait sur une centaine de mètres jusqu’à se volatiliser dans l’obscurité.
Assis à sa place habituelle sur les trois marches du wagon, Alvaro s’était déchaussé et dévorait le dernier roman que lui avait acheté son père. Les fibres de la pelouse synthétique lui chatouillaient avec délice la plante des pieds. Il leva le nez des pages pour jeter un œil sur ses Nike bleu électrique. Après un nettoyage en règle, les sneakers ne montraient plus aucun signe de leur épopée matinale. Le garçon n’était pas peu fier de sa combativité farouche, héritée des héros de ses histoires imaginaires.
Tandis qu’il replongeait avec délectation dans son roman d’heroic fantasy, un doute soudain le fit bondir intérieurement. Il paniqua en survolant rapidement le livre. Rien. Où était donc passée la feuille griffonnée lui servant de marque-page ? Il ne s’en séparait jamais, et l’utilisait religieusement dans toutes ses lectures. Le document jauni et usé par les années comptait plus que tout puisqu’il représentait la seule trace laissée par celle qu’il considérait encore comme une mère. Peu de temps après sa naissance, elle les avait abandonnés, lui et Hector. Selon ses propres mots, elle s’était sentie prisonnière d’une vie trop étriquée et avait choisi de rejoindre la surface sur un coup de tête. Avant de s’enfuir, prise de remords, elle avait néanmoins couché sur papier son ressenti et adressé un message en particulier à son fils.
Le marque-page n’était plus là ! Alvaro commença à éprouver des sueurs froides. Ses jambes flageolèrent. Après réflexion, il se rangea à l’idée qu’il avait sûrement oublié de le retirer de son autre roman, lu et déposé ce matin même dans la boite à livres de l’École. Tous les élèves pouvaient y accéder gratuitement grâce à un système basé sur le partage.
C’était décidé, il y retournerait en début d’après-midi. Il trouverait bien un prétexte.
— Alors ce bouquin, Alvie ?
La question le fit sursauter.
— Génial ! Ce tome est vraiment le meilleur.
— Parfait, valida Reyes en enjambant maladroitement son fils. Mais n’oublie pas qu’on a des maths au programme après manger.
Il faillit perdre l’équilibre en haut du marchepied.
— Papa ! Il faut que tu fasses attention avec ta jambe.
— Merci de prendre soin de ton vieux padre, mais ma pauvre guibole n’est pas le problème. Tu prends juste toute la place !
Avec le sourire, il ébouriffa la tignasse d’Alvaro avant de s’éclipser à l’intérieur.
— Je ferme. Tu connais le code, hein.
— Deux coups longs, un coup court.
La décoration datée de la cabine était coquette quand on la comparait aux autres tanières de l’Underground. Une moquette marron et orange typique des années 70, aux bords effilochés, s’étendait jusqu’à l’étroite porte du fond. Derrière, dans un espace clos qui n’attirait pas l’attention, se dissimulait un équipement de luxe. Comme la plupart de ses congénères, Reyes avait piraté une canalisation pour bénéficier de l’eau potable. Sauf que lui était allé plus loin en bricolant une véritable douche.
Justement, le besoin de se détendre sous un jet frémissant appelait le maître des lieux. Il renifla ses aisselles avec une mine de dégoût. Au moins, c’était la preuve de ses efforts à rendre présentable le mur de la Voie 61. À peine déshabillé, il entendit toquer avec insistance contre la carlingue.
Pas moyen d’être tranquille, pesta-t-il en renfilant son maillot de corps jauni et sa veste, d’autant qu’il n’attendait aucune visite. Plus inquiétant, le tambourinage ne correspondait pas au code, donc il ne s’agissait pas de son fils. Par prudence, il se saisit du pistolet Beretta qu’il détenait caché dans un compartiment au-dessus de la porte d’entrée du wagon. Une fois l’arme dans sa poche intérieure, le père de famille se sentit un peu plus rassuré.
La cabine se déverrouilla et Reyes nota qu’Alvaro n’était plus assis sur le marchepied. Il se trouvait maintenu par un homme au visage taillé à la serpe et aux traits sculptés par des ombres acérées. Cheveux gominés noir corbeau, polo sombre, holster bien visible sous le bras gauche : la panoplie complète du gangster soignant son allure, à l’image de Tony Montana. Sans grande surprise, il s’agissait d’un Hispanique. Environ soixante pour cent des grounders provenaient de l’immigration clandestine sud-américaine.
Un mètre derrière le latino se tenait un colosse à la barbe rousse luxuriante, trop à l’étroit dans une veste de camouflage militaire. Sa crinière en bataille, d’un rouge incandescent, retombait par vagues sur sa nuque d’un gabarit impressionnant, émaillée de cicatrices profondes, comme autant de témoins de ses affrontements du passé.
— Qu’est-ce que vous voulez ? lança Hector sans autre forme de politesse. Et lâchez mon fils !
Ne jamais montrer la moindre faiblesse. Et rester constamment sur ses gardes. Depuis une trentaine d’années, il s’était forgé une solide connaissance des conventions de l’Underground.
L’ersatz de Tony Montana s’approcha du marchepied après avoir relâché Alvaro. Suivant à la lettre les ordres de son père, le garçon décampa dans la cabine.
— Désolé de vous déranger, ce sera rapide. Je me présente, Traeger.
Il accompagna ses premiers mots d’un sourire carnassier d’une fausseté évidente, dévoilant une incisive tordue.
Ce nom était familier à Reyes. De ce qu’il en savait, l’homme gérait les niveaux inférieurs d’une main de fer. Trafic de drogue, extorsions, meurtres… Il n’épargnait personne, tout en respectant jusqu’ici la frontière tacite établie par Ayaz. Chacun des chefs disposait ainsi de son propre terrain de jeu. Que faisait-il ici ? C’était la question.
— Vous avez déjà dû entendre p-p-parler de moi, je suppose, poursuivit Traeger d’une voix chevrotante. Et vous êtes ?
— Impatient de vous voir partir. Et oui, je connais votre réputation.
— Parfait ! On va gagner du temps, et ça tombe bien, je déteste en perdre. Après mûre réflexion, j’ai décidé de prendre le contrôle des niveaux supérieurs. Par bonté, je laisserai à cette mauviette d’Ayaz les deux premiers paliers. Ce sera amplement suffisant pour qu’il mène ses p-p-petites affaires insignifiantes. Mes hommes s’occupent en ce moment même de passer le message, et l’on m’a signalé cette voie de stockage particulièrement stratégique dont j’ignorais l’existence. J’ai voulu voir ça de mes propres yeux.
Il scruta en détail le boyau, et s’arrêta plus précisément sur le transformateur alimentant l’intérieur du wagon. De ce gros boitier fixé sous le marchepied sortait une poignée de câbles qui serpentaient ensuite le long des rails avant de disparaître au fond d’une saignée. Silencieux, Traeger secoua nonchalamment la tête en signe d’approbation. Il s’adressa au géant, toujours dans son dos.
— Comment est-ce que j’ai pu passer à côté de ce joyau ? T’avais eu vent de cet endroit, Lynch ?
— Non, boss, mais tu sais bien que l’Underground, c’est pas ma came.
La voix puissante et sourde du rouquin résonna dans le tunnel. Il parlait avec la main posée sur un fourreau en cuir qu’il portait à la ceinture, siège d’un couteau à la taille démesurée.
— À quel endroit se trouve-t-on précisément ici ? demanda Traeger en plantant son regard sombre aux paupières tombantes dans celui de Reyes.
— On est dans une poche entre les niveaux -2 et -3. Elle relie Manhattan à Brooklyn Heights.
Lynch demeurait perplexe. Il frottait l’épaisse toison rousse de sa barbe, la tête levée vers le plafond de roche.
— Mais… Ce n’est pas possible. Il y a l’East River à traverser !
— En fait, la Voie 61 s’enfonce plus profondément sous le détroit et vient rattraper le Brooklyn Battery Tunnel.
Les explications de Reyes — de plus en plus méfiant — parurent satisfaire le colosse qui acquiesça avec un bruit de bouche.
— Merci pour ce c-c-cours de géographie, interrompit Traeger avec un certain mépris.
Étrangement, son bégaiement se signalait de manière aléatoire. Il poursuivit plus lentement, avec une meilleure maîtrise de ce tic de langage.
— Venons-en au fait. Comme je vais dorénavant piloter cette zone de l’Underground, vous comprendrez aisément que je doive récolter un peu de vos ressources. Il va sans dire qu’en contrepartie, je m’occuperai de votre sécurité.
Reyes n’en revenait pas. Malgré l’aplomb désarçonnant du trafiquant, il s’agissait d’extorsion, ni plus ni moins. Mis au pied du mur, il pensa simultanément à Alvaro et à l’arme logée à l’intérieur de sa veste. S’il devait utiliser cette dernière, il n’aurait pas le temps de maîtriser les deux hommes, a priori aguerris. Et il était inenvisageable qu’il fasse courir le moindre risque à son fils, alors il opta pour l’apaisement.
— Je gagne juste de quoi survivre. Et en dehors de cette vieille cabine abandonnée, je ne possède aucun bien matériel. Je ne vais pas vous servir à grand-chose, vous ne croyez pas ?
Traeger plissa ses paupières. D’un sourire narquois, il tapota sur l’épaule de Reyes.
— Ne vous inquiétez pas. Et puis, quand je regarde votre b-b-beau wagon, je me dis que vous avez l’air d’en prendre soin. On trouvera toujours de quoi s’arranger. N’est-ce pas, Lynch ?
— Carrément, boss.
De l’autre côté de la voie ferrée, dans un coin de pénombre, le couvercle de la poubelle griffée au nom de Reyes tomba brusquement sur le sol. Un signal d’alerte immédiatement capté par Lynch et Traeger. Ils ne tardèrent pas à repérer le suspect, trahi par ses deux billes luisantes. Le rat fautif sauta du rebord de la poubelle avec dextérité, un morceau de laitue moisie en bouche. Il tentait de se faufiler entre les rails lorsqu’il explosa en un bouquet de sang et de chair. L’écho de la détonation se perdit au fond du tunnel.
De la fumée sortait d’un Magnum à la crosse dorée, au bout du bras tendu de Traeger.
— En voilà un qui ne pourra plus fureter dans les affaires des autres, s’esclaffa le latino. Bon, pour en revenir à notre arrangement, nous passerons une fois par mois, donc prévoyez un d-d-dédommagement à la mesure de votre sécurité.
Reyes resta silencieux, même si cela le démangeait de réagir.
— Parfait, conclut Traeger avec une nouvelle tape sur l’épaule de son hôte. Je sens qu’on va bien s’entendre. Allez, Lynch, fais-moi un beau dessin. Ensuite, on dégage de là.
— Très bien, boss.
L’homme de main sortit de sa veste militaire une bombe de peinture. Il commença à l’agiter devant l’alliage bleu clair de la carlingue. Les lettres se formèrent les unes après les autres, masquées en partie par la stature imposante du géant rouquin. Quand il eut terminé, il se déporta pour laisser apparaître l’inscription rouge sang : PROPRIÉTÉ DE TRAEGER.
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