Brooklyn underground
Chapitre 16.2
16 . 2
En dépit des communications saturées, l’appel avait finalement abouti à force d’insistance. Albuquerque raccrocha, satisfait. L’homme au bout du fil — capitaine à la brigade fluviale new-yorkaise — lui devait un service et c’était l’occasion parfaite pour qu’il efface sa dette.
Le problème de transport était ainsi réglé avec ce bateau mis gracieusement à disposition.
Il est temps de souffler un peu.
Albuquerque s’appuya contre la balustrade du rooftop et huma l’air ambiant. Au dixième étage de l’hôtel attenant au Brooklyn Bridge Park, où les trois agents de la DEA avaient trouvé refuge, le panorama portait loin. Derrière la brume, on distinguait à la fois la skyline de Manhattan, le Financial District et le Brooklyn Bridge. Quitte à attendre un signe de Walker en pleine catastrophe, autant que ce soit ici.
Si la plupart des clients avaient déserté les lieux après le passage de la vague meurtrière, le bar extérieur restait néanmoins ouvert. Occupé à son comptoir, le barman préparait un Gin Tonic sans se soucier le moins du monde de la tragédie à laquelle sa ville faisait face. Après tout, à cette hauteur, on ne craignait rien. Et le déluge s’était interrompu. On commençait même à apercevoir les étoiles qui perçaient la masse nuageuse circulaire.
Avachis sur l’un des canapés en résine du rooftop, McKenna et Ed ne cessaient de fixer leur montre. Ils n’en parlaient pas, de peur de jeter le mauvais œil sur la traque de Walker, mais ils étaient pessimistes depuis que Nina avait joué les trouble-fêtes. D’un geste forgé par l’habitude, McKenna coiffa sa moustache tombante d’un air préoccupé. Ses plans mûrement réfléchis — regagner la confiance de sa fille Debbie et s’offrir une retraite au soleil — étaient en train de couler avec la Grosse Pomme. Il chercha Albuquerque du regard et finit par le repérer près de la balustrade. Après une courte hésitation, il le siffla, trop fatigué pour se lever.
Un Purple Haze à la main, ce dernier se retourna en ruminant. Il descendit d’une traite son verre avant de rejoindre ses deux collègues. Le cocktail au Prosecco — l’un de ses plaisirs coupables — ne lui avait pas étanché sa soif. Une soif de richesse étroitement liée à ce misérable cafard.
Walker.
Contrairement aux précédents coursiers, Albuquerque misait davantage dessus pour déterrer El Lobo. Cela tenait en un trait de caractère : sa faculté d’adaptation aux événements. Il l’avait prouvé lors de son arrestation mouvementée.
— Moins d’une heure avant que le RX ne commence à faire effet, fit remarquer McKenna du bout des lèvres. Ça va être serré, même si Walker parvient à ramener notre gars à la surface.
Ed rebondit sur le sujet, comme s’il attendait cette occasion pour étaler son ressentiment.
— Se pose aussi le souci de déplacement. Comment va-t-on aller au point de rendez-vous ? Les rues sont inondées, c’est un vrai bordel là dehors. Je pense qu’on devrait lâcher l’affaire, ça devient…
Par surprise, Albuquerque le musela d’une prise d’étranglement. La pression exercée sur la trachée lui coupa la respiration et il commença à suffoquer.
— Je continue ou tu changes d’attitude ?
Au vu de son penchant pour la violence, McKenna profitait de la scène avec une certaine délectation. Son équipier de la DEA ne supportait pas les remises en question et il le prouvait une fois encore. Autant ne pas ajouter de l’huile sur le feu, alors il se tut et avala une gorgée de la bière blonde que lui avait recommandé le barman. De la mousse se déposa sur sa moustache fournie.
— C’est bon ! C’est bon ! cracha Ed, à deux doigts de perdre connaissance.
Ses yeux déjà naturellement globuleux semblaient prêts à bondir de leurs orbites sous l’effet du manque d’oxygène. Il tapa plusieurs fois sur l’avant-bras d’Albuquerque en guise de soumission. L’étau se desserra et l’air marin remplit à nouveau ses poumons maltraités.
— Tout ça est très divertissant, commenta McKenna en essuyant la mousse contre un pan de sa chemise hawaïenne, sauf que ça ne répond pas au problème soulevé par Ed.
Albuquerque se détendit, conscient qu’il était sans doute allé trop loin, comme à son habitude. Plus les années passaient, moins il parvenait à canaliser ses nerfs. Il travaillait sur le sujet à l’aide de cours de yoga dont il évitait d’ébruiter l’existence. Qu’à cela ne tienne, grâce au pactole d’El Lobo, tout ceci serait bientôt de l’histoire ancienne. Il avait prévu de disparaître dans un petit coin de paradis. Adieux les désagréments du quotidien. Et les cons.
— On a un hors-bord qui devrait arriver sous peu, expliqua-t-il face à ses deux collègues. En attendant, buvez et faites-moi pas ch…
Une sonnerie horripilante couvrit la grossièreté. Celle bien spécifique du téléphone prépayé que les trois hommes avaient acheté au début de leur opération. Le même modèle se trouvait entre les mains de Walker.
— C’est lui ! confirma Albuquerque en décrochant.
***
— Tu ne trouves pas ça ironique ?
Chuck Arys se retourna vers Lawrence avec les sourcils relevés et le front plissé. Le météorologue ne voyait absolument rien d’ironique à être perché cinquante mètres au-dessus d’une zone inondée et dévastée, au milieu de la nuit.
— Quoi ?
— Franchement, se réfugier dans un réservoir d’eau après s’être pris des millions de mètres cubes de flotte sur la gueule, il y a de quoi rire jaune, non ?
— Si tu le dis…
Chuck n’avait pas le cœur à jouer les caustiques. De leur position, au sommet de la tour qui dominait le vaste parc à l’ouest du Ranch, le panorama ne laissait aucun doute sur les ravages provoqués par Nina. À perte de vue, Staten Island, particulièrement touchée, affichait une désolation sans nom : bâtiments effondrés, colonnes de fumée, arbres déchiquetés et carcasses de véhicules témoignaient de la puissance inimaginable qui avait frappé le secteur. Dans le ciel de Manhattan, de l’autre côté de la baie, un ballet d’hélicoptères arpentait la nuit couleur charbon, signe que la catastrophe n’était pas circonscrite au rivage.
Les morts devaient se compter par milliers, estima Chuck en serrant les poings. Il s’en voulait de ne pas avoir agi plus vite. Malgré l’alerte donnée sur CNN, la population n’avait pas eu le temps de réagir et de prendre les mesures adéquates. Un rappel de la place de l’Homme sur Terre, en quelque sorte : Mère Nature dictait sa loi. Nous n’étions pas en mesure de la contrer. Sans relativiser la tragédie en cours, le météorologue trouva cet état de fait presque réjouissant. Une contradiction avec l’essence même de son métier, qu’il cultivait secrètement de peur d’être catalogué comme anarchiste. Ou barge.
Une douleur au niveau du cuir chevelu le sortit de ses pensées. Avec la main, il épongea précautionneusement son crâne humide, juste au-dessus de l’oreille gauche.
— Merde, je me rends compte que dans la précipitation, j’ai oublié mon téléphone sur le bureau, signala Lawrence. Le tien fonctionne encore ?
Chuck essuya sa paume rouge sang et attrapa l’iPhone dans la poche arrière de son pantalon trempé. L’appareil étanche, qui avait failli lui coûter d’être écrasé par le plafond du Ranch, s’alluma.
— OK, le système redémarre. J’appelle déjà Jup. J’espère qu’elle a pu décamper à temps de l’Underground.
Après seulement deux tonalités, l’appel coupa sans aboutir.
— Je retente.
Le résultat fut identique. Lawrence se hasarda à une explication de sa sempiternelle voix haut perchée.
— C’est à cause de la multitude de communications simultanées. Tout le monde essaie de joindre ses proches, et ça crée un goulot d’étranglement. Rappelle-la dans un instant.
Ça se tenait. Du moins, Chuck n’avait pas la force d’imaginer le pire. S’il devait affronter la perte de Jupiter, après celle de sa femme, il ne donnait pas cher de sa motivation à rester en vie. Il prit une grande respiration et laissa divaguer son regard jusqu’à la pointe sud du détroit, là où la clarté de la lune éclaboussait la plage de Coney Island.
Un détail le surprit. Il rumina des mots inaudibles, tant et si bien qu’il finit par interpeler la curiosité de Lawrence.
— Je connais cette tête. Toi, tu as repéré un truc pas net.
— Deux secondes, je veux vérifier quelque chose.
Chuck activa l’appareil photo du smartphone et pointa l’objectif sur Coney Island en zoomant au maximum. La définition de l’image n’était pas extraordinaire, mais le mode nuit suffit à capter l’essentiel.
Un masque de terreur s’imprima alors sur le visage du météorologue.
OceanofPDF.com