Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 41 sur 47

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Brooklyn underground

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Chapitre 16

 

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— Enfin !

Jupiter laissa exploser sa joie. Ils venaient d’atteindre l’extrémité sud du Brooklyn Battery Tunnel. Le hors-bord piloté par Walker s’extirpa de l’ouvrage en slalomant entre les épaves. Le quatuor fit alors face à un spectacle inimaginable. Dans toutes les directions, où que portait le regard, les rues de la mégalopole avaient disparu, englouties par la montée des eaux. Les conséquences de la déferlante se constataient à mesure qu’ils s’enfonçaient dans la nuit, entourés des ombres des géants de verre et d’acier. De temps à autre, des débris tapaient contre la coque, avant d’être violemment repoussés. Deux hélicoptères de secours les survolèrent, le nez braqué sur le quartier de Chinatown plus au nord. Après plusieurs crochets, ils aboutirent devant Coffey Park, entièrement dévasté. Un gigantesque peuplier noir déraciné barrait le passage, les obligeant à faire demi-tour une nouvelle fois.

Désarçonnée devant l’état de sa ville, Jupiter délaissa un instant le chaos ambiant pour affronter son reflet à la surface du détroit. Elle se pencha au-dessus du bastingage du hors-bord et tenta de se détendre, portée par le rythme lancinant des flots.

— Et maintenant, quel est le plan ? quémanda-t-elle en brouillant son double de la main.

Reyes attrapa le bras de la rousse pour la remettre d’aplomb sur la banquette.

— Ne te colle pas aussi près de la flotte, la sermonna-t-il. Au moindre contact, tu vas te faire éjecter.

Avec une moue de contrariété, elle se recroquevilla à sa place tandis que le bateau entamait un virage serré pour éviter une grue effondrée sur la façade d’un building aux vitres brisées. Dès qu’ils croisaient des corps à la dérive, Reyes couvrait systématiquement les yeux de son fils. Aucune des devantures au bas des tours de verre n’avait résisté à l’impact de la vague. Tout n’était que désolation.

— Donnez-moi le talkie-walkie, demanda Walker sans se préoccuper des interrogations de Jupiter.

Reyes ouvrit son sac à dos et sortit le boitier de la poche étanche.

— Attrape. Tu veux joindre ceux à qui tu dois me livrer ?

Le coursier passa outre la formule à charge.

— Non, plus tard. Et j’ai un téléphone spécifique pour les contacter.

Il coupa le moteur près d’un anneau d’athlétisme aux gradins en partie arrachés et balaya les fréquences du talkie-walkie à la recherche du canal d’Emily. Les parasites laissèrent place à un silence continu.

— Ray à Emily. C’est moi, chérie. Est-ce que tout va bien ? Tu as pu sortir ?

Pas de réponse. Walker réitéra plusieurs fois son message, avec un ton de plus en plus maussade. Il finit par rendre l’appareil à Reyes et remit les gaz sans un mot. Le hors-bord traversa à pleine vitesse le secteur de Red Hook, et poursuivit sur une trajectoire l’emmenant au sud de Brooklyn. Le pilote savait parfaitement où il se dirigeait.

Jupiter laissa le vent s’emparer de sa chevelure indomptable tandis qu’elle venait prendre place à ses côtés. Elle remarqua le pistolet posé sur une tablette derrière le volant. L’arme de Reyes, prête à servir si la situation l’exigeait, comprit-elle. Elle voulut en avoir le cœur net.

— C’est au cas où ?

De profil, Walker paraissait absent. Il garda le cap, mutique.

— À mon avis, poursuivit-elle avec une approche différente, ce doit être une hécatombe aux avant-postes de la ville, à Coney Island et Brighton Beach. Je n’aurais pas aimé me trouver là-bas.

La remarque resta une fois de plus sans suite. Elle insista encore.

— Tu sais, je suis sincèrement désolée pour ta femme, mais j’ai besoin de connaître la vérité. Tu es vraiment ce que tu dis être ?

Walker inclina enfin la tête pour la fixer de ses pupilles dilatées.

— Qui oserait se prétendre de l’Underground sans en avoir les attributs ?

— Et pour quelle raison est-ce que tu fais ça ? L’argent ? renchérit Jupiter d’une voix plus sombre. Je veux dire… Le fait de livrer Reyes.

— À quoi me servirait le fric étant donné la vie que je mène ?

— Tu ne cesses de me répondre par des questions.

Elle le fixait comme si elle cherchait à sonder son âme.

— Écoute, Jup, moins tu en sais, mieux c’est pour toi. Je t’assure.

— Je suis assez grande pour en juger moi-même.

La youtubeuse sentit une petite main attraper la sienne. Celle d’Alvaro. Assis à la poupe près du moteur et de son père, il avait capté quelques bribes de la conversation.

— M’sieur Walker a sûrement ses raisons, cria-t-il pour se faire entendre.

Jupiter ne put s’empêcher de sourire devant la remarque pleine de bon sens. Pourtant, l’entrain n’y était plus. Du côté de Reyes, ce n’était guère plus réjouissant. L’ancien lieutenant de Pablo Escobar savait pertinemment ce qui l’attendait, mais il avait donné sa parole et il ne la renierait pas. Il promena ses doigts burinés sur son avant-bras, comme s’il souhaitait en effacer le tatouage, ainsi que tout ce qui s’y rattachait. Depuis la naissance de son enfant, il ressassait souvent ses méfaits du passé, obnubilé par le besoin de se racheter. Sans trop y croire, il espérait que le comportement de ces dernières années finisse par contrebalancer sa dette de sang lorsqu’il se présenterait devant l’Éternel.

Déterminé à ratifier cette ultime tentative de rédemption, il se leva pour rejoindre à son tour le coursier au poste de pilotage.

— Comment comptes-tu t’y prendre pour me remettre à la DEA ?

Le hors-bord ralentit sa cadence près d’un comedy club dont le toit servait de refuge à des survivants. Trois mètres au-dessus du niveau d’eau, ils étaient une dizaine à s’agiter devant l’enseigne en néon de l’établissement. À l’approche du bateau, des cris et des appels à l’aide fusèrent. Walker se positionna en contrebas au plus près de la façade et coupa le moteur.

— Dans un premier temps, précisa-t-il, on va continuer sans Jupiter ni Alvaro.

— Comment ça ? s’interposa l’intéressée.

— Ça va devenir dangereux, et c’est inutile de vous faire courir des risques supplémentaires. Le toit du comedy club n’est pas très haut. Avec un peu d’aide, il y a moyen de vous débarquer ici. Au moins, vous ne serez pas seuls dans l’attente des secours.

— Pas question ! rétorqua Jupiter d’un ton qui ne laissait pas de place à la conciliation. De toute manière, c’est dangereux depuis un bon moment. Je ne vais certainement pas vous abandonner après tout ce qu’on a affronté. Quant à Alvaro, il est plus en sécurité auprès de toi et de son père.

Elle marqua une pause, emportée par l’émotion. Les mots se brisèrent dans sa gorge.

— Au bout, ensemble. Je le dois à Charlie et Jackson.

Walker n’insista pas. Il n’en avait plus la force de toute manière, et Jupiter l’avait touché par sa sincérité. Il confirma la décision d’un simple hochement de tête tandis qu’il démarrait le moteur. Sous les yeux décontenancés des survivants, le hors-bord s’éloigna du comedy club en fendant la nuit, droit vers le sud.

— Où nous emmenez-vous, m’sieur Walker ? demanda Alvaro, cramponné à la rambarde de sécurité.

— Green-Wood, répondit laconiquement le pilote.

— Tu veux parler du cimetière de Green-Wood ? bondit Jupiter, dont les oreilles traînaient. Tu n’as pas encore plus glauque comme lieu de rencard ?

— On n’est pas là pour établir un circuit touristique. Je connais bien Green-Wood. C’est facile d’accès et il se trouve être le point culminant de Brooklyn, donc potentiellement moins touché.

— Et pour les gars de la DEA ?

— Je les appelle en chemin.

La voix de Walker fut en partie couverte par le bourdonnement d’un hélicoptère du NYPD, surgi d’une ligne d’entrepôts. L’appareil longea le canal de Gowanus avant de bifurquer dans leur direction et de se positionner juste au-dessus d’eux, à la même vitesse. Au bout des patins, des lumières clignotaient par intermittence, arrosant la nuit de bleu et de rouge. Un homme harnaché ouvrit la porte d’accès et se pencha, sécurisé par un câble. Il braqua un projecteur éblouissant sur le quatuor.

— Ils cherchent seulement à savoir si on a besoin d’aide, hurla Reyes avec les mains en porte-voix.

Le bruit d’enfer des pales du rotor rendait tout échange verbal impossible avec l’hélicoptère. Alors, Walker joignit le pouce et l’index dans un geste adressé au secouriste. En retour, le pilote de l’engin reprit son plan de vol.

Maintenant que ce léger contretemps était réglé, la prochaine étape leur tendait les bras : le cimetière de Green-Wood.

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