Brooklyn underground
Chapitre 12.2
12 . 2
Le chauffeur déposa Bella à la hâte sur le bord du trottoir, et redémarra sans même demander le règlement du trajet. Le point de rendez-vous était à deux bons kilomètres, mais le taxi new-yorkais n’avait pas voulu poursuivre la course dans ces conditions extrêmes. D’ailleurs, plus aucun véhicule ne circulait dans les rues de Coney Island. La péninsule au sud de New York, habituellement pleine de vie grâce à ses nombreux parcs d’attractions, était totalement désertée.
L’ombre imposante de la Wonder Wheel se détachait devant le ciel monochrome déchiré par les éclairs. Du haut de ses quarante-cinq mètres, la grande roue immobilisée toisait les immeubles environnants. Seules ses nacelles remuaient encore au gré des rafales. Bella aperçut le manège alors qu’elle traversait en trombe une route transformée en torrent. Elle avait choisi de rallier le MCU Park dont les gradins dépassaient de l’enceinte. Longer le stade de base-ball lui permettrait de grappiller quelques minutes et de combler son retard grâce à ce raccourci qu’elle connaissait bien.
Curieusement, plus elle progressait en direction de l’océan, plus les bourrasques et le rideau de pluie déclinaient. Marquant une pause, à bout de souffle, la jeune mexicaine scruta les environs : pas une âme qui vive. Sa crinière de jais dégoulinante lui collait au front. Sensation presque aussi désagréable que les mains de Traeger sur ses seins. Empêtrée dans les remords, elle refoula immédiatement cette image écœurante et reprit la marche.
Quelle idée à la con, ce rendez-vous sur Steeplechase Pier en pleine tempête !
Bella ne put s’empêcher de maudire les Suvarov. Si la famille de mafieux russes payait toujours en temps et en heure, et ne réclamait pas d’exclusivité sur la distribution de la drogue, elle aimait en contrepartie qu’on suive ses directives. À commencer par le lieu sélectionné lors des règlements.
Quelques foulées plus tard, la jetée dépeuplée de Coney Island finit par se présenter sous des apparats bien tristes. Les habituels vendeurs de hot-dogs et de glaces s’étaient fait la malle, et toutes les boutiques de la promenade avaient fermé leur rideau.
La plage ! Putain… Mais qu’est-ce qui s’est passé ici ?
Sous les yeux éberlués de la jeune femme : l’impensable. L’océan s’était retiré à perte de vue. Derrière les filets de beach-volley, la longue bande dorée se prolongeait maintenant bien au-delà de l’embarcadère, siège d’une armée de bateaux couchés sur le flanc. Une nuée de mouettes tournait à la verticale des coques enlisées.
Bella se déchaussa rapidement et foula les premiers mètres, puis les suivants, jusqu’à atteindre l’ancien rivage. Le sable humide crissait sous ses pieds. Elle contourna un enchevêtrement d’algues, et se pétrifia alors.
Des cadavres de poissons échoués.
Il y en avait des centaines, peut-être même des milliers. Une vision cauchemardesque. En progressant davantage, elle crut repérer du mouvement au-delà des voiliers, au moment où un pâle éclat lumineux perçait derrière la masse nuageuse. Avec les mains en visière sur le front, la confirmation fut immédiate.
Effectivement, plusieurs personnes se tenaient à l’entrée de la jetée sur l’embarcadère. Les Suvarov ? Non, le lieu précis du rendez-vous ne correspondait pas et ils ne se venaient jamais à plus de deux. Question de discrétion. Rien de très surprenant puisque Traeger agissait ainsi.
Plantée au milieu de la plage dont la superficie avait triplé au bas mot, Bella scruta sa montre, emportée par la curiosité. Grâce au raccourci par le MCU Park, elle était maintenant en avance sur l’horaire prévu, alors elle pouvait bien prendre dix minutes pour rejoindre le groupe. Peut-être savaient-ils quelque chose sur ce phénomène mystérieux.
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