Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 45 sur 47

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Brooklyn underground

Chapitre 17.3

17 . 3

 

La terre trembla, comme si l’île de Green-Wood prenait vie. Moins de dix secondes après le grondement, un mur d’eau en provenance du sud de Brooklyn déferla sur les collines du cimetière en charriant un agglomérat indescriptible de débris. À la vitesse d’un cheval au galop, la masse en effervescence atteignit les hauteurs et le site de Battle Hill.

Dans son axe de destruction se tenait une proie toute désignée : la frêle église où Alvaro se dissimulait durant la tractation. Au contact de la créature mouvante, les vitraux explosèrent dans une pluie de verre et un fracas assourdissant. Une barque charriée par la crête d’écume vint se disloquer contre la façade, avant de disparaître au cœur des remous.

Jupiter fixa les flots déchaînés, incapable de bouger, totalement pétrifiée par la peur. Ses jambes, aussi lourdes que du plomb, ne voulaient plus obéir. Devant l’inévitable, elle choisit alors de se cramponner de toutes ses forces à la statue qui lui faisait face, comme une moule à son rocher. À l’instinct, Reyes, Walker et McKenna eurent la même idée et se jetèrent sur les trois autres soldats autour de la colonne commémorative. À son tour, Albuquerque voulut les imiter et tenta d’agripper la sculpture la plus proche, bras tendus.

Tout se joua en un claquement de doigts. Trop éloigné du monument, il rata sa cible de peu. Avec la force d’un bulldozer, la vague l’arracha du sol comme une brindille. Dans un cri camouflé par les trombes d’eau, il disparut dans les mâchoires du monstre, avalé et digéré aussitôt.

Lorsque le tourbillon insensé de bruit et de fureur cessa de ravager Battle Hill, un silence surnaturel s’installa, que seule la quinte de toux de Jupiter vint perturber. La rousse fut la première à se relever. Quand elle rouvrit lentement les yeux en crachant ses poumons, des poissons suffoquaient à ses pieds. Elle repoussa la masse de cheveux plaqués sur sa peau laiteuse. Ses muscles s’étaient tant contractés autour de son sauveur en bronze que des brûlures lui irradiaient les bras jusqu’aux tendons. À constater les traces indélébiles laissées par le raz-de-marée, elle n’en revenait pas d’être encore vivante. Si les quatre statues — solidement ancrées — avaient tenu bon, la colonne commémorative gisait près du piédestal, coupée en deux. Du côté de la chapelle, un pan de l’édifice n’avait pas résisté au choc. Sur les marches du perron, on distinguait des éclats du dôme galbé qui couronnait auparavant le clocher. Autour de Battle Hill, ce qu’il restait de végétation ruisselait de toutes parts. L’air s’était chargé d’une humidité que le sol détrempé ne parvenait plus à absorber. Par chance, la situation géographique du cimetière et son terrain vallonné avaient facilité l’écoulement des millions de mètres cubes d’eau drainés.

Jupiter retrouva peu à peu ses esprits, suffisamment pour repérer le corps inanimé de Walker sous une couche de branchages. Encore sonnée, elle tituba dans sa direction en passant devant Reyes qui émergeait tout juste d’une mare de boue. Le Colombien semblait être passé sous un train. À peine debout, il essora son marcel noirci, déjà concentré sur un objectif primordial : sauver son fils. Il fixa la chapelle dévastée, plein de remords. C’était lui qui avait choisi d’y cacher l’enfant pour le protéger d’éventuels effets collatéraux, sans se douter une seule seconde que Green-Wood puisse faire les frais d’une nouvelle déferlante. Il s’en voulait terriblement de ne pas avoir été assez précautionneux.

Tu as bien merdé. Alors rattrape vite ton erreur.

Sa conscience le rappela à l’ordre. Il se rua sur le bâtiment, déterminé à tout mettre en œuvre pour retrouver Alvaro dans les décombres. Sa course fut de courte durée. Quelque chose le transperça de part en part à la clavicule. Il chuta en plein élan, déséquilibré par le coup reçu. À terre, le visage déformé à cause de la douleur inouïe, il rampa à quatre pattes par instinct de survie pour fuir le danger, sans même savoir d’où il venait précisément. Son regard brouillé par la transpiration et la saleté rencontra finalement celui de McKenna. L’agent de la DEA avançait implacablement vers lui, les doigts resserrés sur le manche du couteau à la lame ensanglantée. La sacoche contenant le remède de Walker ne l’avait pas quitté. Vision d’horreur, la moitié gauche de sa tête n’était plus qu’un amas de chair boursouflée et de lambeaux de peau qui pendouillaient. Il enjamba une hélice de bateau, probablement arrachée de son essieu le long de la côte, et propulsée jusqu’ici par la puissance du rouleau compresseur. Au vu des pales recouvertes d’un sang rouge vif, il était devenu évident pour Reyes qu’elle avait fini sa course dans la joue du moustachu.

— Où est ton magot ? hurla ce dernier en brandissant l’arme blanche comme un forcené.

Un sourire grotesque se modela sur ce qu’il restait de son visage en charpie. De la bave s’écoulait du trou béant à la place de la bouche.

Reyes pesta de se retrouver entre deux feux : d’un côté, l’urgence du sauvetage d’Alvaro, de l’autre, l’affrontement inévitable qui se profilait. Par réflexe, il porta la main à sa ceinture, sauf que le Beretta n’y était pas.

Et merde…

Alors, paré à en découdre, il inspira longuement et invectiva son adversaire par bravade :

— Pas de bol, tu hérites de cette tronche-là en pure perte. Il n’y a aucun magot. Nada.

Piqué au vif, McKenna donna libre cours à sa fureur et se jeta sur sa poule aux œufs d’or, avec la ferme intention de lui faire cracher le morceau. Reyes réussit à esquiver les premiers coups de couteau avant de se laisser surprendre par une attaque plus technique. Il sentit le froid de la lame d’acier caresser sa gorge et s’arrêter au niveau de la jugulaire. Une fissure d’hémoglobine se dessina.

— Je dois continuer à te rafraîchir la mémoire ? cracha l’agent fédéral en accentuant la pression.

Le bout de l’arme blanche rentra progressivement dans les tissus de la trachée. Acculé, Reyes tressaillit.

— Hé, Ducon !

Surpris par l’interjection, McKenna se détourna de l’ancien trafiquant de drogue pour prêter attention à cette voix qui le dérangeait durant son exercice préféré : la torture. Au moment de faire volte-face, un choc terrible ébranla son crâne. La décharge l’envoya mordre la poussière. Avec une rage au ventre palpable, il essuya d’un revers de manche le sang qui entravait la vision de son œil valide et se redressa comme un ressort. Groggy, il fit deux pas hésitants et s’effondra pitoyablement. En contre-plongée, la silhouette de Walker se matérialisa alors. Amoindri, le coursier puisait dans ses dernières forces pour brandir l’hélice au-dessus de sa tête, prêt à asséner le coup de grâce.

McKenna chercha à se relever, telle une machine increvable, mais il comprit vite qu’il n’était plus en état de se battre. La lucidité lui fit lâcher son couteau. Il cracha une matière visqueuse et rampa dans la terre boueuse pour s’adosser péniblement contre l’un des soldats de bronze.

— Donne… Donne-moi ça, bafouilla Walker.

Il se saisit de la sacoche portée par le moustachu et la fouilla fébrilement, à la recherche de la petite boite en métal.

L’antidote…

Il devait faire vite, le RX était en train de le foudroyer de l’intérieur.

Reyes cherchait autre chose, lui : un second souffle. De la paume, il compressa tant bien que mal la profonde entaille en travers de sa gorge en ne quittant pas des yeux la chapelle. Il trouverait Alvaro dans les décombres. Qu’il doive creuser pendant des jours n’était qu’une formalité. Jamais il n’abandonnerait.

— Regarde ! l’alerta Jupiter.

Il y avait du mouvement sur le perron entravé du bâtiment religieux. Reyes observa la direction pointée par le doigt longiligne de la rousse et, effectivement, cela bougeait dans l’amoncellement de débris. Une petite main finit par surgir, puis une seconde. Enfin, une tête ébouriffée et blanche comme neige sortit des restes du dôme galbé.

— Alvie !! hurlèrent en cœur Reyes et Jupiter.

Stimulé par cet électrochoc sonore, le pirate en herbe de l’île de Green-Wood s’extirpa du monticule de gravats en un rien de temps. Dès sa libération, il s’épousseta et courut les rejoindre en larmes.

— Je pensais t’avoir perdu… hoqueta l’enfant, les yeux rivés dans ceux de son père.

Il tremblait de tous ses membres, blotti contre lui. Emporté par cette réunion inespérée, Reyes en oublia presque sa blessure à la clavicule. Elle se rappela vite à son bon souvenir et lui arracha un gémissement quand les bras d’Alvaro se resserrèrent dessus.

— Et moi, j’ai le droit à un câlin ?

Jupiter fit un clin d’œil à l’enfant, auquel il répondit d’un large sourire. Sans attendre, il se rua sur elle et l’enlaça. Touchée par cette réaction spontanée, elle sentit l’émotion la gagner. L’étreinte chaleureuse s’éternisa, jusqu’à ce que la youtubeuse finisse par craquer, incapable de retenir le sanglot qui montait dans sa gorge.

— Ce n’est rien, fit-elle en se reculant, troublée. Je deviens sensible.

— C’est mon charme ? osa Alvaro d’une voix timide.

Soudain, un éclat de rire glaçant brisa l’euphorie des retrouvailles. Celui de McKenna. Face à lui, Walker venait de s’écrouler sur les genoux.

Dans l’incompréhension, Reyes se précipita en premier et remarqua la boite métallique contenant les seringues de RX et leur contrepoison. Elle était grande ouverte dans les mains du coursier.

— Je ne… Il n’y a pas…

Les mots marmonnés entre les respirations saccadées de Walker étaient inaudibles. Ses paupières battaient à toute vitesse. Une violente contraction le plia en deux et il bascula sur le côté.

Jupiter accourut à son tour pour tenter de saisir le sens de tout ça. Sous le coup de la peur, elle s’en prit à l’agent de la DEA en le martelant de claques.

— Pourquoi ne va-t-il pas mieux ? Parle, putain !

Le moustachu se contenta de sourire de ses dents brisées.

— Crois-moi, tu ne vas pas garder ta langue dans ta poche bien longtemps, lui promit Reyes, plus résolu que jamais.

Face à l’homme qui détenait a priori la clé, ses vieux démons le rattrapaient. Il récupéra le couteau dans la boue et saisit McKenna à la gorge d’une poigne de fer. Méticuleusement, il lui entailla la seule partie de son visage encore intacte, à savoir l’œil droit. Une fois tranchée, la paupière s’affaissa et libéra un filet de sang qui teinta l’iris de l’agent spécial.

— Accouche ! Montre-moi quelle seringue contient l’antidote ! lui ordonna Reyes pendant que Jupiter s’évertuait à maintenir Walker éveillé.

— Ça ne sert plus à rien, jubila McKenna après avoir craché un mélange de salive et de glaires.

La rousse releva la tête, bouleversée.

— Comment ça ?

— Toutes ces seringues sont remplies de RX.

— Alors où est l’antidote, enfoiré ?

Walker se mit à convulser et à régurgiter une mousse blanche visqueuse.

— Reste avec moi, articula Jupiter. Tu m’entends ? On va trouver une solution.

Ses lèvres tremblaient. Un voile translucide lui brouilla le regard et une perle roula sur sa joue. Avec l’espoir fou de lui insuffler la vie, de tenir en échec la mort, elle le serra contre sa poitrine. Ses larmes se mêlaient maintenant à celles de Walker.

En arrière-plan, McKenna hurlait de douleur sous les coups de lame de Reyes. La torture finit par payer et, exténué, il vida son sac.

— Oubliez… Oubliez ce cafard. Il était condamné dès l’injection. L’antidote au RX n’existe pas encore. On avait simplement besoin de les motiver, lui et les autres.

De son œil mutilé, il fixa l’heure affichée sur la montre à quartz du coursier en hyperventilation.

— Pour vous consoler, reprit-il d’un air narquois, dites-vous qu’il aura été résistant. Il a bien tenu le coup.

Reyes fit tournoyer nerveusement le couteau dans la paume de sa main.

— Toi aussi, ton chemin s’arrête ici.

Et d’un geste ample, il trancha la gorge de McKenna d’une oreille à l’autre.

***

Quinze ans plus tôt, retour à l’Union Square Greenmarket. La première rencontre avec Emily sur le marché bio. Le vol du collier au pendentif azur. La course effrénée pour fuir les lieux. Les souvenirs se disloquent. Walker s’agrippe aux miettes du visage de son amour éternel.

Fondu au noir.

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