Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 14 sur 47

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Brooklyn underground

Chapitre 6.2

6 . 2

 

Walker tiqua à la vue du volet roulant levé. Inquiet, il traversa la pièce principale déserte du local de ventilation où trônaient les deux immenses turbines, et se dirigea dans la foulée vers l’annexe, d’où filtrait une conversation étouffée. La porte épaisse en métal était entrouverte.

Quand il s’engouffra dans l’embrasure, les voix s’estompèrent. Un dos colossal, moulé dans une veste militaire, lui bloquait la vue sur une bonne partie de la chambre. Il appartenait à un rouquin d’une stature impressionnante, positionné face au lit. Alerté par les bruits de pas, il se retourna lentement en dévoilant une barbe à la toison rouge désordonnée. Sous l’amas de poils, une bouche à peine visible marqua un rictus hostile.

— Ah, voilà le maître des lieux !

La remarque ne venait pas du géant, mais de l’autre homme au gabarit plus standard, assis sur le bord du matelas. D’origine hispanique et bien trop élégant pour l’Underground, il coiffait de ses doigts un bouc parfaitement dessiné. De petits cratères parsemaient ses joues que la lumière rendait encore plus anguleuses. Quand il déplia ses jambes pour se lever, Walker distingua avec effroi la crosse dorée du Magnum logé dans un holster en cuir. L’homme aux yeux vitreux tendit une main que Walker examina avec suspicion sans la saisir.

— Qu’est-ce que vous foutez chez moi tous les deux ? Ça va, chérie ?

Emily était prostrée sur le lit avec les genoux relevés. Gênée par sa grossesse, elle se cambra laborieusement pour capter le regard de sa moitié, camouflée par la largeur du rouquin. La nuisette noire qu’elle portait laissait entrevoir un tatouage sur le haut de sa poitrine.

— Ils se sont invités de force ! aboya-t-elle, comme pour s’excuser de leur présence.

— Ne te fais pas de soucis pour ta femme, coupa l’Hispanique.

Il rengaina sa poignée de main. Malgré les non-dits, les deux hommes semblaient se connaître.

— Je lui faisais la conversation en t’attendant, poursuivit-il. Un vrai bijou, tu es chanceux. Je m’appelle Traeger. Tu te souviens de moi, j’imagine.

Walker contourna le géant afin de faire face à son interlocuteur.

— Difficile d’oublier une raclure de ton espèce.

— Je prends ça pour un c-c-compliment. Bon, je suis venu discuter de votre forfait de protection. Tu comprends, j’étends mon influence dans les niveaux supérieurs. Toi et ta femme, vous êtes désormais dans mon collimateur.

— Je ne veux pas de ta protection ni de celle de ton toutou.

Le rouquin au cou démesuré poussa un grognement, sans pour autant bouger d’un centimètre. Il agrippa le manche de son impressionnant couteau encore dans le fourreau, l’œil rivé vers Traeger. Ce dernier hocha la tête de gauche à droite. En retour, l’homme retira sa main de l’arme.

La tension empestait la chambre à plein nez. Emily sentit ses pulsations cardiaques monter en flèche et ébranler sa poitrine, comme des coups de massue. Pour se rasséréner, elle essaya de se focaliser sur les crépitements du filament incandescent de l’ampoule au-dessus du lit. Des secondes interminables, avant que Traeger ne casse le silence pesant d’un rire outrancier.

— C-c-calmons-nous ! On ne va pas s’entretuer pour si peu. C’était une simple première visite de courtoisie.

Son regard noir se posa sur Emily et dériva sur le coursier. Ses doigts tapotaient nerveusement contre la queue de détente du Magnum.

— Une belle bête, n’est-ce pas ? Elle a un sacré recul, mais elle ne m’a jamais fait faux bond, contrairement aux femmes. Tiens, prends-la en main !

Décontenancé, Walker fixa le pistolet que lui tendait le latino. L’alliage en or de la crosse scintillait de mille feux.

Oh, et puis après tout… Si c’est ce qu’il veut, on ne va pas le décevoir.

À ce stade, il ignorait encore jusqu’où il était prêt à aller. Il saisit le Magnum et déverrouilla le cran de sûreté. Du coin de l’œil, il vit Emily fondre sous les draps, frêle protection contre une puissance de feu pouvant stopper net un buffle. Au moment où il pointa avec détermination le pistolet sur la tête de Traeger, il comprit aussitôt.

Par le passé, Walker avait de nombreuses fois utilisé des armes de poing, dont le 357 Magnum. Il en connaissait suffisamment le ressenti et le poids une fois en main pour deviner que ce modèle n’était pas chargé. Ceci expliquait le geste au premier abord insensé de son adversaire.

— Je n’ai pas besoin de munitions pour te faire comprendre que tu n’auras rien de moi.

Par acquit de conscience, Walker fit reculer la culasse pour vérifier la chambre de l’arme, ce qui corrobora sa première impression.

Le géant barbu s’esclaffa et fit craquer les articulations de ses phalanges aux dimensions hors-normes pendant qu’Emily osait un coup d’œil furtif au-dessus du drap.

— T-t-tu ne me déçois pas. Effectivement, il est vide, concéda Traeger d’une voix chevrotante en récupérant brusquement le Magnum par le canon. Tu sais, on m’a incité à ne pas t’approcher. Attaquer la famille Ayaz serait mal vu.

— Des paroles avisées que tu devrais suivre.

— C’est compliqué. Depuis que le vieux Navid a cassé sa pipe, son rejeton Elijah prend trop ses aises et me voilà donc dans l’obligation de r-r-rectifier le tir.

Même s’ils ne s’étaient rencontrés qu’une seule fois, Walker se méfiait de cet homme à la réputation dangereuse. Jamais il n’était venu dans les niveaux supérieurs dans le but de commettre ses exactions. La donne changeait et compromettait tout l’Underground.

Tandis qu’il exposait calmement son point de vue sans concession, Traeger replaça méticuleusement les balles dans le chargeur. Une à une, il les sortait de sa poche. Une mise en scène de domination qui en disait long sur le personnage.

— Je vais être généreux avec toi, fit-il sur un ton bien trop mielleux pour être sincère. En tant que coursier, tu as une valeur importante à mes yeux, donc pas besoin de me payer une contribution. En échange, et je saurais m’en satisfaire, je veux une partie de ce que tu ramènes de l’extérieur. Q-q-qu’en dis-tu ?

La présence d’Emily, pétrifiée à moins de deux mètres, n’arrangeait pas le calcul des possibilités offertes à Walker. Par-dessus son épaule, il sentit que le géant rouquin le fixait avec une folle envie d’en découdre. Mieux valait repousser le problème.

— Ce que j’en dis, c’est que j’ai besoin d’en parler avec Ayaz. Tout ce que je récupère à une utilité et seul…

Une déflagration puissante le coupa dans sa justification. Le coup de feu embrasa le canon du Magnum lorsque le projectile jaillit. À l’autre bout, Emily. Étouffé dans sa gorge, le cri que poussa Walker ne parvint pas à sortir. Une odeur de poudre se répandit immédiatement dans l’ancien poste de contrôle, et le silence retomba. Brutal.

Traeger partit alors dans un grand éclat de rire, glaçant, réceptacle d’une folie comprimée. Comme si la moindre occasion était susceptible de souligner la véritable noirceur d’âme du caïd des bas-fonds.

Au bout du matelas, Emily restait prostrée, incapable de réagir. Blême et assourdie, elle finit par incliner la tête pour observer l’impact sur le mur, à quelques centimètres derrière elle. Un filet de fumée s’échappait de la brèche. Partout autour d’elle, des morceaux de plâtre jonchaient les draps. Sans se soucier du colosse, Walker se jeta sur sa femme pour la prendre dans ses bras. Secouée de spasmes, elle planta ses yeux humides dans ceux de son homme, pour y trouver de l’aide.

— Ça va aller, chérie.

Le coursier essuya de l’index une larme roulant sur la joue d’Emily, avant de se retourner vers Traeger. Fou de rage, il s’avança jusqu’à sentir le canon encore chaud contre son torse.

— Si j’avais voulu lui faire un joli trou dans le visage, je n’aurais pas abîmé ton mur. Un peu de ciment et une truelle, et ce sera comme neuf.

Le latino rengaina l’arme dans le holster en cuir, satisfait. Il fit un signe de repli au rouquin.

— Allez, viens, Lynch. On les laisse profiter de leur intimité.

Le géant cessa de démêler ses poils de barbe. Dans un mouvement au ralenti, il bifurqua sur lui-même pour talonner Traeger. Délaissant Walker et sa femme, il longea les deux grosses turbines anciennement utilisées pour la ventilation du métro. Un rapide coup d’œil sur le métal brillant lui renvoya le reflet de son visage sans émotion. Il s’étonna lui-même de cette façade impassible alors qu’intérieurement, il bouillonnait de jalousie. Dans son viseur de convoitise : la liberté du coursier.

À quarante ans, plus les années passaient, et plus Lynch supportait difficilement la vie sous terre. Bien sûr, il remontait parfois, mais pas aussi souvent qu’il l’aurait souhaité. Soumis à Traeger depuis l’accident, à cause d’un choix non négociable, il en payait aujourd’hui le prix. Encore plus d’une année à tirer, aux ordres du tyran de l’Underground. Lui-même n’était pas un tendre, loin de là. Pourtant il considérait posséder une certaine éthique, pour ce qu’elle valait.

Sans ce sacrifice, Janet serait derrière les barreaux, alors il acceptait sa pénitence. Lynch repensa à ce moment charnière. La bascule, comme il l’appelait, s’était produite il y a cinq ans. À cette époque, sa sœur cadette vivait quasiment en permanence dans l’Underground. Lui n’y avait jamais mis les pieds, même s’il en connaissait l’existence par ses fréquentations douteuses. Lors d’une sortie dans le monde extérieur, Janet avait commis l’irréparable, sous l’emprise de stupéfiants : un meurtre de policier.

Il se remémorait l’appel de sa sœur en état de panique, et ses mots précis :

Lynch, j’ai besoin de toi. Je suis planquée dans un entrepôt. Une bagarre a éclaté un peu plus tôt dans un bar et dans la mêlée, j’ai retourné l’arme du gars contre lui. C’était un flic. Le coup est parti sans le vouloir. Je me suis enfuie et… et j’ai composé ton numéro.

En raison du passé de sa sœur, il se doutait qu’elle finirait ses vieux jours en prison si on l’attrapait. Bien qu’ils n’aient jamais été proches, il ne pouvait se résoudre à la perdre pour toujours. Une solution s’était présentée après quelques coups de fil, grâce à une connaissance commune : Traeger. Contre de faux papiers, une belle somme d’argent et la logistique pour une fuite à l’autre bout du pays, le trafiquant influant réclamait cinq ans de la vie de Lynch.

Le deal scellé, Janet avait pu disparaître et profiter de sa liberté. Du moins, le géant l’espérait, car elle n’avait plus jamais recontacté son frère.

— Tu m’écoutes ou tu as besoin d’un lavage d’oreilles ?

Traeger extirpa Lynch de son passé en lui donnant une tape derrière la tête.

— Pardon, boss !

— Ressaisis-toi et sors ta bombe.

Une nouvelle marque dans les niveaux supérieurs. La dixième depuis ce matin. Cela équivalait à rompre le cessez-le-feu avec Ayaz. Un mouvement risqué pour l’équilibre de l’Underground, mais après tout, Lynch n’en avait cure. Quelques mois de plus à jouer les larbins, et il quitterait à tout jamais cet enfer.

Le colosse attrapa la bombe de peinture dans la poche de sa veste militaire. Sur le mur extérieur de l’ancien poste de ventilation, il traça en grandes lettres rouges l’inscription : PROPRIÉTÉ DE TRAEGER.

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