Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 31 sur 47

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Brooklyn underground

Chapitre 13.2

13 . 2

 

Les pattes gambadaient à vive allure sur l’épiderme. À mi-chemin de la pommette, un soubresaut effraya l’insecte. Il chercha à rebrousser chemin en quête d’un objectif plus praticable et s’enfonça dans le pli de la fossette, avant d’être bloqué par une haute paroi de poils blancs. Acculée, la fourmi se fit brutalement éjecter de son terrain de jeu. Après un long vol plané, elle atterrit près de ses congénères devant le vivarium renversé.

Encore étourdi, Chuck Arys cligna des yeux jusqu’à ce que sa vision se réajuste peu à peu. Première sensation désagréable : celle de sa chemise lui collant à la peau, imbibée de son propre sang. Pendant une seconde, il crut rêver. Mais non, tout ça était bien réel. Il se redressa dans un sursaut, sans même savoir où il se trouvait. L’information mit un moment pour être traitée par son cerveau.

— Doucement, ne te lève pas trop vite ! Tu t’es évanoui quand le chêne t’a frappé.

— Le… Le chêne ?

Lawrence désigna d’un air dramatique la plaie sur le haut du front de son collègue, puis l’aida à descendre du bureau où il l’avait allongé un peu plus tôt. Chuck inspira profondément pour oxygéner ses poumons et enfin seulement, il prit conscience de l’environnement dans sa pleine mesure. L’antenne météorologique ressemblait dorénavant à un véritable dépotoir, noyé sous un bon mètre d’eau trouble. Pire, le grand chêne rouge devant le Ranch s’était abattu sur le bâtiment. Déraciné par la puissance de la lame de fond. Brindilles, feuilles et débris en tout genre jonchaient les bureaux. Le tronc épais avait soufflé les vitres en s’écrasant de tout son poids. Il reposait en équilibre contre le mur d’appui sous l’encadrement de la fenêtre. Chuck comprit que le châssis n’allait pas résister bien longtemps à la pression.

— Où sont les autres ? demanda-t-il, inquiet de n’apercevoir aucun employé en dehors de Lawrence.

— Il y avait des blessés. Tout le monde paniquait. On ne savait pas si c’était risqué de te transporter dehors à cause du traumatisme, alors je leur ai dit de filer. Je ne pouvais décemment pas t’abandonner, même si tu es un chieur de première. Maintenant, il faut se tirer d’ici sur-le-champ, le Ranch menace de s’écrouler.

Face à son propre reflet découpé en tranches sur l’écran fissuré de LightWeather, Chuck constata que ses cheveux blancs comme neige avaient viré au rouge sur toute la partie gauche de son crâne. Si l’hémorragie s’était atténuée, une douleur lancinante lui martelait la tempe et sa bouche lui renvoyait un goût terreux particulièrement désagréable.

La curiosité revenant au galop, le scientifique contourna avec précaution le tronc déraciné et s’approcha de l’ouverture de la fenêtre pour observer les conditions à l’extérieur. Le spectacle l’effraya autant qu’il le subjugua. Le ciel surexposé revêtait des couleurs irréelles, faites d’aplats de teintes grises brillantes. Au loin, la tour du radar météorologique n’évoquait plus qu’un enchevêtrement de pylônes. Quant à la structure gonflable au sommet, le radôme, elle avait purement disparu. Envolée au cœur de l’ouragan. Peut-être en train de flotter dans la baie de New York.

— Merci d’être resté.

Chuck souligna sa remarque d’un regard entendu. Lawrence et lui se faisaient mutuellement confiance et, même s’ils se voyaient peu en dehors du travail, leur relation allait au-delà d’une simple amitié professionnelle.

— Tu plaisantes, tu me dois cinquante dollars. Je ne vais sûrement pas passer à côté juste parce que je t’ai abandonné lâchement.

Ils grimpèrent les marches d’escalier menant au palier, pile au niveau de la ligne d’eau. La main sur la poignée de la porte d’entrée, Chuck s’arrêta net. Pris d’affolement, il fouilla ses poches frénétiquement.

— Merde, mon téléphone ! Il a dû tomber quand j’ai perdu connaissance. J’ai besoin de le récupérer si jamais Jup tente de me joindre.

Au même moment, un craquement sinistre s’éleva des entrailles du bâtiment. Des fissures se formèrent à une vitesse impressionnante, d’abord sur le sol, puis le long des parois en placo. Le chêne rouge, dont les branches les plus hautes frottaient contre le plafond, commença à tanguer sur son support instable. Au mépris du danger, Chuck se rua dans l’open space inondé où des papiers volaient de toutes parts.

— On a plus le temps ! hurla Lawrence depuis le palier.

Les mots furent avalés par le sifflement strident du vent qui s’engouffrait avec fureur dans le Ranch. Soudain, une secousse ébranla tout le bâtiment. Les dalles du faux plafond se déchaussèrent les unes après les autres. L’une d’elles s’effondra sur Chuck dans un nuage de plâtre. Le météorologue s’ébroua sans y prêter attention, obnubilé par la recherche de l’iPhone aux abords de son bureau. Si le modèle était étanche, le retrouver sous l’eau n’allait pas être une mince affaire. Et pour cause, on ne voyait rien. Il tâtonna en espérant tomber dessus avec un peu de chance. Concentré sur cette mission, il ne remarqua pas la crevasse en train de se propager au plafond, ainsi que les gesticulations de Lawrence au sommet des marches.

Finalement, le pied de Chuck finit par buter sur quelque chose dont la taille pouvait correspondre. En alerte, il plongea le bras dans l’eau visqueuse et sentit une surface lisse du bout des doigts.

Te voilà, toi !

Il sortit le smartphone avec un air de victoire, qui se mua immédiatement en mimique de terreur. La crevasse au-dessus de sa tête s’était tant dilatée qu’un pan du plafond se détacha dans un grondement sec. Ainsi libéré de son étau, le chêne rouge commença à basculer en faisant balancier sur le rebord de la fenêtre.

Tout se joua en un éclair.

Le bâtiment entier vacilla. Pour progresser plus vite dans l’open space inondé, Chuck se précipita par petits bonds vers le palier. Les particules de plâtre soufflées par les bourrasques bouchaient complètement la visibilité et les secousses compliquaient ses efforts dans ce véritable enfer. Un gros bloc de placo s’effondra sur le scientifique, le projetant avec force sous l’eau. Surpris, il but la tasse à deux reprises, écœuré par l’amertume des sédiments marins.

Je ne vais pas y arriver…

L’oxygène lui manquait, mais une étincelle raviva sa flamme. Il ne comptait pas faire de Jupiter une orpheline. Alors il se releva, plus combatif que jamais, tandis que derrière lui, le chêne basculait. Il sentit des branches lui lacérer le dos. L’ombre du géant était prête à le dévorer. Rassemblant ce qui lui restait d’énergie, il plongea dans un geste désespéré en se fracassant sur les marches. Une main tendue le hissa sur le palier.

— Vite, dehors ! vociféra Lawrence.

Sans ménagement, il poussa Chuck contre la porte d’entrée au moment où le Ranch, fragilisé, s’écroulait comme un château de cartes.

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