Brooklyn underground
Chapitre 15.2
15 . 2
Les derniers mots de Zoey l’avaient estomaqué. Walker mit un peu de temps à les digérer et en analyser la portée. Hector Reyes était donc Gustavo Aguilar. Le même qui jubilait devant lui, hache brandie au-dessus de la tête en signe de victoire. À première vue, cette révélation semblait impensable. C’était sans tenir compte du tatouage qui ne mentait pas.
Le coursier remonta le fil de la journée. Les paroles d’Ayaz lui revinrent alors à l’esprit. Selon ce dernier, durant l’assaut contre Escobar, Aguilar avait été touché au moment où il prenait la poudre d’escampette. Explication plausible quant à sa démarche boiteuse, plus que cette prétendue histoire d’AVC.
Que faire maintenant ? Enfin, Walker manœuvrait avec un coup d’avance et cela le désarçonnait. Puisque la chance se rangeait de son côté, il fallait en profiter. Il ne lui restait qu’à remettre le colis aux mains des agents de la DEA avant que le poison ne se répande dans ses veines. Mais pour cela, il devait encore sortir de l’Underground.
— Parfait ! se vanta Reyes d’un air triomphant. J’ai fait sauter tous les rivets. C’était du gâteau ! La barre de métal qui entravait l’accès ne m’a pas résisté bien longtemps.
Walker s’efforça de rester le plus impassible possible en rebroussant chemin vers le trio. En l’état, un affrontement contre El Lobo pouvait facilement tourner en sa défaveur. Son adversaire avait à disposition un outil tranchant mortel et un Beretta dont il savait à coup sûr se servir, vu ses antécédents.
Ne pas le sous-estimer. Agir avec précision. Et intelligemment.
Il brandit son pass, qu’il tendit à Reyes.
— Attrape ! À toi l’honneur, vu que tu as fait tout le boulot.
La réaction fut celle que Walker pressentait. Pour avoir les mains libres, l’ancien membre présumé du cartel déposa la hache dans la niche où se trouvait son fils. Nez contre la porte, il inspecta le précieux sésame avant de s’en servir.
— Si je comprends, c’est dans ce sens que…
— Retourne-toi ! Lentement !
La scène s’était déroulée en un éclair. Walker venait de subtiliser l’arme que Reyes portait à la ceinture et le braquait à bout portant. Abasourdie, Jupiter chercha maladroitement à s’interposer en saisissant le canon du Beretta, mais Walker la repoussa avec force.
— Ne te mêle pas de ça, Jup !
Sans un mot, il récupéra son pass. Alvaro commença à larmoyer, effrayé par le changement de ton de cet homme qui lui avait pourtant sauvé la vie. Jupiter se recula avec méfiance, dans l’attente d’une explication.
— Qu’est-ce que tu fous ? s’étonna Reyes, les mains levées en signe d’apaisement.
Soit il jouait bien son rôle, soit il ne comprenait véritablement pas ce qui se tramait.
— Tu pensais qu’on t’oublierait si facilement, même retiré sous terre ?
— Mais de quoi tu parles, bon sang ?
— Arrête ta comédie. Je connais ton identité. La vraie.
Le pavé dans la mare avait fait son petit effet. Devant Walker se dressait maintenant un homme au visage fermé. Il fixa à tour de rôle Alvaro, le canon du Beretta, et le long corridor de la Voie 61, comme s’il cherchait une solution pour se sortir de l’impasse dans laquelle il se trouvait. L’enfant connaissait-il la vérité ? Non, a priori, de ce que Walker déduisit du peu de temps passé auprès de Reyes. En dépit de son pedigree, il prenait sa mission de père au sérieux. Et cacher un si lourd secret ne pouvait que l’aider dans cette tâche.
— Je ne comprends rien et vous me faites flipper tous les deux, s’interposa une nouvelle fois Jupiter, les larmes aux yeux.
— Demande-le-lui, asséna Walker. Il va éclaircir ta lanterne. N’est-ce pas, El Lobo ?
— El Lobo ?
La jeune femme dirigea son regard interloqué vers l’intéressé. Après un silence, Reyes inspira profondément et finit par abdiquer.
— Il a raison, avoua-t-il du bout des lèvres. Mais c’est compliqué…
Alvaro, recroquevillé dans l’alcôve, prêtait une oreille attentive aux propos de son père.
— Fais-moi un résumé, parce qu’on manque de temps.
Tremblante, Jupiter se tenait sur la pointe des pieds, et pourtant, l’eau atteignait dorénavant sa poitrine. L’hypothermie l’inquiéta soudainement et une image vint ronger son esprit : la fameuse scène finale de Titanic avec Jack, tétanisé, accroché au radeau. D’un clignement de paupières, elle chassa cette pensée absurde.
— J’attends ! insista-t-elle. Et grouille !
— Disons que j’ai eu une première vie, à une époque bien différente. J’étais moi-même quelqu’un d’autre. Un gamin des quartiers difficiles de Medellín, attiré par l’argent facile et les mauvaises fréquentations. J’ai rapidement été repêché par Escobar, qui cherchait du gibier frais dans son clan en pleine expansion.
— Escobar ?! Tu parles de Pablo Escobar ?
— Le seul et l’unique. J’ai gravi les échelons du cartel, grisé par le pouvoir. On a fini par me surnommer El Lobo. Le loup. Comme un prédateur ne lâchant plus sa proie après l’avoir reniflée. J’ai fait des choses dont j’ai honte, je peux te l’assurer. Bref, quand la police a liquidé Escobar, je me suis volatilisé pour échapper à la prison. Ou à la mort. Tu vois le truc ? Profil bas pendant des années. Par la suite, j’ai pu franchir la frontière américaine et en apprenant l’existence de l’Underground, je n’ai pas hésité.
Jupiter était sidérée. Mais que l’histoire soit vraie ou non, elle n’expliquait en rien ce que le coursier venait faire là-dedans. La youtubeuse délaissa Reyes et s’attaqua cette fois à Walker, avec la ferme intention d’obtenir des réponses.
— Et toi, quel est ton rôle ? Tu as également menti sur ton identité ?
— C’est compliqué.
— Merde ! Avec vous deux, c’est toujours compliqué !
On lisait de la déception dans ses yeux en amande, ainsi qu’une tristesse incommensurable.
— On m’a missionné pour trouver et remonter ce gars à la surface, déballa Walker.
Il pouvait lâcher un peu de lest. Après tout, en avouant qu’une partie de la vérité, il ne mentait pas.
— La police ?
— La DEA, plus précisément.
Reyes ramena son grain de sel, surpris d’entendre le nom de l’organisme fédéral chargé de lutter contre le trafic de drogue.
— C’est n’importe quoi ! Même d’ici, je suis suffisamment renseigné pour savoir que je ne suis plus au tableau de chasse de l’Agence depuis des années.
— Tout ce dont je suis certain, c’est qu’ils sont persuasifs, rétorqua Walker avec l’arme toujours braquée sur l’ancien membre du cartel.
Les deux hommes se fixèrent en chien de faïence. Il s’agissait de l’une de ces situations où la moindre étincelle était susceptible de mettre le feu aux poudres. Reyes tourna la tête brièvement vers son fils, assez pour capter la peur indicible cachée au fond de ses pupilles humides. L’avait-il perdu ? Il n’osait le penser. Finalement, le visage du quinquagénaire se détendit. Simple constat, le coursier les avait sauvés d’une mort par électrocution. Surtout, grâce au pass, il était le garant de leur survie à court terme. Et celle d’Alvaro n’était pas négociable.
— Très bien, capitula-t-il. Sors-nous d’ici vivant, moi et mon gosse, et je te suivrai où tu voudras, sans chercher à te la faire à l’envers. Tu as ma parole.
Méfiant, Walker accepta malgré tout l’accord et le scella d’une poignée de main. De façon pragmatique, il était clair qu’il ne pourrait pas simultanément jouer au baby-sitter et s’assurer de la survie de tous.
— Maintenant, reculez ! somma-t-il. Si jamais le niveau d’eau dans le tunnel est plus haut que dans la Voie 61, on va ramasser.
Reyes répondit par l’affirmative et ordonna à son fils de ne pas quitter le renfoncement. Puis il entraîna Jupiter avec lui derrière un recoin creusé naturellement dans la roche. Ils se plaquèrent contre la paroi, parés à encaisser l’éventuel choc.
— Accrochez-vous à ce que vous pouvez, c’est parti ! avertit Walker en introduisant le pass dans la serrure.
Priant pour qu’il se soit trompé, il le fit tourner lentement d’une main, et de l’autre actionna l’énorme poignée qui se déverrouilla dans un grincement discordant. Le dispositif émit un peu de résistance. Des jaillissements d’eau sous pression apparurent immédiatement le long de l’interstice.
— Dégage de là ! hurla Jupiter depuis sa cachette de fortune.
Walker n’eut pas le temps de faire volte-face. La porta d’accès de secours céda sous la poussée trop importante. Une lame de fond se fracassa alors à l’intérieur de la Voie 61, propulsant dans son sillage une multitude de débris. Le niveau d’inondation dans le conduit s’éleva instantanément de plus d’un mètre, jusqu’à atteindre le plafond. Les rares ampoules encore allumées éclatèrent les unes après les autres dans un effet domino.
Et les ténèbres glaçantes se refermèrent silencieusement sur le quatuor.
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