Brooklyn underground
Chapitre 1.2
1 . 2
Pas encore neuf heures et déjà le foutoir.
La foule grouillait dans l’artère principale de Grand Central Market, telle une meute prête à bondir sur la moindre des promotions. Ici, la devise c’était en gros « Consommez mieux, consommez local et frais ». Afin d’accentuer cet aspect écoresponsable, de véritables arbres avaient été plantés dans d’immenses pots en terre rouge. Ils grimpaient à plus de quatre mètres sous une verrière, seul puits de lumière de toute la zone de chalandise sous la gare.
L’alarme de son antique montre à quartz Casio sortit Walker de ses pensées. Il fallait partir s’il voulait arriver dans le quartier de Chinatown pour dix heures. Ayaz n’aimait pas attendre, encore moins quand la livraison avait des répercussions importantes pour l’Underground, et que la mafia chinoise s’immisçait dans l’histoire.
À la périphérie des étals, il contourna le snack Chez Fayed — autoproclamé meilleur endroit où manger un kebab dans l’arrondissement de Manhattan — pour atteindre la zone des escalators. Moment d’hésitation. Après tout, malgré le timing serré, il pouvait bien s’offrir quelques minutes de distraction. En dehors des visites à son amie Zoey, Walker ne venait que rarement dans ce secteur de la gare de New York, et pourtant il s’y sentait étrangement bien. Peut-être parce que le marché enterré, sans aucun regard sur l’extérieur, lui rappelait en partie son monde.
En deux temps, trois mouvements, il se rapprocha du grand écran plat de la galerie marchande, fixé sur un pylône massif entre les escalators desservant le parking en sous-sol. La télévision ultra haute définition diffusait en alternance les horaires des prochains départs de trains, des publicités ciblées et une chaîne d’informations en continu. C’était le moyen qu’avait trouvé Walker pour ne pas être totalement déconnecté du monde. Bien sûr, il avait la possibilité de s’arrêter dans un kiosque à journaux et de consulter la presse, seulement il lisait avec difficulté et cela devenait vite laborieux. Avec la persévérance d’Ayaz et d’Emily au fil des années, il parvenait néanmoins aujourd’hui à décrypter l’essentiel des mots. Suffisant pour s’en sortir, mais pas assez pour y prendre du plaisir. Heureusement, les choses s’organisaient et, grâce à l’ersatz d’école installée au cœur de l’Underground, l’illettrisme perdait peu à peu du terrain.
Après un spot pour l’Apple Store de Grand Central Terminal, le logo CNN apparut dans un coin de l’écran alors qu’une journaliste afro présentait avec un ton alarmiste les derniers gros titres : les cartels de Rio s’affrontaient dans un bain de sang pour le contrôle de la cocaïne ; une fusillade venait d’avoir lieu dans un motel d’Huntington Beach sur la côte Californienne ; des microbiologistes alertaient sur un nouveau virus extrêmement infectieux…
Bref, rien de très réjouissant, songea Walker.
La planète allait de plus en plus mal, en proie à la surconsommation, à la violence, à l’individualisme. Les humains détruisaient eux-mêmes leur substrat vital, sans chercher à changer la donne. Alors, pourquoi ne pas vouloir s’en éloigner un maximum ? Et sans aller jusqu’à déménager sur une île déserte, c’est là que l’Underground entrait en scène. Ce qui avait été au départ un choix contraint était devenu une volonté propre. Même si Emily ne partageait pas complètement le point de vue de sa moitié sur la question.
De retour à l’écran après un sujet consacré au M.E.H, un mouvement anarchiste d’illuminés écolos qui ne visait rien moins que l’extinction de l’humanité, la journaliste s’attarda sur l’ouragan Nina. Après avoir touché la Martinique il y a trois jours, quand il n’était encore qu’une tempête tropicale, le phénomène climatique prenait de l’ampleur et se rapprochait dangereusement de la Floride. Le gouverneur s’apprêtait à réagir en direct sur CNN, mais Walker ne verrait pas son intervention.
Il était plus que temps de partir de la gare de New York. Le trajet à pied jusqu’à Chinatown se réalisait en un peu plus d’une heure à bonne allure, en passant par Park Avenue puis Fourth Avenue, au milieu de la pollution sonore et olfactive.
L’expression « à l’air libre » n’a jamais aussi mal porté son nom.
Le coursier réussissait l’exploit d’atteindre la destination en trente-cinq minutes. Non pas parce qu’il galopait plus vite qu’Usain Bolt, mais parce qu’il empruntait l’Underground, à travers un parcours sinueux fait de tunnels désaffectés et de voies souterraines que lui seul connaissait. Une fois sous terre, il ne ressortirait pas avant de déboucher sous le quartier chinois.
En bas des escalators, le point d’accès se situait dans un recoin du vaste parking, derrière une conduite d’alimentation en gaz. Avant de s’éclipser, Walker resserra ses lacets et les enfouit sous la languette de ses baskets aux semelles usées. S’accrocher contre des objets contondants dans les galeries obscures était monnaie courante. Mieux valait ne pas tenter le diable.
Il fouilla dans le sac à dos immobilisé entre ses jambes et en ressortit les boites de capsules fournies par Zoey et une vieille gourde en métal brossé où il trempa ses lèvres. L’eau tiédie avait un goût un peu rance, mais il était nécessaire d’humidifier son gosier avant chaque traversée. Dans une poubelle à proximité, il se débarrassa ensuite des emballages superflus de sa récolte du jour, avant de se faufiler derrière la conduite de gaz.
Telle une ombre, il s’évapora, happé par l’Underground.
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