Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 16 sur 47

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Brooklyn underground

Chapitre 7.2

7 . 2

 

Dans les sous-sols de Brooklyn Heights, Walker s’évertuait à calmer sa femme, encore sous pression. Blottie contre lui, elle n’arrivait pas à faire taire ses tremblements. L’inquiétude gagna le coursier. Il n’avait jamais vu Emily aussi faible, et le coup d’éclat de Traeger n’expliquait pas tout.

L’Underground pesait dans la balance, assurément. Cette vie qu’ils avaient choisie pouvait-elle tenir sur la longueur ? Le sujet, souvent présent dans les conversations, monopolisait l’attention depuis la grossesse. Devaient-ils renoncer à ce monde et rejoindre l’extérieur, avec les risques inhérents à leur situation particulière ? Évoluer en marge de la norme, ensemble, ils l’avaient accepté, chacun avec ses propres motivations. Emily, clandestine sans papiers, livrée à elle-même, trouvait dans l’Underground une manière de vivre sans rendre de comptes à qui que ce soit. Quant à Walker, il n’avait rien connu d’autre.

Sauf qu’ils seraient bientôt trois. Cela changeait la donne. Leur enfant allait irrémédiablement être façonné dans ce moule sans avoir son mot à dire. Ils l’expérimentaient au quotidien : sortir de cette coquille protectrice devenait compliqué avec le temps. Si Emily témoignait parfois d’une envie de remonter, un jour ou l’autre, comme elle le clamait, Walker était le plus réticent. Peut-être parce qu’il ne se voyait pas abandonner Ayaz. Son frère lui donnait un travail, mais surtout, il représentait un lien indéfectible.

Sa seule famille, à l’exception d’Emily.

Calfeutrée dans les bras du coursier, la future mère tira sur son collier coincé dans une mèche de cheveux. Malgré sa piètre qualité, le pendentif en faux cristal Swarovski brillait tout autant que lors de leur rencontre à l’Union Square Greenmarket. Y repenser amusa Walker.

— Tiens, fit-il en attrapant la boite de gélules et le verre d’eau posés sur le tabouret près du matelas. Avale un comprimé, trois fois par jour. Zoey m’a dit que tu faisais de… de l’hyper… de l’hyper-quelque-chose gravidique. En gros, c’est une maladie hormonale. Avec ça, tu devrais aller mieux.

— Qu’est-ce que c’est, Ray ? demanda-t-elle, plus par curiosité que par crainte.

Elle offrait toute sa confiance à cette fameuse Zoey, dont les conseils avisés avaient déjà fait mouche en d’autres circonstances.

— Des neuroleptiques. Quand tu arriveras au bout des boites, préviens-moi pour que j’en récupère à nouveau. Et pas d’efforts ! Cela vaut pour toi… et pour elle.

Walker posa tendrement la main sur le ventre arrondi, puis l’embrassa avec une telle fougue que sa compagne bascula sur le côté, emportée par le contrepoids.

— Oh pardon, chérie ! Cette foutue gravité !

— Qu’est-ce que tu as dit ?! bondit Emily en se redressant au prix d’un effort. J’ai bien entendu « et pour elle » ?

Walker sourit avec malice.

— Zoey m’a expliqué que ta maladie était causée par une quantité importante de… de… enfin bref, d’une hormone bizarre. Quoiqu’il en soit, lorsque son taux dépasse la normale, il peut s’agir d’un signe déterminant le sexe du bébé.

Emily accueillit la nouvelle avec grand enthousiasme, pourtant cela la perturbait de savoir. Depuis un mois, elle cherchait des prénoms — rien de définitif, juste des idées — en ne s’attardant que rarement sur des choix féminins. Il allait falloir s’y mettre à en croire Zoey.

— Si les prévisions s’avèrent exactes, j’espère qu’elle n’aura pas ton caractère, sinon ça va devenir une vraie petite peste.

À la remarque taquine de son homme, Emily répondit d’un lever de sourcil désapprobateur, avant d’opter pour une lente torture. Joueuse, elle commença par lui mordiller la lèvre inférieure, puis s’attaqua à une autre prise de choix : les lobes d’oreilles.

— Aïe ! OK, je me rends.

Balayant les supplications, elle ne se détourna pas de son objectif, emportée par une envie soudaine. Avec un malin plaisir, elle promena délicatement sa longue chevelure le long du cou de Walker. Elle connaissait son sujet : il frémit.

Malgré les effets indésirables de sa maladie hormonale et cet état de fatigue latent qui la pesait, la libido du couple ne s’était jamais émoussée, et Emily s’en félicitait. Rien de surprenant, car elle conservait une fraicheur d’adolescente pour ses trente et un ans. Mélange détonnant, elle avait hérité de la peau mate et satinée de son père brésilien, et du visage mutin de sa mère italienne. Le tout enveloppé dans un corps divin de petit gabarit que la grossesse n’avait pas altéré.

Tandis qu’elle capturait la langue de son partenaire, elle sentit avec excitation les bretelles de sa nuisette glisser, dévoilant progressivement sa poitrine brûlante. Le baiser s’éternisa, de plus en plus fougueux. Elle poussa un léger gémissement quand il lui saisit les hanches.

— Dis donc, Ray, on dirait bien que me faire tirer dessus te donne chaud, lâcha Emily entre deux soupirs.

Empourprée par la passion, elle aussi ne faisait plus cas de l’épisode d’intimidation survenu plus tôt. Si elle espérait que Ray règle le problème, dans l’immédiat elle voulait tout autre chose. Elle s’attela dans un premier temps à déshabiller entièrement sa proie. Quand elle colla ses petits seins contre le torse de son homme, prête pour des folies, le grésillement du talkie-walkie interrompit brutalement l’érotisme du moment. L’appareil posé sur la commode crépita d’une voix bien connue, au grand dam du couple.

— … ay ? Ray ? J’ai besoin de toi et c’est assez urgent. Il faudrait me récupérer de l’équipement en provenance d’un surplus militaire, sit…

Ayaz. Un couinement strident hachura les mots suivants. Puis vint un long grésillement, suivi d’insultes en partie inaudibles.

— … tain de salop… erde de talkie-wal… ! Je disais donc… L’équipement se trouve dans un entrepôt situé à moins de deux kilomètres, à Carroll Gardens. Réchauds à gaz, sacs de couchage et gourdes filtrantes, ce genre de trucs, tu vois… J’aurais dû m’en occuper comme je connais bien le gars, mais j’ai rendez-vous avec Fayed en fin de journée. T’es là, Ray ? Terminé.

Walker avait déjà eu affaire à ce Fayed. L’homme fournissait assez régulièrement l’Underground en denrées périssables, sur ses restes. Sauf que depuis deux mois, il rechignait à poursuivre cette collaboration. Le restaurateur aux activités assez troubles tenait un petit snack populaire au sous-sol de la gare de New York, au cœur de Grand Central Market, à quelques stands seulement de la pharmacie de Zoey. Décidément, Ayaz et Walker ne faisaient que se croiser. Chose étonnante dans une ville aussi vaste.

— … ily. Ayaz à Emily. Si tu m’entends, passe le message à Ray, s’il te plaît. Je…

Exaspéré, Walker délaissa le corps dénudé d’Emily pour attraper le boitier qui émettait encore des interférences. Les faits étaient là : le karma ne lui accordait aucun répit aujourd’hui.

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