Brooklyn underground
Chapitre 14.4
14 . 4
Depuis que Traeger s’était éclipsé à la suite de son discours de bienvenue, Emily sentait les nausées revenir au galop. Blottie contre les barreaux de la cage, elle refoula de justesse l’envie de vomir en régurgitant plusieurs fois. Comme si cela ne suffisait pas, une nouvelle déconvenue venait de se greffer au calvaire qu’elle endurait. Elle avait repéré des écoulements d’eau en provenance du plafond de l’Arche. Ils se multipliaient depuis quelques minutes, tant et si bien que l’amorce de trou qu’elle avait creusée peu après son réveil s’était déjà rempli.
Face à cette situation curieuse et pour le moins inquiétante, les jeunes bonnets noirs avaient réagi au quart de tour en mettant à l’abri les matelas du dortoir, avant de disparaître. Quant aux autres disciples de Traeger encore présents, Emily avait tenté de les apostropher, mais on l’avait snobée. Il se passait quelque chose et cela devenait rageant de se débattre dans l’ignorance.
L’Arche se vida progressivement. Il ne restait quasiment plus personne en dehors d’un petit groupe en pleine discussion près du demi-terrain de basket. De la cage, on ne percevait que des bribes de l’échange, mais il paraissait pour le moins agité. Dans le lot, Emily reconnut le géant rouquin. Lynch, si sa mémoire fonctionnait encore. Un drôle de personnage qu’elle avait d’ailleurs du mal à cerner. Lorsqu’il s’était présenté de manière cordiale et lui avait proposé une bouteille d’eau, elle aurait presque pu le trouver sympathique. Jouait-il un double jeu ?
Une contraction violente coupa court à ses réflexions et la plia en deux. La crampe lui comprima le bas-ventre tel un coup d’épée.
Vivement que tu sortes, toi. Et que mes hormones me fichent la paix.
Les genoux enfoncés dans la terre trempée, elle posa la main sur son baby bump encore timide, à la recherche d’un mouvement. Comme pour la rassurer, le bébé bougea un peu. L’idée de porter le fruit de l’amour qu’elle vouait à Walker aurait pu la transporter de joie, mais au lieu de ça, l’amertume la submergea.
Ray…
Elle ne pensait qu’à lui. L’espoir de le retrouver s’étiolait peu à peu, dilué par le contrecoup des événements. Jamais elle ne s’était sentie aussi faible. Un haut-le-cœur la prit par surprise, lui donnant l’horrible impression d’avoir l’estomac coincé au fond de la gorge. Cette fois-ci, elle ne parvint pas à contenir son envie de vomir. Elle recracha un filet de bile en grimaçant.
— Est-ce que ça va ?
Alors qu’elle s’essuyait le menton, encore à genoux, Emily se retourna pour mettre un visage sur l’abruti à l’origine de la question. De l’autre côté des barreaux, Lynch la fixait de ses yeux gris clair, accroupi devant la cage. Même ramassée, sa silhouette démesurée ne passait pas inaperçue. Sans réponse de l’intéressée, il insista :
— Je peux faire quelque chose pour vous ?
En prenant appui sur l’enceinte, Emily se releva péniblement, les entrailles en vrac.
— Oui. Me libérer.
— Je ne peux pas, rétorqua le colosse d’un air impassible. Ce n’est pas dans mes fonctions, et même si je le voulais, je ne possède pas la clé du cadenas.
— Alors vous ne me servez à rien.
— Vous n’allez pas accoucher au moins, hein ?
Lynch semblait plus préoccupé par le fait d’avoir à jouer les sages-femmes que par la séquestration d’une victime enceinte dans un enclos. C’était du moins ce qu’Emily déchiffrait dans le regard du rouquin. Elle voulut répondre d’une pique ironique quand une remontée acide la fit à nouveau rejeter du liquide gastrique.
— Il faut que je prévienne quelqu’un ?
L’homme de main de Traeger tournait en rond devant la cage, bien incapable de choisir la bonne décision face à cet imprévu. Il jeta un coup d’œil en direction du dernier groupe présent dans l’Arche, composé d’une belle collection de psychopathes. Aucune chance d’obtenir de l’aide de ce côté-là.
— Putain, non ! articula Emily. Je ne vais pas accoucher !
Exaspérée autant par sa maladie que par cette fixette, elle grommela, avant d’attraper par dépit la bouteille d’eau offerte par le géant. Elle y trempa ses lèvres sèches et avala une gorgée tiède.
— Si vous voulez vraiment m’aider, poursuivit-elle, j’ai un service à vous demander.
Elle venait de repenser subitement aux neuroleptiques restés sur son lit. Ils pourraient sûrement la remettre d’aplomb, mais pour ça, fallait-il qu’elle les récupère.
— Dites toujours. Sauf si ça implique de trahir mon boss.
— Qu’il aille en enfer, lui. Bon, écoutez-moi. J’ai vraiment besoin de mes médocs, sinon mon état va empirer et j’imagine que vous voulez éviter ça. Une boite blanche et rouge. Elle se trouve sur mon lit à l’ancienne station de ventilation du métro au -1. Mais vous connaissez le chemin, hein ?
Tandis qu’ils parlementaient, l’eau s’infiltrait inexorablement en jets de plus en plus puissants, assaillant l’Arche de toutes parts. Des rigoles coulaient maintenant en larges nappes le long des parois poreuses. Soudain, une brèche fissura la voûte en pierres de taille qui surplombait le QG de Traeger. Le craquement se prolongea suffisamment longtemps pour que Lynch daigne lever la tête.
Où est donc passé Traeger ? s’interrogea-t-il alors que l’inquiétude le gagnait. Le capitaine du navire avait-il abandonné son équipage en pleine tempête ?
Emily s’impatienta et cogna contre la cage.
— Très bien, très bien. Je m’en charge ! En attendant, reposez-vous. Je reviens vite.
— Ce n’est pas comme si j’avais autre chose de plus intéressant à faire.
Elle crut déceler un rictus dans la barbe hirsute de l’homme de main.
Lynch ne rétorqua rien et s’éloigna. Bientôt, il ne fut plus qu’un point mouvant dans la pénombre, puis disparut. Emily sentit à ce moment précis le sol trembler. Une secousse résonna dans toute l’Arche quand un pan entier de la voûte se disloqua, laissant place à une cascade d’eau tumultueuse.
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