Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 2 sur 47

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Brooklyn underground

Partie 1

 

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Chapitre 1

08:00-09:00

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1 . 1

 

Aujourd’hui

L’échoppe de Zoey Beckman ne payait pas de mine, en retrait entre deux boutiques bien achalandées, et pourtant sa vitrine attirait tous les regards.

Ce n’est pas parce que je tiens une pharmacie que je n’ai pas le droit d’avoir du goût ! Voilà ce que ressassait Zoey chaque fois qu’on l’interrogeait sur le pourquoi de cette décoration si chic. Elle n’était pas peu fière de son mur végétal, servant de support à des bulles de verre en suspension à l’intérieur desquelles elle mettait en avant ses articles phares. Pour couronner le tout, un bel écran OLED affichait les promotions immanquables du mois.

Le nom Zoey’s Pharmacy brillait de ses lettres de néon sur une enseigne en bois. La jeune femme de trente-six ans — à qui l’on donnait facilement dix de moins — aimait préciser qu’il s’agissait de bois de paulownia, dont les vertus médicinales et cosmétiques n’étaient plus à démontrer. Une preuve supplémentaire que le moindre détail comptait pour cette perfectionniste maladive, même si elle n’avait aucun risque de concurrence dans le secteur. Et pour cause, elle détenait l’unique pharmacie de Grand Central Terminal.

En raison de la qualité de ses conseils, Zoey Beckman s’était fait un nom en cinq ans, depuis son installation dans la gare monumentale de New York. On lui avait proposé d’intégrer le hall principal à un endroit stratégique, à côté du kiosque d’informations et de l’horloge emblématique à quatre cadrans dont les touristes raffolaient. Malgré l’attrait de l’emplacement, elle avait refusé net, préférant se rabattre sur un box disponible au sous-sol, en plein centre de Grand Central Market. Ce vaste marché de produits gastronomiques aux multiples stands était l’une des curiosités de la gare de la Grosse Pomme. Une fois au cœur de ses allées climatisées où flottaient des effluves d’épices, la fièvre acheteuse vous gagnait instantanément.

Si la pharmacie de Zoey ne désemplissait pas tout au long de l’année, le mardi matin était toujours plus calme. Aujourd’hui, seule une poignée de clients arpentait les rayons où s’accumulaient les articles. Chaque mètre carré locatif coûtait une petite fortune, alors il fallait optimiser le rangement. Devant la caisse, une black rondouillarde quémandait des informations sur le meilleur brûleur de graisses auprès de l’unique employée, une certaine Letty.

Ray Walker ne lui avait parlé qu’une fois, lorsque Zoey s’était absentée exceptionnellement pendant plus d’un mois à l’occasion d’un voyage au Sri Lanka. La cinquantaine abîmée, la femme au physique peu engageant arborait en permanence un air renfrogné, difficile à décrypter. Aucun favoritisme pour Walker, elle ne le portait pas plus dans son cœur et cela se voyait comme le nez au milieu de la figure. Dès qu’il faisait irruption dans la boutique, elle le dévisageait avec insistance jusqu’à ce qu’il détourne le regard.

Ce matin, grâce à cette cliente providentielle, il se faufila sur le côté du grand comptoir en acacia sans avoir à affronter la menace Letty. Devant un présentoir de capsules homéopathiques, Zoey conseillait un couple à grand renfort de termes obscurs. Elle connaissait son métier, indéniablement. Toujours souriante, sa bienveillance illuminait ses propos, déclamés avec un charmant accent made in Ohio.

D’un geste de la main, elle fit signe à Walker qu’elle n’en avait plus pour longtemps. Il lui répondit d’un mouvement du menton et patienta en ordonnant le contenu de son grand sac à dos. La récolte du jour avait été plutôt bonne, Ayaz serait content. Il s’était débrouillé pour mettre la main sur tous les produits de la liste interminable, même les plus délicats à trouver comme ce transformateur électrique d’un autre âge. Et à titre personnel, il n’avait pas oublié non plus les piles nécessaires au fonctionnement de son talkie-walkie.

Walker était coursier. Le meilleur de tout l’Underground. Ce qui aurait pu devenir un chemin de croix le motivait. Année après année, il avait réussi à tisser un maillage de connaissances qui lui fournissaient gratuitement — ou parfois en échange d’un menu service — les denrées les plus basiques comme les objets les plus insolites. Aidé de ses contacts, il pouvait s’enorgueillir d’être le seul à ne pas recourir au chapardage pour arriver à ses fins. Cette ligne directrice ferme, dictée par Emily, il ne s’en était jamais détourné.

— Voilà, voilà, Walker, je suis à toi ! signala Zoey en enlaçant son ami avec enthousiasme.

Le visage du coursier disparut sous une épaisse chevelure sombre aux senteurs vanillées.

La pharmacienne avait pris l’habitude de l’appeler par son nom dès leur première rencontre il y a maintenant trois ans. En fait, cette convention s’était propagée autour de lui comme un feu de forêt, et dorénavant, seuls sa femme et Ayaz utilisaient son prénom.

— Ce couple est vraiment insupportable de mièvrerie, chuchota Zoey avec l’index ciblé sur les clients qu’elle venait de conseiller.

— La question est : qui se soigne encore à l’homéopathie ?

Elle le fixa d’une moue boudeuse avant de lui asséner un coup de coude dans les côtes.

— Dis donc, tu t’es pointé pour critiquer mes remèdes magiques ?

— Tu sais bien que t’es ma pharmacienne préférée.

— Je suis surtout la seule que tu connaisses, charmeur !

En s’esclaffant, elle dévoila une dentition blanche impeccable, mise en valeur par une peau caramel parfaitement entretenue. La trentenaire ne manquait pas d’atouts. Sous sa blouse entrouverte, on devinait un jeans taille basse et un crop top épousant des courbes affriolantes. Loin d’en être déstabilisé, Walker passa outre son apparence, comme d’habitude. Il la considérait comme une amie proche — peut-être la seule qu’il avait réellement — sans aucune ambiguïté. Et puis, deux barrières empêchaient quoique ce soit entre eux. En premier lieu, l’amour fou qu’il portait à sa compagne Emily. Quant à l’autre obstacle, il était lié à l’orientation sexuelle de la pharmacienne. Depuis la fin de sa dernière histoire hétéro avec un flic un peu trop volage, elle avait subitement changé de bord. Après quelques mois à dissimuler la vérité, elle ne se cachait plus désormais. Elle se faisait même une joie de confier ses aventures saphiques à Walker, peu désireux pourtant d’en connaître les détails intimes.

— Letty ! Je te laisse t’occuper de la dame.

À l’autre bout du comptoir, une vieille femme au long manteau doré commençait à montrer des signes d’impatience. Avec une esquisse de sourire tenant plutôt de la grimace, Letty répondit par l’affirmative à la demande de Zoey. Libérée, cette dernière entraîna Walker dans la réserve derrière une porte battante, où un enchevêtrement d’étagères pleines à craquer formait un dédale oppressant.

— Alors, dis-moi, s’enquit-elle en piochant plusieurs boites sur son passage, est-ce que les nausées d’Emily se sont estompées avec ce que je t’ai donné la fois précédente ?

— Pas vraiment. Elle alterne entre vomissements et migraines intenses. Son second trimestre de grossesse n’arrange pas les choses. Elle… Elle évite d’en parler, mais je sens bien que ça ne va pas, autant physiquement que psychologiquement.

À l’écoute des symptômes, Zoey se mordilla les lèvres dont le gloss irisait sous la lumière blafarde du néon de la réserve. Cela corroborait ses dernières hypothèses sur le sujet, à la suite des différentes remontées de Walker.

— Il serait temps qu’elle consulte dans un hôpital. Ou laisse-moi la voir, au moins. Elle fait sans doute de l’hyperémèse gravidique, et je…

— Tu peux traduire ? coupa le coursier.

Ses veines avaient gonflé sur les tempes.

— C’est une maladie hormonale. Sans être la reine du sujet, je sais qu’elle concerne certaines femmes qui réagissent mal à l’hormone de la grossesse. Pour faire simple, Emily doit en développer un taux beaucoup plus élevé que la moyenne. Le problème, c’est que ce trouble de l’organisme est encore peu connu. Je veux bien te donner à nouveau un traitement classique, mais cela ne suffira pas.

Walker sentit pulser son rythme cardiaque. Il s’appuya contre une étagère, le souffle court. Si les nausées touchaient fréquemment les femmes enceintes, la santé d’Emily se détériorait à vue d’œil, bien au-delà d’un état qu’on pouvait considérer comme normal. Évidemment, leurs conditions de vie étaient loin d’être optimales, il fallait être fou pour ne pas l’admettre, pourtant nombre de gestations se déroulaient sereinement dans l’Underground. Sans papiers d’identité ni assurance, l’hôpital serait l’ultime recours.

— Bon, tâchons d’améliorer tout ça, marmonna Zoey, les pieds sur un petit escabeau afin d’atteindre une étagère réservée aux neuroleptiques.

Avec les bras levés, son crop top dévoilait un piercing arc-en-ciel au nombril. Cliché, mais elle aimait ça.

— Et… Et tu penses que le bébé ne risque rien ? se hasarda Walker d’une voix anxieuse.

— Si elle prend correctement son traitement, qu’elle se repose le plus possible et qu’elle s’alimente malgré le manque d’appétit, cela devrait passer. Tu pourras alors gambader dans tes conduits crasseux avec ta fille !

— Ma fille ? Comment est-ce que…

— Cette hormone dont je t’ai parlé, la bêta-HCG, et bien sache que son taux est plus élevé quand on accouche d’une fille. Enfin, en général.

Walker encaissa, à la fois surpris et ravi. Ses billes d’azur, contractées sous l’effet des néons, devinrent luisantes. Jamais il n’avait évoqué encore son envie profonde d’avoir une petite fille. Pas même devant Emily.

— Ce que je vais te donner n’est pas très conventionnel, reprit Zoey en descendant avec précaution du tabouret. Néanmoins, c’est sans risques.

Le stress commençait timidement à s’évaporer. Rassuré, Walker enfila dans le sac à dos les boites de capsules que son amie lui tendait d’un sourire compatissant.

— Trois gélules par jour. Quand le stock est épuisé, tu reviens me voir, hein ! Ces trucs arrêtent les vomissements par action cérébrale, ce qui peut induire des effets secondaires, comme une grosse fatigue. Dans ce cas, on avisera.

— Ah oui, il me faudrait également de la pénicilline.

Zoey attrapa un sachet posé dans le coin de l’étagère la plus basse.

— Je m’en doutais, je t’ai préparé plusieurs tubes d’antibiotiques. Toujours tes histoires de rats, hein ?

La pharmacienne grimaça rien qu’à l’idée de se confronter avec ces bestioles.

Ils quittèrent la réserve, épiés du coin de l’œil par Letty, en pleine conversation avec un jeune homme au poignet plâtré. Dans son sillage, une file de clients s’était formée en un rien de temps. Walker fut soulagé de retrouver une atmosphère plus feutrée. Ses pupilles, rétractées sous l’effet de l’éclairage éblouissant du néon, se dilatèrent de nouveau.

— Encore merci, Zoey. Je te laisse prêter main-forte à la radieuse Letty, je vois qu’il y a du monde ce matin.

Sac sur le dos, il en resserra les lanières avec le geste de l’habitude, pour moins ressentir le poids de son bric-à-brac sur les vertèbres. Après une étreinte chaleureuse, elle le salua d’un clin d’œil amical avant de se faufiler derrière le comptoir. Le pas léger, Walker gagna la sortie avec le sourire aux lèvres. Il venait de remarquer que tous les hommes présents dans la queue dévoraient la pharmacienne.

L’effet Zoey Beckman.

S’il la savait fantasque et allumeuse, il lui accordait toute sa confiance, bien au-delà du strict minimum alloué aux outsiders. Ce sobriquet, le coursier le détestait par-dessus tout. Il désignait avec dédain celles et ceux à l’extérieur de l’Underground. Lui n’était pas dupe. Pour le reste du monde, la frange de la société à laquelle il appartenait faisait figure d’exception à la règle. Son peuple vivait en marge et c’était une chimère de croire l’inverse.

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