Brooklyn underground
17h00/18h00
Chapitre 10
17:00-18:00
OceanofPDF.com
10 . 1
Vingt minutes plus tard
Lancé à vive allure, le SUV défonça le portail et s’engouffra dans le chantier coincé entre un mur aux briques déchaussées et le canal de Gowanus. Au-delà des baraquements déserts en arrière-plan, on apercevait la structure du métro aérien, brouillée par les trombes d’eau. Assis à l’arrière du véhicule et maintenu en joue par l’homme à qui il devait ironiquement la vie, Walker essaya de remettre de l’ordre dans ses idées.
Une fois de retour sur Ninth Street après son numéro de voltige, on l’avait forcé à monter dans le Ford Explorer. Une entaille profonde au niveau de la tempe du coursier témoignait d’ailleurs de la brutalité des méthodes employées. De prime abord, le trio semblait dirigé par le conducteur. Taciturne, ce substitut de Don Johnson lui jetait des regards insistants dans le rétroviseur intérieur. Sur le siège passager se tenait le moustachu en chemise bariolée qui s’était lancé en premier à sa poursuite. Il mastiquait un chewing-gum avec tant de conviction que ses mâchoires en craquaient. Une gymnastique faciale seulement interrompue par des jurons lâchés à chaque secousse de la voiture.
À sa décharge, le terrain évoquait un paysage lunaire, ponctué d’innombrables trous inondés. Les essuie-glaces couinaient en frottant sur le pare-brise embué. Devant un hangar délabré au toit disloqué, le véhicule décéléra, contourna un monticule de gravats où trônait une pelleteuse jaune avant de s’engager sur un chemin plus praticable en gravier.
Walker comprit que le conducteur connaissait les lieux. Est-ce qu’on l’emmenait dans cette enceinte à l’abri des regards pour le liquider ? Tout portait à le croire, mais cela contredisait les promesses de ses ravisseurs. On a besoin de te parler, voilà ce qu’on lui avait dit. Devait-il leur faire confiance ? Absolument pas, selon son intuition.
Ils arrivèrent rapidement à l’extrémité du chantier où plusieurs bâtiments tenaient encore debout, malgré leur vétusté. Le Ford Explorer se gara devant la carcasse d’un entrepôt biscornu au flanc éventré, rehaussé de deux cheminées rouges.
— Allez, descends, lui ordonna le grand gaillard aux yeux globuleux assis à ses côtés sur la banquette.
Il se nommait Ed, d’après les bribes d’échanges durant les quelques minutes de trajet, même si les trois individus s’étaient montrés laconiques. Walker s’exécuta sans broncher et mit le cap à l’intérieur du hangar désaffecté en suivant les directives. Le canon du Glock contre son omoplate ne lui laissait guère le choix. On le menotta, les mains dans le dos, contre le tuyau d’une gaine technique au milieu de ce qu’il convenait de qualifier de dépotoir. Par le flanc droit complètement détruit, le vent s’infiltrait de toute sa puissance en projetant dans les airs une myriade de déchets.
— Et son sac ? signala le conducteur. McKenna, va me le chercher, et prends également la sacoche !
Et un nom de plus… McKenna. Reste celui de Don Johnson.
Lorsque Walker était monté dans le SUV sous la contrainte, ils avaient fourré son sac volumineux dans le coffre. Libéraient-ils la place pour y cacher dans un instant son cadavre encore chaud ? Il détestait ne pas savoir à quelle sauce il allait être mangé. D’autant plus dans une situation aussi nébuleuse.
McKenna revint — trempé — avec le sac à dos qu’il jeta sur l’une des grosses bobines de câble emmagasinées au milieu du hall. Le genre d’accessoire que les bobos chics prenaient un malin plaisir à transformer en table basse il y a une poignée d’années. Le grand front dégarni du moustachu ruisselait. La sacoche qu’il tenait en bandoulière attira l’attention de Walker, déjà en train d’élaborer différentes théories quant à son contenu, toutes plus saugrenues les unes que les autres. Finalement, le goût amer du sang le ramena à la réalité. Un filet d’écume rouge suintait de sa tempe entaillée et coulait jusqu’à la commissure de ses lèvres. Le dénommé Ed n’y était pas allé avec le dos de la cuillère.
À l’extérieur, le vent se déchaînait si fort que la toiture en tôle ondulée se soulevait par endroits dans un vacarme assourdissant. Le fac-similé de Don Johnson s’approcha, suffisamment près pour que Walker se sente agressé par les effluves puissants de son parfum aux notes épicées. L’homme dégageait une élégance certaine. Avec un tic d’énervement, il se décala d’un cran sur la seule zone encore sèche de l’entrepôt, soucieux de ne pas salir le bas de son pantalon chino.
— Bon, je vais aller droit au but : DEA.
Il brandit dans le même temps une carte d’agent avec sa photo plastifiée à côté d’un badge doré officiel.
— Voici McKenna à ta gauche, reprit-il. À ta droite, ce gars qui t’a sauvé, tu peux l’appeler Ed, tout simplement. Et moi, c’est Albuquerque. Les présentations sont faites.
— Pourquoi diable l’agence fédérale chercherait-elle à me coffrer alors que je n’ai aucun lien avec un quelconque trafic de drogue ?
— Effectivement, c’est bien pour ça que nous ne t’arrêtons pas. Je t’explique, on a besoin que tu nous aides à mettre la main sur un fugitif. Une simple histoire à régler d’ici ce soir, et tu seras libre ensuite.
Plus les détails s’accumulaient, moins Walker en saisissait les tenants et les aboutissants. Savaient-ils seulement d’où il venait ? La réponse n’allait pas tarder.
— Une source récente nous a signalé la présence de ce trafiquant dans les sous-sols de New York. Ce que tu appelles l’Underground. Oui, on est au courant que tu y vis en jouant au coursier.
— Mais qui vous…
— Ce n’est pas le problème, coupa sèchement Albuquerque. Nous connaissons l’existence de certaines entrées de ton monde. Ce qui compte maintenant, c’est de retrouver cet homme. La DEA le traque depuis une éternité, en vain. Une cible délicate, donc. Pour la petite histoire, il a appartenu au fameux cartel de Medellín. Il officiait en tant que fidèle lieutenant de Pablo Escobar. On lui doit tout particulièrement une ribambelle de morts au sein de l’Agence.
— Escobar ? Rien que ça… Une fois encore, je ne vois pas ce que je peux vous apporter.
Albuquerque se mordilla la lèvre inférieure, comme s’il réprimait une envie de violence soudaine. Après une longue respiration, couverte par le déluge s’abattant sur le toit, il reprit :
— Son véritable nom, nous l’ignorons. À l’époque du cartel, il se faisait appeler El Lobo. Le problème, c’est qu’aujourd’hui il peut ressembler à quasi n’importe qui. Il a réussi à passer sous le radar durant toutes ces années et la seule photo dont nous disposons est celle-ci.
L’agent de la DEA brandit le cliché délavé d’un garçon posant devant un jet privé, fier comme un coq au milieu d’un groupe d’hommes armés. Lunettes de soleil vissées sur le nez, il donnait l’impression de dominer le monde malgré son jeune âge, sûrement pas plus de dix-huit ans. Après une inspection attentive de la photographie au grain prononcé, Walker reconnut le visage célèbre d’Escobar parmi les connaissances qui entouraient El Lobo.
— Il s’agit d’une copie du Polaroïd d’époque, tu peux la garder. Ça pourra te servir, même si ce fils de pute est aujourd’hui proche de la cinquantaine.
Albuquerque glissa le tirage papier dans la grande poche du sac à dos du coursier.
— C’est bien gentil de me mettre au parfum, de me montrer ça, seulement vous n’avez pas besoin de moi.
— Tu te trompes, corrigea McKenna en s’immisçant dans la conversation. Sans carte existante des lieux et sans contact sur place pour nous rencarder, on est bien incapables de s’orienter dans l’Underground. Il paraît que c’est un vrai merdier de labyrinthe. Et qui plus est, on nous repèrerait en deux temps trois mouvements.
— C’est là que tu entres en scène, appuya Ed.
Albuquerque saisit fermement Walker par le cou, soucieux de reprendre la maîtrise de la conversation, et le fixa de ses billes vertes avec une détermination palpable.
— Retrouve El Lobo pour nous. À l’aide de tes compétences et connaissances du milieu, c’est largement dans tes cordes. L’affaire sera réglée d’ici ce soir, j’en mets ma main à couper. Tu réussiras là où les autres ont échoué.
Là où les autres ont échoué.
Walker comprit alors pourquoi les coursiers de l’Underground disparaissaient à tour de rôle depuis peu.
— Même si ça m’intéressait, ce qui n’est pas le cas, qu’est-ce que j’y gagne ?
— La vie, tout simplement. C’est quelque chose, même pour un pauvre mec comme toi.
Il fit un signe de tête à McKenna. Ce dernier acquiesça avant d’ouvrir la sacoche avec une satisfaction manifeste. Il en sortit une petite boite en métal renfermant des seringues remplies d’un étrange liquide orangé. Trois d’entre elles étaient vides.
— J’espère que tu n’as pas peur des piqûres, plaisanta-t-il sur un ton sadique. Ne t’inquiète pas, je fais ça presque aussi bien qu’une infirmière.
Il s’empara méticuleusement de l’une des seringues pleines. Il tapota dessus pour chasser les bulles d’air jusqu’à ce qu’une goutte de liquide perle au bout de l’aiguille.
— Qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur ?
— La solution pour que tu obéisses.
Peu enclin à jouer les cobayes, Walker chercha à se dégager du tuyau, malgré les menottes qui lui lacéraient la chair. Un réflexe humain, mais parfaitement inutile. L’agent de la DEA l’empoigna et lui colla la pointe de la seringue contre le cou.
— Ne nous en veux pas, argumenta Albuquerque, c’est juste une assurance.
Au moment où l’aiguille pénétra sous la peau et que le mystérieux liquide orange se dispersa dans ses veines, Walker fut presque surpris de ne rien ressentir. Seulement une vague sensation de chaleur rapidement estompée.
— Putain, mais qu’est-ce que vous m’avez injecté ?
— Une toxine dérivée de la ricine, répondit McKenna en rangeant la seringue vide dans la boite en métal qui en contenait encore cinq autres pleines. Créée en interne et douze mille fois plus dangereuse que le venin de crotale.
— Merci de la précision.
— À l’heure où je te parle, ajouta Albuquerque, le poison s’est déjà infiltré dans les cellules de ton organisme. D’ici peu, elles vont commencer à se détériorer. Les premiers symptômes apparaîtront d’ici quatre à cinq heures environ. Le package classique comprend nausées, vomissements et douleurs abdominales. Cela va ensuite évoluer rapidement vers d’autres complications, comme la déshydratation. Tes poumons seront affectés dans le même temps et tu vas alors suffoquer de plus en plus. La mort intervient généralement au plus tard six heures après la dose absorbée. Voilà ce qui t’attend.
— Vous êtes des putains de malades. C’est comme ça que bosse dorénavant la DEA ?
— Tu connais l’expression : aux grands maux les grands remèdes. Cette petite merveille se nomme le RX et il sert normalement à faire parler les plus récalcitrants des trafiquants qu’on arrête. Le seul antidote au monde est détenu par l’Agence.
Albuquerque attrapa soudainement Walker par la mâchoire pour orienter son visage vers la sacoche de McKenna.
— T’as vu les autres seringues, hein ? L’une d’elle contient le contrepoison. J’imagine que tu as pigé le concept. Si tu retrouves El Lobo dans les temps, on t’administrera le remède au RX.
— J’ai donc six heures pour mettre la main sur un fantôme sans nom, porté disparu depuis des plombes. Autant dire que j’ai toutes les chances de mon côté, quoi.
Albuquerque fit un nouveau signe de tête à McKenna. Pendant que l’agent détachait Walker et récupérait ses menottes, Ed approcha à son tour après être resté en retrait pendant l’injection. Ses yeux globuleux se plissèrent pour quasiment se cacher sous ses paupières. Il tendit un téléphone portable qu’il glissa dans le pantalon baggy du coursier.
— Garde ça précieusement. Il est antichoc et waterproof. Un seul numéro est enregistré dans le répertoire. Appelle dès que tu as déniché El Lobo. Amène-le à temps si tu veux l’antidote, nous restons dans le secteur de Brooklyn.
Une fois libéré de ses entraves, Walker se demanda s’il ne devait pas tenter sa chance sur-le-champ. Le remède lui tendait les bras, à quelques pas. Malheureusement, dans cette configuration à découvert, affronter simultanément les trois agents, armés et a priori surentraînés, cela signifiait une mort certaine. Après tout, sa valeur marchande n’était pas si importante que cela. Ils trouveraient un autre coursier pour réaliser leur sale besogne.
— Maintenant, prends ton sac et dégage de là, ordonna Albuquerque en joignant le geste à la parole à l’aide de son Glock 17 qu’il balaya dans l’air.
Walker obéit.
— Et n’oublie pas, le compteur tourne. Tic-tac, tic-tac.
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