Brooklyn underground

Tom Nessy · Chapitre 26 sur 47

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Brooklyn underground

19h00/20h00

Chapitre 12

 

19:00-20:00

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Et n’oublie pas, le compteur tourne…

Des mots gravés dans la mémoire de Walker. Comme une épée de Damoclès au-dessus de sa tête. Jamais il n’aurait imaginé se retrouver dans une telle position. Il hésitait à tout révéler à Emily, pour qui il n’avait habituellement aucun secret. Était-elle en mesure d’encaisser la froide vérité ? À défaut de trancher pour le moment, il y avait beaucoup plus urgent.

À l’abri des intempéries dans le vaste hall de Grand Central Terminal, le coursier reprenait enfin son souffle. Un coup d’œil sur sa montre à quartz lui indiqua qu’il restait cinq heures avant que le RX ne fasse effet. Cinq heures d’espérance de vie. Si l’unique antidote au poison dans ses veines était entre les mains des agents spéciaux de la DEA, l’échec dans la traque qu’on lui avait confiée était inenvisageable.

Choisir de revenir sur ses pas à l’endroit même qu’il arpentait ce matin — quitte à consommer une heure en temps de trajet — s’était imposé rapidement dans son cheminement intellectuel. Une seule personne pouvait l’aider dans tout l’Underground et elle se trouvait ici. Ayaz serait probablement encore attablé avec Fayed, à lui tenir la jambe comme il savait si bien le faire jusqu’à ce que le commerçant craque et le fournisse à nouveau.

Se faufilant par Lexington Passage à travers une foule plus compacte qu’à l’accoutumée, Walker s’aventura donc pour la seconde fois de la journée dans le marché en sous-sol de la majestueuse gare new-yorkaise. La tempête avait poussé de nombreux habitants à l’imiter et les allées pullulaient de badauds. Les effluves épicés se mêlaient à une désagréable odeur de chien mouillé. Le cocktail donnait la nausée.

L’enseigne aux couleurs orientales du snack Chez Fayed pointa au fond de l’artère principale, entre les escalators et l’écran géant de la galerie marchande. Walker s’y précipita en snobant l’échoppe de son amie Zoey Beckman.

Pas le temps pour une visite de courtoisie…

Du coin de l’œil, il reconnut néanmoins la silhouette élancée de la pharmacienne dans sa blouse blanche, aux prises avec une horde de clients. Alors qu’il s’en détournait et jouait des coudes pour se frayer un passage parmi la cohue, Walker s’arrêta net, porté par une nouvelle idée.

Et si Zoey était susceptible de l’aider sur cette histoire de RX ? Autant ne pas se faire trop d’illusions puisque McKenna lui avait exposé les faits à propos de la toxine, mais peut-être qu’un remède alternatif existait, après tout. Quoiqu’il en soit, il ne perdrait que quelques minutes à se renseigner, maintenant qu’il se trouvait à Grand Central Market. De plus, tout avouer à la pharmacienne lui paraissait moins pénible que d’affronter la réaction d’Emily.

La liste des objectifs à court terme venait ainsi de s’établir, en tout cas pour ce qu’elle valait. Premièrement : questionner Ayaz sur le mystérieux El Lobo, l’homme recherché par la DEA. Deuxièmement : tenter d’en apprendre plus sur le RX et sur un possible traitement auprès de Zoey. Une check-list largement réalisable en trente minutes s’il se dépêchait, et qui lui permettrait de ne pas trop cogiter.

À quelques pas du snack, un attroupement près de l’immense écran de Grand Central Market obligea le coursier à forcer le passage. Quand certains venaient simplement y consulter les prochains départs de trains, d’autres s’agglutinaient dessous, hypnotisés par les spots de promotions et la diffusion hachurée de CNN. Sans surprise, le petit restaurant spécialisé dans le kebab croulait lui aussi sous l’afflux de clients. Walker scruta avec attention le périmètre, à la recherche de l’immanquable turban noir d’Elijah Ayaz. Après un tour d’horizon infructueux du bar, il finit par apercevoir son frère d’adoption attablé avec le patron des lieux. Sur la nappe orange s’accumulait un assortiment de tasses de thé vides. Au vu des gestes véhéments des deux hommes, la conversation semblait particulièrement animée.

Walker attrapa au passage une chaise libre, se libéra de son imposant sac à dos et s’installa avec eux sans se soucier des règles de savoir-vivre.

— Désolé, Fayed. Je dois expressément parler à Elijah. Seul à seul.

Le ton et le regard du coursier ne laissaient assurément pas le choix. Surpris par cette arrivée impromptue, Fayed bredouilla deux-trois mots en arabe d’un air renfrogné avant de déguerpir, sous les yeux écarquillés d’Ayaz.

— C’est quoi ce cirque, Ray ? s’agaça ce dernier. T’es venu bousiller mes efforts juste pour le plaisir de me faire chier, c’est ça ?

— J’en ai pour cinq minutes. Je ne t’aurais pas dérangé si j’avais pu m’arranger autrement.

Walker plongea la main dans la poche du sac à dos et en ressortit la copie du Polaroïd aux couleurs estompées qu’il montra à Ayaz, le doigt pointé sur l’un des visages.

— Sérieux ? Tu viens donc me casser les couilles pour me présenter une photo d’époque…

— Ce gosse s’appelle El Lobo. Il s’agit évidemment d’un surnom, comme s’en donnent les trafiquants des cartels colombiens. Juste à côté, là, c’est Pablo Escobar. Le cliché a été pris à la fin des années quatre-vingt.

Ayaz changea d’attitude. Crispé, il réajusta ses petites lunettes rondes et posa ses coudes sur la table, les poings serrés sous le menton.

— Tu as bien prononcé le nom d’El Lobo ? coupa-t-il alors qu’il attirait l’attention de l’unique serveur pour commander un énième thé à la menthe.

— Oui, El Lobo. Est-ce que tu le connais ?

— Pas directement. Disons qu’Adrian m’en a parlé lui aussi, peu de temps avant de se volatiliser.

Cela confirma ce que Walker pressentait. Il comprenait qu’il était loin d’être le premier coursier à avoir été approché par la DEA. Adrian, dont la disparition posait maintenant question, avait eu la même idée que lui, à savoir demander de l’aide à la personne la mieux informée.

— Écoute, j’ai besoin de mettre la main sur ce gars. C’est extrêmement important. Il vit dans l’Underground, paraît-il, et je me suis dit que tu pourrais me rencarder à ce propos.

— Quel est le rapport avec mes coursiers ? À moins que vous vous soyez foutu dans la merde ensemble, toi et Adrian.

Walker inspira une longue bouffée d’air climatisé et tapota frénétiquement sur la photo.

— Je préfère ne pas t’en dire plus, c’est mieux pour toi.

— Ce qui serait le mieux pour moi, je suis à même d’en décider tout seul comme un grand.

— J’ai besoin de ton aide.

— Comment veux-tu que je te donne une réponse assurée avec ce simple cliché révolu ?

— Merde…

— Mais je peux te répéter ce que j’ai dit à Adrian. Du moins le peu que je sais, factuellement.

— Balance toujours.

Le serveur débordé apporta un thé fumant aux forts arômes de menthe. Ayaz le laissa infuser en tournant délicatement la cuillère dans la tasse. Une fois ce rituel exécuté, il dévoila ce dont il se souvenait :

— Je n’ai jamais eu l’occasion de le rencontrer, donc j’ignore à quoi il ressemble aujourd’hui. À l’époque, au début des années 2000, un contact dans la mafia de Chinatown m’a alerté de l’arrivée prochaine d’un certain El Lobo dans l’Underground. Je n’ai d’ailleurs jamais su comment il s’était procuré cette information. Quoiqu’il en soit, il me fait un topo express sur le gars, me conseille de m’en méfier comme de la peste… Tu vois le truc, quoi. J’apprends alors que son véritable nom est Gustavo Aguilar.

Walker écoutait attentivement en s’accrochant au moindre des mots. Sa vie en dépendait.

— Comme ta photo en témoigne, reprit Ayaz après une gorgée de thé, Aguilar bossait pour Escobar sur la fin de son règne. Selon ma source, c’était d’ailleurs l’un des plus fidèles lieutenants du cartel de Medellín. Imagine donc mon inquiétude. Dans la foulée, j’épluche pas mal de coupures de presse afin d’en savoir plus et je finis par en toucher deux mots à papa. Tout ça pour qu’il m’ordonne de ne pas m’en soucier. Enfin, tu connaissais Navid…

— Qu’est-ce que tu as appris d’autre ? renchérit Walker sans laisser à son frère le temps de reprendre son souffle. Aucune idée de la localisation d’Aguilar ?

Finalement, seule cette question méritait qu’on s’y attarde. Les noms dans l’Underground n’avaient que peu d’intérêt. N’importe qui pouvait se cacher derrière une fausse identité.

Quand les avantages de l’anonymat me desservent…

— La dernière fois où on a aperçu Aguilar, dévoila Ayaz, coïncide avec l’opération spéciale orchestrée par la police colombienne contre Escobar. En 1993, si ma mémoire est bonne. En plein assaut, au moment où le baron de la drogue se faisait abattre sur les toits de Medellín, notre homme a été blessé par balle, mais a réussi à prendre la tangente. Selon la légende, il aurait mis la main sur les milliards de dollars du cartel avant de s’évaporer dans la nature. Depuis, personne n’en a plus entendu parler, en dehors du renseignement parvenu aux oreilles de mon contact dans les triades.

En guise de conclusion à ce récit, Ayaz avala d’une traite le reste de son thé avec une délectation palpable. Il en réclama aussitôt un autre au serveur.

— S’il est toujours vivant, poursuivit-il sur un ton plus évasif, j’imagine qu’il a élu domicile dans les niveaux inférieurs. Pourquoi diable veux-tu le retrouver ?

— Ça va finir par déglinguer ta vessie, souligna Walker en montrant la tasse vide.

— Laisse ma pauvre vessie en dehors de ça et réponds à ma question.

— Il le faut, c’est tout.

Agacé par ces cachoteries, Ayaz balaya l’air devant lui avec désapprobation.

— Promets-moi au moins de faire attention, frérot.

Surpris par l’emploi de ce terme fraternel plutôt inhabituel dans la bouche du leader de l’Underground, Walker se releva d’un bond et attrapa le sac à dos sous la table. Il était temps de filer.

— Je ferai ce que je peux.

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