Brooklyn underground
Chapitre 9.2
9 . 2
Je vais exploser tous mes records de vues…
Avec ce vlog en immersion dans l’Underground, Jupiter tenait un sujet en or pour sa chaîne. Elle en était persuadée. Depuis le début de l’après-midi, le tournage avec Charlie et Jackson se poursuivait allègrement, le plus souvent par bribes, au gré de rencontres fortuites. Dans un premier temps, lorsque la youtubeuse s’était rendu compte qu’elle ne pourrait pas diffuser en direct, elle avait déchanté. Surtout, elle s’en voulait de ne pas avoir anticipé le manque de réseau dans ces souterrains. À force de vivre entouré d’un flot de communication constant, on s’habituait à cette dépendance. Elle devenait la norme.
Sauf qu’ici, les codes classiques, on les dissimulait sous un tapis. Alors, contre mauvaise fortune bon cœur, elle engrangeait un maximum d’interviews. Elle mettrait tout en ligne plus tard, une fois la vidéo montée et mixée. Il lui restait encore deux ou trois sujets à aborder, puis elle et son équipe remonteraient à la surface en espérant qu’ils ne se perdent pas. Malgré les indications de Walker, à force de fureter à droite et à gauche, ils s’étaient largement éloignés de la trajectoire qu’ils auraient dû suivre.
Assise sur un rebord de tuyau rouillé, Jupiter avala une nouvelle goulée d’eau tiédie.
On manque vraiment d’air dans cet enfer.
La déshydratation commençait à passer doucement. Hors caméra, Ramon venait de lui expliquer qu’elle se tenait sur une ancienne conduite de gaz, aujourd’hui laissée à l’abandon. Le septuagénaire aux épaules affaissées, originaire du Salvador, vivait dans l’Underground depuis une dizaine d’années et avait été assez aimable pour offrir une gourde à la jolie rousse. Il errait dans un bras du tunnel principal lorsque le trio l’avait repéré. Au départ, il s’était montré réticent à toute interview, avant de capituler. Il se prêtait maintenant au jeu avec une certaine émotion. Autre point positif, l’homme parlait de manière audible malgré un accent prononcé, et avec un bon vocabulaire, au contraire des précédents intervenants.
Jupiter relisait ses notes pendant que Charlie remplaçait la carte mémoire saturée de la caméra. En jetant un œil vers son cadreur, elle remarqua qu’il grimaçait de douleur. S’il ne se plaignait pas ouvertement, la morsure de rat continuait de lui enflammer le mollet. Après tout, la pénicilline de Walker ne combattait qu’une éventuelle infection bactérienne. Une fois de retour en haut, elle l’emmènerait aux urgences. Autant éviter les complications. Et puis, elle le connaissait suffisamment pour savoir qu’il n’irait jamais de lui-même, préférant souffrir seul dans son coin. Une vraie tête de mule.
Le boyau où ils se situaient, d’une taille comparable à un garage, baignait dans la clarté vacillante d’une antique lampe à huile posée sur un empilement de caisses cramoisies. Ramon en remplissait quotidiennement le réservoir avec de l’huile d’olive bas de gamme achetée au Marché contre 2 CT. Cette histoire de Crédit Temporel — la monnaie virtuelle de l’Underground — fascinait Jupiter. Elle trouvait l’idée ingénieuse.
— C’est bon, signala Charlie avec un pouce levé. Je réduis encore la vitesse d’obturation pour contrebalancer le manque de lumière et la caméra est prête à tourner.
Depuis le début de l’interview, les effluves tenaces d’huile d’olive incommodaient le cadreur, lui rappelant étrangement l’odeur de l’herbe fraîchement coupée. De son côté, Jackson attrapa la perche pliable et vérifia à nouveau les niveaux du microphone sur l’enregistreur enfourné dans sa sacoche en bandoulière. Quand il releva la tête, tous le fixèrent avec amusement. Et pour cause : une constellation étoilée s’était substituée à son visage, un effet provoqué par ses multiples piercings qui reflétaient la flamme de la lampe.
— Tiens, on a de la visite, fit-il pour ne plus être le centre de toutes les attentions.
Près des caisses, deux points fixes scintillaient et scrutaient Jupiter.
— ¡ Ah, allí estás ! s’exclama Ramon du bout de ses lèvres craquelées, dans un espagnol à l’accent bien particulier. Je vous présente Miss Daisy.
La chatte frêle et apeurée se faufila derrière son maître et se coucha entre ses jambes. Jupiter n’y prêta pas attention, concentrée sur ses notes. Il lui restait encore quelques questions à poser. Son regard bleu-gris dériva du plan succinct de l’interview et se focalisa sur la page droite du carnet, où elle avait gribouillé le cheminement à suivre pour rejoindre le monde extérieur.
Marcher 2 km tout droit après la station
S’arrêter à la jonction avec le panneau indicateur
Suivre la direction East Village
Sortie :)
Les explications de Walker.
Depuis leur séparation à la station électrique, elle se surprenait à penser au coursier plus souvent qu’elle ne l’aurait imaginé. Ce n’était pas tant lié à ses traits physiques ou à son allure, même si la jeune femme les jugeait assurément désirables. Non, la réponse se trouvait dans l’intensité brutale de ses pupilles qui irradiaient la vie, en contradiction totale avec tous les autres regards résignés captés jusqu’à présent. Ces âmes perdues avaient lâché prise, face à leur propre existence. Face aussi à la société dans laquelle ils ne se reconnaissaient plus. Une déconnexion que les années passées sous terre avaient aggravée. En ce qui concernait Walker, rien chez lui ne laissait transparaître sa provenance.
— Jup ? Tu es avec nous ?
Jackson tira Jupiter de ses réflexions en promenant sous son nez le microphone fixé au bout de sa perche télescopique.
— Euh, oui. Allons-y. Prêt, Ramon ?
— Sin problema. Vamos.
— Parfait, alors on reprend au niveau de la quest…
En se relevant de l’ancienne conduite de gaz, Jupiter palpa ses fesses, interloquée.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Charlie, surpris par le geste.
— C’est trempé. Je veux dire… Mon short en jeans est trempé.
— Tu t’es pissée dessus ?
— Très drôle, Jackson. Au lieu de dire des conneries, éclaire le tuyau avec la lampe de ton téléphone. C’était sec quand je me suis assise, je ne suis pas folle !
Le preneur de son s’exécuta et, effectivement, un mince filet d’eau coulait le long de la conduite de gaz. Il déplaça le rayon lumineux jusqu’à la source sous les yeux de ses deux acolytes. La fuite provenait d’une aspérité de la paroi au-dessus de leur tête. Jupiter caressa du bout des doigts la texture rugueuse et dodelina.
— C’est complètement imbibé ! C’est normal, ça, Ramon ?
À la question, le Salvadorien répondit d’un haussement d’épaules.
— No sé. Une partie du sous-sol de l’Underground est comme… Attendez, je ne me souviens plus du mot. Ah, si ! Du gruyère. Oui, c’est ça, du gruyère. Il doit certainement pleuvoir fort à l’extérieur.
— Peut-être que le phénomène se produit naturellement, esquissa Charlie.
— Bon, reprenons.
Jupiter repoussa quelques longues mèches flamboyantes derrière ses oreilles, humecta ses lèvres pulpeuses et se tourna ensuite vers son interlocuteur. Ramon dévoila un large sourire, ravi d’être interviewé même s’il ne comprenait absolument rien à cette histoire de YouTube.
— Bienvenue dans Le Monde de Jupiter ! Avec cet épisode, je vous emmène sous terre à la rencontre de l’Underground de New York. Plus qu’une communauté, c’est un véritable écosystème fascinant et mystérieux que je mets à nu. Juste sous vos pieds ! Sachez qu’il est extrêmement compliqué et dangereux de s’infiltrer ici, mais vous me connaissez : je ne recule pas devant les difficultés.
Ils se surnomment les grounders. Ramon est l’un d’entre eux. Il vit sous la surface depuis plus de dix ans, par choix, comme il nous l’a expliqué. Décrivez-nous votre acclimatation à cet univers peu commun.
— Bah, je pense que l’homme peut s’habituer à tous les milieux. Y compris celui-ci. À la longue, le corps finit par s’adapter, se transformer… Pour répondre à l’environnement.
— Vous voulez parler de mutations, à la manière de certains super-héros de Marvel ?
— Je ne connais pas ce Marvel, mais oui, on développe des… des aptitudes. Une meilleure vision de nuit, une plus grande résistance au froid ou à la chaleur. Ce genre de choses.
— Je vais devoir vous appeler SuperRamon ! Bon, plus sérieusement, comment s’organise l’Underground ? Doit-on suivre des règles spécifiques ?
— Ici, cela fonctionne surtout par niveaux. Sur les douze existants, seuls les premiers sont praticables et centrés autour des directives d’un homme : Elijah Ayaz. Grâce à lui, la plupart des grounders bénéficient de services comme l’eau courante, parfois l’électricité. Nous disposons même d’une école et d’un marché.
— C’est donc votre président, en quelque sorte. J’espère pour vous qu’il raconte moins de bobards que le nôtre ! Et ça se déroule de quelle façon avec les zones les plus profondes ?
— C’est la anarquía.
— L’anarchie ?
— Oui, voilà. Il ne faut surtout pas descendre sous le niveau -8, car plus aucune règle n’existe. La probabilité de ne pas en réchapper est grande, même pour un habitué.
— J’ai une dernière question, Ramon. Diriez-vous qu’une fois engagé dans cette rupture par rapport à la société moderne, il devient difficile de s’en défaire ? Un peu comme une addiction.
— Je suppose qu’on se rapproche de ça, oui. Dans ces entrailles, on a une sensation de sécurité. Et de liberté. Plus on passe du temps loin de la surface, plus le retour à la réalité paraît impossible. En ce qui me concerne, je sais que je finirai ma vie dans l’Underground. Jamais plus je ne remonterai…
— Et bien, merci Ramon. Un témoignage exclusif pour Le Monde de Jupiter !
D’un signe de la main, la youtubeuse indiqua à Charlie de couper l’enregistrement. L’interview apportait des éclairages intéressants, mais il restait des points à aborder pour compléter le tableau. Il manquait notamment un segment avec une famille devant la caméra. En professionnelle, Jupiter savait pertinemment que cela induirait un supplément d’émotion. Encore plus avec un enfant en bas âge.
D’un sourire faussement charmeur, elle remercia Ramon avant de rapidement l’abandonner, entraînant Jackson et Charlie dans son sillage. De nouvelles proies à interroger l’attendaient dans le boyau principal du niveau.
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