Compère Général Soleil

1955 par Jacques Stephen ALEXIS · Chapitre 48 sur 50 · partie 4/4

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Compère Général Soleil

Deuxième partie [

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

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Subitement, l'homme parut à Hilarion d'une grandeur démesurée. Les mots prononcés, il ne les avait pas tous compris, mais il se sentait bouleversé. Jamais les mots n'avaient eu sur lui un tel pouvoir... Cet homme lui avait donné à réfléchir, grâce à lui, il avait compris que malgré son ignorance, il pouvait arriver à penser... Si ces hommes avaient raison, malgré toutes les faiblesses qu'il croyait déceler dans leur position ? Il s'en voulut du manque de confiance qu'il avait par-fois ressenti vis-à-vis de Roumel.

Sur le quai de départ, les communistes allèrent donner une dernière poignée de main au chef qui partait pour l'exil. Sa vieille mère retenait de toutes ses forces les sanglots qui l'étouffaient...

Du haut du bastingage, la terre natale avait cette couleur de sang et de fiel mélangés. Port-au-Prince était couvert de croûtes de misère. Le Bois-de-Chêne comme une larme coulait à travers la ville.

 

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Compère Général Soleil.

DEUXIÈME PARTIE

 

VII

 

Retour à la table des matières

Avec l'arrivée du Saratoga, du Potomac et de l’Ohio, qui déver-sèrent des flots de marines américains, les affaires reprirent un peu dans le quartier commercial. Les magasins du bord de mer, les bars, les boutiques ne désemplissaient pas de grands gaillards aux yeux de poupons, gorgés d'alcool et de morgue. Les gendarmes avaient cédé la terre aux M.P. et ne se montraient même pas. Des théories de filles battaient la semelle sur les trottoirs, aguichant les groupes de yankees en goguette. Braillant nasillardement des rengaines, on dirait que ces derniers avaient décidé de vider le pays de tout le rhum qu'il pouvait produire. Les mains et les poches chargées de fioles, ils entraient dans les bars pour boire, embrasser, gifler les filles. Les seigneurs du dollar foulaient le pavé en maîtres, se vautraient dans les caniveaux, hur-laient, grimpaient aux réverbères, faisaient mille et une excentricités. Près du marché Vallières, ils s'emparaient des ânes des paysannes, gla-cées d'effroi, et faisaient des fantasias échevelées en pleine rue en poussant des glapissements de Sioux. Sur les places publiques du bord de mer se déroulaient d'incessantes rixes. Les quelques fiacres qui sillonnent l'avenue Républicaine avaient été pris d'assaut et s'écrou-laient presque sous de véritables grappes de marines.

Dans les boutiques, les vendeuses se terraient derrière les comp-toirs. Maints magasins avaient embauché pour la durée du passage des Huns de véritables malabares, afin de vider les ivrognes trop entrepre-nants. La plupart des bijouteries avaient clos leurs portes, celles qui étaient encore ouvertes les entrebâillaient, prêtes à fermer à la pre-mière alerte. En [228] un mot, le quartier commercial était sur le pied de guerre, prêt à faire face à l'invasion. Les commerçants jouaient à pile ou face. S'ils n'avaient pas trop de dégâts, l'opération serait ren-table, les recettes augmenteraient sensiblement sur celles de ces jours derniers, qui avaient été catastrophiques, sinon les polices d'assu-rances seraient la seule garantie contre les coups durs.

Pour Claire-Heureuse, il n'était pas question, étant seule, de garder la boutique ouverte. D'ailleurs elle n'avait rien à y gagner. Ses mar-chandises n'étaient pas ce que recherchaient les soudards. Et puis, les clients savaient comment faire pour entrer et se faire servir : ils n'avaient qu'à passer par la cour.

Hilarion était en plein boum. Les commandes d'objets en acajou af-fluaient des Curio's Shops, tout le monde faisait des heures supplé-mentaires. Il avait même décidé de ne pas rentrer déjeuner. Il allait manger dans un petit bouis-bouis près de la Banque Nationale avec les copains. On y racontait des histoires extraordinaires. À la table d'Hila-rion, il y avait un syrien dans la force de l'âge, très familier et très af-fable, qu'on rencontrait souvent dans le quartier. Il s'appelait Habib Nahra et tenait une minuscule boutique de tissus devant la Belle-En-trée du marché Vallières.

Habib avait un magnifique œil au beurre noir, il pleurait presque en racontant sa mésaventure. Trois marines étaient entrés dans la bou-tique, poursuivant une jeune paysanne qui s'y était réfugiée. Il s'inter-posa pour la protéger, mais les satyres ne l'entendaient pas de cette oreille. Il fut roué de coups, et, si des M.P. n'étaient pas survenus, non seulement les dégâts auraient été considérables dans la boutique, mais encore, il n'en serait peut-être pas sorti vivant. Quand même, les dom-mages étaient sérieux.

— Avec ça la boutique n'est pas assurée, poursuivit-il. Et les ma-rines sont partis sans que j'aie pu prendre leurs noms. On m'a dit d'al-ler à l'ambassade, mais qu'est-ce que ça donnera ?...

Il y avait très longtemps qu'Habib Nahra était en Haïti. Il y était ar-rivé tout enfant avec ses parents. Deux bateaux, la Chimère et le Dji-bouti, avaient jeté quelques centaines d'émigrants levantins sur les ri-vages d'Haïti, chassés par une misère noire qui s'était abattue sur leur pays. Ses parents avaient péniblement commencé comme colporteurs, une caisse de bois amarrée sur le dos, ils sillonnaient le pays, vendant de [229] la pacotille. Il les avait suivis dans leurs pérégrinations. Ain-si, il avait appris à connaître et à aimer le pays. De marché en marché, dans les foires des fêtes patronales, par monts et par vaux, il avait sui-vi le calvaire du peuple haïtien. Quand étaient arrivés les envahisseurs yankees, il avait vu les travailleurs, les patriotes, les paysans résister les armes à la main et mourir en chantant de vieilles chansons de la guerre de l'Indépendance. Il avait vu les fusiliers marins de la libre Amérique attaquer avec leurs armes automatiques de pauvres gens ar-més de machettes de travail. Il avait vu les civilisateurs assassiner les femmes, torturer les enfants et crucifier vivants les insurgés. Du plus loin qu'il fouillait dans sa mémoire, il ne voyait pas d'autres images que celles de cette terre.

Sou par sou, pendant des années, ses parents avaient amassé le pe-tit pécule dont il avait hérité et qui lui avait, un jour, permis d'ouvrir boutique. Le racisme antisyrien qu'entretenait la bourgeoisie commer-çante haïtienne lui avait appris à ne s'occuper que de son négoce. Pourtant, il était éperdument attaché au pays et à ses simples gens. Contrairement à beaucoup de ses compatriotes qui, en face du ra-cisme, entretenaient un particularisme syrien, sa compagne, il l'avait choisie dans le peuple haïtien : une simple travailleuse qui ne savait ni lire ni écrire, mais qui avait cette vieille culture humaine que seule il révérait. Peut-être à cause de cela, il n'avait pas bénéficié de la solida-rité des autres syriens et n'avait pu arriver comme eux à une bonne ai-sance. Et puis, il ne portait pas les américains dans son cœur. Du temps de l'occupation, il n'avait pas cherché à faire des affaires avec eux. Sa réaction avait été brutale quand il avait vu ces marines ivres poursuivre la petite paysanne. Dieu sait pourtant si la laideur de la vie lui avait appris à ne pas s'emballer, à ne pas se heurter aux puissants ! Il avait pensé à sa femme et à ses filles et ça l'avait pris d'un seul coup. Il ne s'était jamais senti l'âme d'un don Quichotte. Heureusement, sa femme et les enfants étaient partis en province à l'enterrement d'une parente. Qui sait ce que ces ivrognes auraient pu leur faire !

Il se mit à parler de la loi Vincent, qui réservait le commerce de dé-tail aux haïtiens d'origine. Il était amer, les mots lui faisaient mal, mais il avait besoin de confier à d'autres sa rancœur. Un employé de banque se mêla à la conversation :

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— On peut dire ce qu'on veut, déclara-t-il, mais il faut quand même laisser vivre les haïtiens !

— Moi aussi je suis haïtien, rétorqua Habib Nahra irrité ; et mon père aussi l'était. Pourquoi n'ai-je pas les mêmes droits que les autres ? Moi, un haïtien diminué ! Dieu sait pourtant si je suis aussi bon haï-tien que bien d'autres, dits d'origine, qui vendent le pays en gros et en détail...

— Oui, mais si cette loi n'existait pas, reprit l'employé, tu n'aurais pas seulement été roué de coups, tu aurais peut-être déjà perdu ton commerce, car les américains auraient en main tout le commerce du pays...

La discussion devint générale. Pour beaucoup, cette histoire d'amé-ricains qui menaçaient de s'emparer du commerce de détail n'était que de la frime. Nahra se déchaîna :

— Les souliers que tu portes sont américains, s'exclama-t-il, et tes chaussettes et ton costume, sûrement le tissu de ton caleçon aussi ! Tu crois après ça que les américains ne peuvent pas faire ce qu'ils veulent dans ce pays ? Tu n'as qu'à sortir dans la rue pour comprendre. S'ils voulaient avoir le commerce de détail, il y a longtemps qu'on le leur aurait donné sur un plateau d'argent. Ils n'occupent plus, mais ça ne veut rien dire. Ils sont partis parce que s'ils étaient restés, le pays serait un véritable guêpier pour eux. La banque où tu travailles est à eux, malgré tous les camouflages, et tu le sais bien...

Hilarion se leva, c'était l'heure. On ne mangeait pas mal chez cette Catherine. Pour vingt-cinq centimes, on avait un bon plat de riz avec des haricots, et la compagnie était sympathique. Lui non plus n'aimait pas beaucoup les syriens et les italiens. Sans trop savoir pourquoi. On avait entretenu chez lui un sentiment inconscient contre les « arabes » et autres indésirables. Ça devait venir de bribes de conversations, de calomnies habilement colportées, de plaisanteries. Ainsi s'élaborent dans la tête humaine les préjugés. Et les préjugés, en fin de compte, se retournaient toujours contre les idiots qui les partageaient. Ils pour-raient atteindre Josaphat, son cousin qui était en Dominicanie, où Ga-briel, le boxeur, qui allait à New-York.

En sortant du restaurant, un marine le heurta. Il le regarda droit dans les yeux et lui jeta, décidé, une phrase qu'il avait entendue :

— God damn yoa, son of a bitch !...

Il avait dû écorcher les mots et l'accent devait être exécrable, [231] mais l'homme semblait avoir parfaitement compris. Il avait tressailli, mais il passa son chemin. Il avait dû comprendre tout de suite que ce nègre-là était capable de lui flanquer une bonne ratatouille !

*

* *

Jean-Michel venait de prendre service à la salle d'urologie de l'Hô-pital Général. La petite infirmière qui l'accompagnait pour la tournée de pansements, détournait la tête afin de ne pas regarder.

— Voyons, mademoiselle, faites attention, vous venez de renverser le Dakin !

— Excusez-moi, dit-elle, mais cette odeur !...

Jean-Michel la regarda ; elle était blanche. I] lui prit le bras, la sou-tint et l'amena s'asseoir. Sœur Christophe accourut, sa cornette blanche tout agitée :

— Elle s'est trouvée mal, expliqua Jean-Michel.

— Regardez-moi ça ! dit sœur Christophe. Pourquoi nous en-voient-ils en urologie des bleues qui voient une salle d'hôpital pour la première fois !...

Elle était très émue, sœur Christophe, mais, comme à son ordi-naire, elle cachait son sentimentalisme sous des manières bourrues. Sœur Christophe ne devait pas avoir trente ans. Elle était canadienne. Quelque chagrin d'amour l'avait conduite à prendre le voile. Les in-ternes la taquinaient tout le temps. Elle était vive et très enjouée, à ses heures. Jean-Michel avait le chic de la faire enrager, soit en lui parlant des amoureux qu'elle avait eus dans le passé, soit en faisant mine de la convertir au matérialisme. Le fait est que la religion ne lui avait pas enlevé tout esprit critique et qu'aucun mysticisme n'avait pu entamer son humanisme. Jamais elle n'encourageait les malades à souffrir pour le bon Dieu, elle souffrait avec eux, en femme vivante, et échappait à cette cruauté morale que donne la bigoterie. Elle avait même un faible pour Jean-Michel, à cause de son irréligion, qu'elle sentait liée à un immense amour de l'homme, à la haine du système social qui entrete-nait ces maladies hideuses, ces déchéances physiques, insupportables au regard, et toute la grande pitié de ces hôpitaux sales et mal outillés. Sœur Christophe faisait toujours tout ce qu'elle pouvait pour soulager la douleur, elle ne donnait jamais de scapulaires ou de chapelets bé-nits. Sœur Christophe s'affaira, donna des sels à respirer et un [232] cordial à boire. La petite infirmière esquissa un léger sourire :

— Elle sera mieux au cabinet de consultation, décida Jean-Michel, elle pourra s'allonger...

Ils l'accompagnèrent. Sœur Christophe avait du linge à remettre pour le blanchissage, elle s'en alla de son petit pas trotte-menu, faisant claquer ses sandalettes. Jean-Michel se mit à questionner la petite in-firmière qui revenait à elle :

— Alors, tu n'as pas mangé ce matin, dit-il, ou peut-être hier aussi, dis ?

— Oh ! oui, docteur, j'ai mangé, répondit-elle en baissant la tête.

— Tu sais, j'ai l'habitude avec vous autres, vous êtes toutes pa-reilles, des gamines ! Si tu n'as pas mangé, ce n'est pas un drame. Je connais ça. On ne s'en fait pas parce qu'on se dit qu'on se rattrapera le midi à la cantine. Si tu crois que ça ne m'est pas arrivé à moi aussi ! Si tu veux, je te fais chercher un sandwich. Alors, c'est oui ?

— Mais, docteur, j'ai mangé !

— Alors, pourquoi baisses-tu la tête tout le temps ?

Jean-Michel lui releva la tête d'un doigt. Elle avait une petite figure grosse comme le poing et des yeux brillants. À peine seize ans, la coiffe blanche maladroitement fixée et pendant de travers. Jean-Mi-chel fronça les sourcils :

— C'est la première fois que ça t'arrive, au moins ?

— Oui, docteur, la première fois...

— Hum..., fit Jean-Michel. Tu n'as pas tes menstrues ?

— Non, docteur, ce n'est pas ça, mais cette odeur ! Elle me prenait à la gorge...

— Hum..., fit Jean-Michel.

— J'ai essayé de résister jusqu'à la fin des pansements, pour ne pas vous embêter, mais ma tête s'est mise à tourner...

— Qu'est-ce qu'il fait ton père, où habites-tu ?

— On habite juste derrière l'Exposition, à côté du stadium. Papa est électricien à la Compagnie. Elle le regardait, étonnée.

— Que diable ! quand on se fait infirmière, faut pas avoir le nez délicat. Ça te dégoûte les choses qu'on fait ici ? Faut se résigner ; ici ça sent l'iodoforme, la chair pourrie, l'urine. Et puis, on voit toute la misère humaine, on est forcé de se pencher sur des parties du corps qu'une jeune fille comme toi n'aime pas toucher, surtout dans l'état où elles sont ici. Faut tenir bon, mon petit, pour ne pas être blasée, garder tout son amour de la vie et la petite fleur bleue au fond de [233] son cœur. Naturellement, tu débutes, tu t'habitueras... Au moins ça te plaît le métier ?

— Oh ! oui, docteur, mais l'urologie, pour commencer, c'est dur !

— Ah ! Mademoiselle a des préférences ! Si tu crois que c'est comme ça que le métier rentrera, tu te trompes. Qu'est-ce que tu veux, le pays est misérable. Ici, c'est pas un hôpital modèle ! Faut être co-riace ! Ces pauvres gens sont misérables, ils sont ignorants, ils crou-pissent dans des conditions de vie épouvantables, ils viennent se soi-gner ici pour des choses déjà graves. Et, comme on se débrouille avec presque rien, alors ça pue... C'est pas comme dans les livres de cours. Moi aussi, parfois, la nausée me prend... Enfin ! on est jeune, quoi ! Je me dis qu'un jour on travaillera dans des hôpitaux plus beaux que ceux des livres. Mais il faudra lutter pour ça. Peut-être tu ne me comprends pas ? En tout cas, je ne veux plus te voir tourner de l'œil, débrouille-toi comme tu voudras, mais il me faut du travail effectif ! Et puis at-tends-toi à être engueulée, comme tout le monde si ça ne va pas. Le patron, c'est qu'il n'est pas commode !

La petite était toute ragaillardie, elle arborait un large sourire. Hila-rion venait de pénétrer dans la salle de consultation. Jean-Michel lui fit un petit signe.

— Allons, sauve-toi, dit-il à l'infirmière, apporte-moi une seringue stérile et n'oublie pas de préparer un autre plateau. Tout est trempé de Dakin !

Jean-Michel serra la main d'Hilarion et lui demanda des nouvelles de chez lui. Claire-Heureuse se portait bien. Ils ne s'étaient pas vus de-puis la visite chez Roumel. On était débordé dans le service avec l'ar-rivée des américains. Hilarion n'avait plus de lourdeurs, pas la moindre petite crise. Jean-Michel avait pris un crayon et dessinait sur un bloc des volutes de fumée, il réfléchissait :

— Je vais encore te faire cette piqûre, et puis tu ne prendras plus que trois comprimés de luminal par semaine. Je crois qu'on a gagné. Si, en diminuant les doses, ça continue d'aller, eh bien ! en faisant at-tention, tu n'auras même plus besoin de moi...

L'émotion envahit Hilarion. Une longue page de sa vie allait se tourner, il allait être un homme qui n'aurait plus à craindre d'étaler aux autres un mal infamant. Que de choses promises !... L'infirmière arri-va ; elle lui lia le garrot au-dessus du coude, serra. Les veines gon-flèrent et dessinèrent [234] des entrelacs sur le fuseau de l'avant-bras. Contrairement aux fois précédentes, il ne ressentit aucune appréhen-sion. La fraîcheur de l'alcool... Les muscles exécutèrent une danse fré-missante. Jean-Michel rata la veine, sortit l'aiguille et comprima l'hé-matome.

— Tu es bien brave aujourd'hui, remarqua Jean-Michel.

Leurs yeux se rencontrèrent. Jean-Michel comprit. C'était curieux, à chaque fois que son ami remplissait son office médical, Hilarion quittait toute familiarité à son endroit. Depuis que la science avait dé-montré sa puissance à Hilarion, il la regardait comme il regardait au-trefois le Mystérieux et le Sacré. Jean-Michel était prêtre de ce rite qui avait vaincu le mal maudit.

L'aiguille pénétra dans la veine. Une goutte de sang apparut à la base de la seringue.

— Lâchez le garrot... Ouvre la main...

Le sang envahit la seringue, écarlate, éclatant, puis se mêla à la so-lution qui devint rose. Attentif, Hilarion essaya de sentir le liquide mi-raculeux fuser à travers son sang. Mais il ne sentait rien, c'était fini.

Ils restèrent quelques secondes silencieux. La rencontre de ce Jean-Michel avait été la chance de sa vie. Sans lui, jamais il n'aurait connu un tel retour à la vie. Il était dans la mauvaise direction et aurait fata-lement fini dans l'infâme dépotoir des faubourgs suburbains. Certes c'était l'aventure merveilleuse de cette amitié qui avait accompli le mi-racle, mais ce lien n'était-il pas à sens unique ? Qu'avait-il donné en échange, en effet ?

Il craignait que Jean-Michel n'attende quelque chose en retour. Combien de fois n'avait-il pas senti comme une demande muette d'un engagement dans cette lutte dont il ne reconnaissait pas encore la va-leur ? Mais son ami ne demandait jamais rien. Ils ne disaient jamais, ces gens-là :

— Hilarion, veux-tu faire ceci ou cela ?

Ils attendaient, comme s'il devait fatalement leur proposer, de lui-même de s'engager avec eux.

Il fallait qu'il dise quelque chose. Jean-Michel avait gagné la pre-mière manche sur la maladie, il fallait être beau joueur. Jean-Michel ne lui en laissa pas le temps :

— Je suis heureux pour toi, Hilarion. Mais tu ne me dois rien ; al-ler avec nous est une chose grave. On ne vient pas chez nous pour faire plaisir à quelqu'un. Pourquoi es-tu gêné [235] avec moi ? Je t'ai rendu service, n'est-ce pas une chose normale et toute simple ?

— Quand on dort avec Jean, on connaît sa manière de ronfler, lui répondit Hilarion, en le regardant droit dans les yeux. Si, aujourd'hui je suis guéri, c'est grâce à toi, je sais que tu ne me demanderas jamais rien. Mais moi, je sais ce que je te dois et je ne sais pas encore com-ment te le rendre...

*

* *

Le temps des chaleurs venait. Calmement, sans se presser, mais avec des petits « courirs », comme les paysans qui, descendant des montagnes, brusquement se mettent à trotter pour bien assujettir la charge posée sur la tête. Déjà les flamboyants, colosses verdoyants, élevaient jusqu'au ciel des torches rouges, allumées en plein jour. Les sabliers épineux faisaient éclater avec des déflagrations sèches leurs gousses qui tombaient sur le sol, éparpillant des graines et des coques vides. Le sablier est un arbre béni des enfants. Avec leurs graines plates et rondes, les dois, ils jouent passionnément à une sorte de jeu de billes. Souvent ils croquent la pulpe des graines qui, mangées en trop grandes quantités donnent des diarrhées parfois mortelles. Ils s'emplissent les poches avec les coques qui portent une unique dent recourbée fort solide. On accroche la dent de sa coque à celle d'un ad-versaire et on tire de toutes ses forces. C'est tout un art, et quel orgueil quand on trouve une coque qui résiste trois ou quatre jours à tous les assauts !

Les enfants étaient grisés, fous, par l'odeur pleine qui émanait de la terre, par l'air chargé de pollen et par l'appel des grands bois. Les en-fants-esclaves des demeures bourgeoises, ne pouvaient se résoudre à oublier leur âge, pour les lourds travaux auxquels ils étaient enchaî-nés. Tout ce petit monde profitait de la moindre occasion pour s'enfuir dans les rues, dans les terrains vagues et les bois. Ils étaient comme de jeunes chiots déchaînés ; armés de frondes et de cailloux, de badines faites de branches souples, d'arbalètes fabriquées de bobines et d'élas-tiques. Ils chassaient les anolis aux couleurs changeantes, les insectes, libellules et autres cigales. Ils mangeaient toutes graines des bois, les fruits sauvages et les bourgeons acides nouvellement éclatés. Sans souci des ruisseaux de sueur qui coulaient de leurs corps, sans merci pour les souliers chèrement payés, les sandales, la plante des pieds.

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Sous l'œil étincelant, immarcessible, et bon enfant du soleil, ils chassaient.

Le picvert est un monsieur très bien, malgré son habit vert et jaune, sa tache rouge sur la tête, il se tient droit et raide sur les troncs, frap-pant cérémonieusement du bec contre les écorces. Amoureux des cimes, il ne se cache jamais et méprise les pierres des frondes bandées par les mains d'enfant. Les colibris couleur de banane mûre mouche-tée, fusent de toutes parts sur les fleurs. Des nuées d'oiseaux gravent de guirlandes de notes frêles, les matins de cristal. Les pipirites matu-tinaux, les geais-michette parleurs, les bouvreuils, les rouges-gorges, les merles, les mésanges, les winghiri, les cardinals, les cagous, les toucans à gros bec, les verdiers, les pies-grièches. Qui pourrait nom-mer tous les porte-plumes, safrans, vermeils, garance, couleur d'azur et couleur de gueule, cérusés, ocellés, gemmés, mouchetés, qui concertent et dansent le calinda dans les bosquets et les jardins !

Avec la belle saison l'agitation tendait à se tempérer. Un été porteur de fruits mûrs, commençait à calmer la faim dans les faubourgs. D'abord les avocats, les ignames et les « arbre-véritable » avaient per-mis de bourrer l'estomac des enfants, à bon marché. Puis les cachi-mans, les abricots géants, les corossols avaient fait leur apparition. Enfin les mangues avaient mûri et chargeaient les arbres d'astres jaunes et rougeoyants. Sur le bord de mer flottait le parfum capiteux des mangues francisques, que déchargeaient sans arrêt les voiliers ve-nus des Gonaïves. Mais aussitôt débarqués, les marchandes disper-saient le fruit de luxe vers les beaux quartiers. Il restait cependant as-sez de mangots cornes, muscats et carottes pour satisfaire le malheu-reux vulgaire. Haïssez le chien, mais dites qu'il a les dents blanches, déclare l'adage ! C'était la misère, la détresse, mais une détresse telle-ment vieille que l'été parfumait et tempérait de la saveur de ses fruits ! Si on ne se nourrissait que fort peu, on arrivait à calmer son « grand goût ». Et s'il n'y avait cette maudite chaleur qui vous huile le corps dans la canicule des docks, des marchés, des usines, et des ateliers, on ne penserait même pas au fait que les prolétaires haïtiens ne connaissent pas de congés payés, ni de vacances, alors que les bour-geois s'enfuient vers les stations estivales des hauteurs.

La paille du soleil d'Haïti brille comme des jonquilles, la ville est pleine d'un jour aveuglant et de senteurs paradisiaques, le sol sec et sonore est battu par les pieds nus des [237] travailleurs qui, inlassable-ment, sempiternellement, désespérément, courent, s'arc-boutent sous les fardeaux ou s'acharnent sur les machines.

*

* *

Quand Hilarion rentra, Claire-Heureuse l'attendait. Elle avait beau faire mine de rien, ça se voyait qu'elle l'attendait. Hilarion était tout joyeux.

— Ça y est, déclara-t-il, le traitement est fini. Le docteur a dit que je ne serai plus malade...

Il avait jeté ces mots d'un ton bas, âpre et triomphant. Pourtant, ils ne parlaient jamais de sa maladie ; quand il allait voir le docteur, il di-sait simplement :

— Je dois aller voir Jean-Michel aujourd'hui.

Claire-Heureuse savait bien que c'était pour des piqûres, mais il ne le lui avait pas dit, et pour rien au monde elle n'aurait voulu lui en par-ler. Très vite, elle avait retenu les jours où il se faisait piquer :

— Tu n'oublieras pas d'aller chez Jean-Michel, disait-elle.

Et il trouvait à point nommé son médicament à côté du verre d'eau sur la table.

Deux fois, elle avait été inquiète de la mine d'Hilarion, elle n'avait pourtant rien osé lui demander. C'était Jean-Michel qui l'avait tran-quillisée. Elle ne l'avait vu en crise qu'une fois. Une petite crise toute courte. Quand il était tombé, toute tremblante, elle l'avait saisi à bras le corps, s'était arc-boutée et avait réussi à le jeter sur le lit. Elle lui avait ouvert le col de la chemise, desserré la ceinture et s'était mise à l'embrasser et à pleurer. Pourquoi sa peur que n'avaient pu dissiper ni les explications, ni l'amour, avait-elle disparu dès la première confron-tation avec le réel ? Comment avait-elle pu avoir cette présence d'es-prit, ne pas crier, ne pas appeler au secours ? Tout ce qu'elle aurait pu dire c'est qu'elle avait oublié à cette minute de quelle maladie il pou-vait s'agir, pour voir simplement, gisant et inanimé, l'homme qu'elle aimait. Dès qu'il avait essayé d'ouvrir les yeux, elle s'était réfugiée dans la cour. Peut-être ne s'était-il jamais parfaitement rendu compte qu'elle l'avait vu. Depuis lors, elle n'avait plus eu peur, seulement craint que cette maladie ne fasse de la peine à son homme ou n'entra-vât son gagne-pain. Pour l'éviter, elle priait tous les saints du ciel.

Hilarion ne se demanda pas ce qui pouvait ennuyer Claire-Heu-reuse. Les femmes sont tellement sensibles ! Peut-être [238] n'était-ce qu'une bagatelle qui lui faisait cette bouche grave et ce visage an-xieux. Et puis, on verrait bien ! Aujourd'hui était jour de joie ! La grande nouvelle qu'il apportait soufflerait l'inquiétude de Claire-Heu-reuse comme le soleil, quand il survient, éteint aussitôt une bougie restée allumée.

Claire-Heureuse le regarda de longues secondes. Cette nouvelle était si inattendue ! Elle continua à ravauder le pantalon, puis le posa.

— Jean-Michel a dit que tu ne seras plus malade ? demanda-t-elle, le fixant de nouveau.

— Par précaution, je dois encore prendre les pilules roses pendant quelque temps, mais c'est fini...

Claire-Heureuse se leva. Elle se dirigea vers le petit oratoire. De-vant la petite statue de la Vierge, elle craqua une allumette et alluma la veilleuse à huile :

— Grâce la miséricorde ! s'exclama-t-elle.

Elle était rayonnante. Des larmes coulaient sur ses joues, ses mains se tendirent vers la Vierge, ses yeux mouillés chantaient un chant de grâces.

— Merci, la Vierge ! murmura-t-elle simplement.

— C'est pas elle que tu dois remercier, dit rageusement Hilarion.

— C'est elle, elle a entendu ma prière !

— Ce n'est pas elle, répéta Hilarion avec force. Maman aussi avait fait des oraisons et des neuvaines et des vœux. Elle ne l'a jamais écou-tée ! Les gens autour de moi continuaient à dire que j'étais maudit, que je payais des péchés ou des crimes. Les gens avaient peur de moi, je ne pouvais pas trouver du travail. Ce n'est pas elle, ni aucun saint, ni le bon Dieu. Le bon Dieu, il s'en fout de nos misères ! Ce n'est pas elle, c'est Jean-Michel, c'est les piqûres, c'est les pilules roses, c'est la médecine !...

Claire-Heureuse le regardait, attristée. Elle se retourna, arrangea les quelques fleurs qui se fanaient devant la statue.

— Oh ! Hilarion ! lui dit-elle, Dieu est le seul maître ! On dit que le docteur Jean-Michel est communiste et que les communistes ne veulent pas voir le bon Dieu. Docteur Jean-Michel est un bon garçon, il t'a trouvé du travail et t'a soigné, mais c'est le bon Dieu qui guérit. Il ne faut pas te laisser prendre la tête, Hilarion. Je ne comprends rien à toutes ces histoires et j'aime bien le docteur Jean-Michel, mais j'ai peur que tu te laisses embobiner. Que deviendrions-nous si on te met-tait en prison ?...

[239]

C'était ça, quelqu'un était venu monter la tête à Claire-Heureuse. Avec tous les gens qu'on arrêtait, elle avait eu peur. Qu'avait-on pu lui raconter ? C'était ça qui la tourmentait. Tout autre jour, il aurait discu-té, mais aujourd'hui, un tel flot de joie coulait à travers son cœur qu'il se moqua :

— Alors tu crois qu'on va m'arrêter ? On t'a peut-être raconté que j'allais faire une révolution ? Mais c'est tout ce qu'il y a de plus vrai ! Il faut que tu ailles chercher des cailloux bien pointus ; moi je vais re-

prendre mon vieux fistibal 97. Je vais lancer une de ces pierres dans l'œil de Vincent qu'il en tombera raide mort !

Elle sourit et l'embrassa :

— Je suis bête, dit-elle, mais Toya m'a tellement raconté d'his-toires, que j'ai vraiment eu peur. Je me disais qu'on te voit souvent avec Jean-Michel et comme on le surveille, il pourrait nous arriver malheur... Et puis, venir comme ça me dire que tu es guéri, ça m'a fait un coup ! J'ai senti une boule là ; mes jambes sont devenues toutes molles. Méchant ! tu ne crois pas que le saisissement pourrait me faire accoucher d'un petit monstre ?

Elle se blottit dans ses bras. Hilarion la saisit par la taille et la fit virevolter dans la pièce.

— Lâche-moi, criait-elle, tu vas me faire avorter !

Ils s'abandonnèrent, essoufflés sur le lit. Leurs mains se joignirent, les yeux vagues ; regardant le plafond blanchâtre au-dessus de leurs têtes. Sur ce plafond, Hilarion voyait filer à toute allure la grande au-tomobile à laquelle il avait rêvé toute sa jeunesse, et des bateaux em-panachés de fumée, des locomotives poussives, des moteurs, toutes sortes de mécaniques complexes. Tous ses rêves de jeunesse que la maladie avait écrasés d'un coup de talon, éparpillés, jetés à l'eau mau-vaise à boire de la vie. Claire-Heureuse, elle, voyait autre chose. Des groupes de badauds entourant en pleine rue une forme allongée, des enfants cruels et moqueurs, la solitude dans une ville hostile. Ce fut elle qui se décida à rompre le silence.

— Il faut inviter Jean-Michel, dit-elle... Je lui ferai un tchaka 98 de maïs. Pas vrai ? Je crois qu'il aime ça...

Hilarion lui répondit à contretemps :

[240]

— Tu te souviens, après notre rencontre, on est resté trois semaines sans se voir. J'étais découragé. C'est Jean-Michel qui m'a forcé à te re-voir, à t'avouer ma maladie...

Claire-Heureuse l'écoutait, surprise. Elle crut devoir renchérir :

97 Fistibal : fronde d'enfant faite d'une lanière de caoutchouc fixée à une

fourche.

98 Tchaka : soupe paysanne haïtienne aux pois et au maïs. [241]

—...On tuera le coq blanc. Il commence à devenir vieux, mais ça fera un bon coq pour le tchaka. Il ne sera pas dur. Il sera gommeux...

— Je m'en fous que Jean-Michel soit communiste, enchaîna Hila-rion. Et puis, c'est pas de ma faute si seuls des communistes ont fait cas de moi et m'ont aidé !

— J'ai gardé deux bouteilles de vin du jour qu'on s'est mis en-semble. On les débouchera, ajouta-t-elle.

— C'est ça, les bouteilles de vin et une bonne bouteille de rhum, conclut Hilarion...

Ils se turent et restèrent allongés. Leurs pensées papillotèrent çà et là.

— Dis, Hilarion, demanda Claire-Heureuse, les professeurs de l'école du soir, ils sont aussi communistes ?

— Hum, hum, approuva-t-il.

— Et le petit mulâtre qui vient parfois te voir, celui qui travaille chez Brandt ? Comment est-ce qu'il s'appelle encore ? Ah ! oui, Ferdi-nand. Ferdinand est aussi communiste ?

— Il l'est aussi, répondit Hilarion.

 

Compère Général Soleil.

DEUXIÈME PARTIE

 

VIII

 

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Hilarion s'approcha de la lampe, Claire-Heureuse se pencha sur son épaule. Il toussa et se mit à lire à voix haute :

 

Mon cher Hilarion,

C'est ton cousin Josaphat Aldus qui t'écrit. C'est toi seul qui peux me donner des nouvelles de mes vieux, du temps qu'il fait chez nous, de ceux qui sont nés, de ceux qui se sont mariés et de ceux qui sont morts. Ça compte pour un pauvre nègre qui est loin de sa terre, tout ça.

Tu me dis que le ventre de ta négresse est pointu. Ce sera sûrement un garçon. Qu'elle mange beaucoup de bourgeons de mirliton, ma-man disait toujours que ça fait accoucher vite. Je t'envoie deux prières que m'a données une vieille dominicaine à qui j'ai rendu ser-vice. D'abord une prière à sainte Marguerite, patronne des femmes en couches, et une autre à la Vierge-Miracle de Higuey. Quand elle com-mencera à avoir les tranchées, tu lui poseras la prière de sainte Mar-guerite sur le ventre, tu allumeras une bougie que tu tiendras, la tête en bas, en récitant la prière à Vierge Altagrâce de Higuey. Dis à Claire-Heureuse que son cousin qu'elle ne connaît pas lui baille la main.

Je ne suis pas content que Zétrenne veuille se placer avec Julius Julien, le Rossignol. H joue tout le temps de la mandoline, il a une belle voix, mais c'est un bambocheur, c'est pas un homme sérieux. Quand il prend une houe pour travailler la terre, ça lui fait des am-poules au creux de la main. Que veux-tu, le petit cochon ne demande jamais à sa mère pourquoi sa gueule est longue, et comme ça tous les cochons ont la gueule longue. Fais dire à Félicien qu'il doit attendre pour avoir son coq de combat pangnol, les bêtes perdent maintenant [242] leurs plumes, je ne voudrais pas lui envoyer un animal malade. Tu donneras aussi les prières que je t'envoie à maman, elle sera contente. Toi, tu sais lire et écrire, tu les copieras. Quant à papa, il a tellement eu de chagrins que ça se comprend qu'il commence à être gaga. Le cœur me fait mal.

Maintenant, le vent du soir doit chanter dans les feuilles de maïs à Ça-Ira. Le champ de manioc doit se plaindre comme les enfants qui ont mal au ventre. Ma chèvre aura sûrement mis bas une belle portée. J'ai grande envie de manger des marigouyas. Ici on n'en trouve pas, heureusement que moi je ne suis pas enceint.

Tout ça est bien triste, mais dans ce pays aussi il y a de la bonne terre. À Macoris, il n'y a que des champs de cannes à sucre et

quelques hattes 99de bœufs. Je coupe la canne du matin jusqu'au soir. Le dimanche, je vais à la gaguère pour voir les coqs au combat. Il y a avec nous un viejo qui est bon tambourinier, on se réunit parfois entre haïtiens, on chante, on tire des contes.

Si le commerce continue à mal marcher et qu'un jour tu te trouvais sans travail, ce n'est pas trop mauvais dans ce pays. Viens me retrou-ver avec Claire-Heureuse. On pourra se serrer dans la case qui, grâce à Dieu, si elle est délabrée, est assez grande, je crois. Si le bon Dieu veut, je pourrai te trouver du travail. Le pays est plus grand que le nôtre et comme il n'y a pas autant de monde que chez nous, on ar-rive encore à trouver du travail. Pas vrai que dans les petites coure-

ries 100les coquettes se tiennent les seins mais que, dans les grandes paniques, elles lâchent tout ?

 

99 Hatte : entreprise d'élevage de bovidés. 100 Courerie : panique sans cause qui s'emparait des gens aux époques de

troubles.

Je ne vais pas musarder plus longtemps. Tu donneras la lettre à Cécée Paulema, au marché Salomon, où elle descend chaque semaine pour troquer son fatras contre de la poussière.

Le bon Dieu est bon. N'oublie pas de dire bonjour.

Josaphat Alcius.

 

*

* *

Minuit venait de sonner. Ils étaient trois dans l'imprimerie. Il y avait là Ferdinand, Jean-Michel et Octavio Maximilien, [243] un ca-marade linotypiste. Ayant décidé de sortir un tract, ils n'avaient trouvé que ce moyen de le tirer. Octavio avait hésité, tergiversé mais finit par accepter de le faire à son entreprise. Justement, il était le bon copain du veilleur de nuit. Il lui avait raconté une histoire : prétextant avoir écrit quelques poèmes qu'il voulait réunir en plaquette, il réussit à émouvoir et à amadouer le bonhomme. Le cadeau d'une bonne bou-teille avait fait le reste. Pour le moment, le vieux ronflait comme une scie à chantourner.

Le plomb fondant jetait des reflets d'astre nocturne dans le halo d'une ampoule bleue. La lynotype tournait avec des bruits liés en cas-cade ; de temps en temps une sonnette de sécurité jetait un tintement aigre, puis la galée tombait avec un léger craquement. Maximilien, les yeux écarquillés sur son texte, la tête de trois quarts, faisait valser ses doigts sur le clavier avec le recueillement et la joie pleine que donne le travail. Il râlait :

— Pourquoi diable, ce texte est-il aussi long !

— Tais-toi et tape, murmura Ferdinand, on y a mis ce qu'il fallait.

Jean-Michel n'était pas tranquille. Quant à Maximilien, après avoir tremblé, il était devenu tellement calme, qu'on ne pensait pas qu'il fai-sait quelque chose qui pouvait lui coûter cher. Dès qu'il s'était trouvé devant la machine, dans l'odeur fraîche de l'encre d'imprimerie, il s'était senti chez lui. Il faisait son métier sur sa machine.

À une époque où tant de jeunes gens cherchaient à tâtons dans le grand cloaque de l'heure, une issue vers la lumière, ces trois gaillards, penchés sur la machine, avaient la conviction d'accomplir une tâche impérative. Leurs rêves de la clarté, leurs élans généreux, faisaient taire la peur qui battait à grands coups dans leur cœur. Ils n'auraient ja-mais osé pour eux-mêmes ce qu'ils faisaient ce soir. Mais ils en avaient assez de l'éternel dialogue à mots précautionneux. Ils vou-laient toucher les foules, éveiller les esprits, bander les courages, faire entrevoir aux yeux fatigués, loin, bien loin, au bout du tunnel, la petite lueur blanche de la liberté.

Maximilien avait fini de linotyper le texte.

— Vite, il faut tirer tout de suite, murmura Jean-Michel.

— Tu es fou, on ne l'a pas encore vérifié ! protesta Maximilien.

Il alla au marbre, posa les galées dans un petit cadre qu'il serra, puis il encra et appliqua une feuille de papier mouillé.

[244]

— Tiens, corrige l'épreuve, dit-il à Jean-Michel, je vais préparer la presse.

Jean-Michel était nerveux, sa plume perça l'épreuve humide et la déchira.

— Donne ! s'impatienta Maximilien, tu t'énerves. J'ai horreur du travail mal fait.

Il se mit à corriger sans hâte, placidement, desserra le cadre, fit sauter quelques lettres et en plaça d'autres.

— Bon à tirer, murmura-t-il.

Ils se rendirent auprès d'une petite presse à main d'un modèle anté-diluvien et la firent tourner.

— On ne paie pas le papier, dit Maximilien, alors on en fait cinq mille aux frais de la classe des capitalistes ?

— Combien de temps ça prendra ? interrogea Jean-Michel.

— Oh ! une petite heure ! opina Maximilien.

Ils s'approchèrent pour voir sortir les précieux tracts. A quelques minutes de la fin, il y eut une alerte : le veilleur de nuit faisait sa ronde. Jean-Michel et Ferdinand eurent juste le temps de se planquer derrière une linotype. Le vieux s'approcha, demanda à Maximilien s'il allait avoir bientôt fini et partit aussitôt, sans rien regarder. Ils purent reprendre le tirage. Maximilien eut le culot d'en faire mille de plus.

En sortant, l'air frais de la nuit les accueillit agréablement. Ils avaient eu chaud.

— Hep ! là-bas ! cria une voix.

C'était un gendarme qui les avait vus sortir de l'imprimerie. Jean-Michel serra les tracts contre sa poitrine et se mit à courir à perdre ha-leine, suivi des autres. Le gendarme se lança à leur poursuite et stridu-la l'air de coups de sifflet. Les fuyards eurent le temps de tourner l'angle, Jean-Michel s'arrêta.

— Tentons notre chance, sans quoi on va avoir tous les gendarmes de la création à nos trousses. Suivez-moi.

Il sauta le portail d'une cour voisine, ses camarades le suivirent. Un chien se mit à aboyer. On entendait le gendarme se rapprocher. Le chien grommelait de plus belle au fond de la cour.

— Cette maudite bête va nous trahir, murmura Jean-Michel.

Heureusement le tintamarre que menait le gendarme réveilla tous les chiens du quartier qui se mirent tous à hurler. Le gendarme passa en trombe et s'éloigna rapidement. Les bêtes commençaient à se cal-mer.

[245]

— Venez vite, dit Jean-Michel, je connais un sympathisant qui ha-bite à côté d'ici, à la rue Saint-Honoré, on pourra planquer les tracts. Mais ne commettons plus la bêtise de marcher ensemble. A vingt pas l'un de l'autre au moins.

Ils réveillèrent Hilarion et Claire-Heureuse.

— Qui va là ? demanda Hilarion.

— C'est moi, Jean-Michel, ouvre vite.

Ils entrèrent et s'assirent, les jambes coupées.

— Donne-nous quelque chose à boire, Claire-Heureuse, on t'expli-quera après. C'est moi qui régale, un bon coup de rhum de cinq doigts !

— Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qui vous arrive ? demanda Hila-rion.

— Tiens, mets ce paquet en sûreté, je viendrai le chercher demain, dit Jean-Michel.

Jean-Michel alla à la porte donnant sur la cour et l'ouvrit. Le ciel blanchissait. Il la referma et se mit à fredonner.

— On avait les bêtes du serein 101 aux fesses. Je me suis dit que l'on pouvait se réfugier ici pour attendre. Ça ne t'ennuie pas, Claire-Heu-reuse ?...

*

* *

L'atelier Traviezo était une vaste salle carrée, en arrière-boutique du magasin. Il s'ouvrait sur une petite cour où un robinet, fermant mal, larmoyait sur un petit bassin. Ça chauffait tellement qu'aussitôt le dé-part de M. Traviezo, les ouvriers allèrent prendre un bol d'air dans la cour et se rafraîchir au robinet. Ils se taisaient, écoutant le moindre bruit. Arrivaient à eux tout le tintamarre du quartier, le claquement des dents des grues géantes, les hurlements de douleur des steamers et des cargos dans la rade, le mugissement des trains de la gare MacDonald, signalant partances et arrivées, les cris des marchands ambulants, les klaxons de la gare aux autocars, sur le modulement d'orchestre à cordes du Marché Debout.

Chantal Traviezo, une fillette d'une douzaine d'années, survint en courant à travers l'atelier et s'arrêta interdite de le [246] voir dépeuplé. Elle s'avança jusque dans la cour et cria à la cantonade, d'une grosse voix :

— Or ça ! c'est comme ça que marche le travail ?... Eh bien ! moi, je fiche tout le monde à la porte !...

Elle se tordait de rire de la peur qu'elle leur avait faite, tandis que les ouvriers l'entouraient.

Chantal était une petite fille-garçon, un vrai petit diable, couleur abricot, avec des cheveux raides, aile de corbeau, lui battant le dos. Pas garce pour deux sous, ni faiseuse d'embarras, mais quel luron !

 

101 Serein : le serein est la nuit ; se rappeler du « sereno », le veilleur de nuit

de l'Espagne.

Elle aimait discuter le coup avec ces gars aux mains dures, leur tapait dans le dos avec gravité, les appelait « mon petit vieux », ou « com-père » en se campant sur ses ergots, un vrai garçon. Si l'un d'eux n'était pas d'humeur, elle le houspillait :

— Eh ! va donc ! Tu ne pouvais pas me dire que ta femme t'a flan-qué une ratatouille aujourd'hui ? Je t'aurais laissé tranquille !

ou encore :

— Toi, tu as des ennuis de femmes ! Raconte, on essayera d'arran-ger ça !

ou bien encore :

— Flûte ! sinon : « Quel emmerdeur ! »

Elle préférait Chariot, un ouvrier qui l'avait vue naître ; elle avait toujours un bonbon ou une cigarette de luxe, chipée à son père, pour lui. Mais elle les aimait tous. Peut-être parce que, gosse de riches, à demi-orpheline, gâtée par son père et sa smala de domestiques, elle trouvait à côté des ouvriers de l'atelier quelque chose qu'elle n'avait nulle part ailleurs : le fait de ne pas être considérée par eux comme un petit bon Dieu, ainsi que chez elle, leur franchise, leur rudesse... Qui pouvait savoir ce qui se passait dans cette petite tête ! Parfois, la bonté naturelle des enfants, leur sens du beau, leur amour du juste, leurs élans vers l'idéal survit opiniâtrement au mode de vie frelaté que leur imposent les riches. Peut-être, cette petite pouliche sauvage, que l'ab-sence d'une mère avait fiait de Chantai, jugeait-elle sévèrement les pantins qu'elle rencontrait dans son milieu. Par contre, elle poétisait ces hommes mal dégrossis, mais humains. Peut-être les rapprochait-elle de ces héros créateurs de Jules Verne qu'elle adorait ? Car, libre de tout contrôle sur ses lectures, elle se jetait littéralement sur les Vol-taire, les Diderot, les Beaumarchais, les Laclos, les Restif de la Bre-tonne et les Anatole France de la bibliothèque paternelle. Ceci, joint aux [247] livres d'anticipation qu'elle dévorait, était bien fait pour la transformer, un peu plus chaque jour, en une non-conformiste, rebelle à la contrainte sociale. Quand elle retrouvait ses amis de l'atelier, elle respirait :

— Dites donc, les gars, je vais vous annoncer une nouvelle ! Natu-rellement, bouche cousue, autrement j'aurais des ennuis avec mon gouvernement ! Vous savez, papa parle de vendre son bastringue. Ce n'est pas encore fait, mais on ne sait jamais... Alors je vous préviens, en douce...

Les scies tournantes cessèrent de ronronner, les gouges de mordre le bois, le papier de verre d'agacer les dents. Charlot, Rosemond et les autres l'entourèrent et la bombardèrent de questions.

— Je ne sais pas, moi ! répliqua-t-elle. Je vous ai dit tout ce que je sais. Et puis, vous n'êtes pas encore à la porte !

Elle s'empara d'un rabot qu'elle fit chanter sur le bois. Chariot le lui enleva. Alors elle chatouilla Hilarion et pinça Clodomir. Elle revint se frotter la tête contre la main de Chariot. Il la souleva de terre et l'em-brassa sur le front :

— Zut ! Tu me mouilles ! Lâche-moi, j'entends venir le vieux ! Je me sauve, les gars !

Elle leur tira encore la langue et, faisant une horrible grimace, dis-parut.

*

* *

À la sortie de l'atelier, les gars étaient soucieux. Clodomir était ef-fondré :

— Pour une nouvelle, c'est une nouvelle, murmurait-il sans arrêt.

— Pourquoi M. Traviezo voudrait-il vendre l'atelier, demanda Cha-riot à Rosemond ?

— Parce que ça lui plaît, le salaud ! jeta un petit rougeaud.

— Pour une nouvelle, c'est une nouvelle, c'est une nouvelle ! conti-nuait Clodomir.

Ils se hâtaient de rentrer pour aller discuter la nouvelle avec leurs compagnes. Qu'est-ce qu'elles allaient dire ? Elles qui se plaignaient déjà tout le temps !

— Viens, Hilarion, dit Rosemond, on va boire un coup.

Et il l'entraîna.

Adrien Rosemond, fils d'un commis de magasin et d'une brodeuse, à huit ans faisait des dessins sur ses cahiers d'écolier, sur la page de calcul ou de dictée. Plus tard, élève de [248] Saint-Louis de Gon-zague, il caricaturait ses professeurs. On voyait partout sa bête noire, le frère Chrysostome, sous la forme d'un bouledogue. Le frère Sainte-Croix l'ayant pris en amitié, lui donna quelques leçons de dessin. Quand ce dernier, outré par les préjugés raciaux de ses frères en Jésus, quitta la robe, les très chers frères cherchèrent un prétexte pour chas-ser l'ami du défroqué. Il ne continua pas ses études, et apprit l'ébénis-terie. Ballotté d'atelier en atelier, l'ébénisterie ennuya Rosemond qui se mit à sculpter sur bois, à ses heures perdues. Il trouva cette place de sculpteur de « curiosités » pour touristes américains. Il en fit un art. Il y mit tout son cœur, observa les paysannes au marché, les tambouri-niers, les danseurs folkloriques, les travailleurs, les enfants, les vieux, les amoureux. Dans ses statuettes, il jeta tout son amour de la vie, son attachement pour les gens simples de son peuple, mais aussi ses ran-cœurs, ses insatisfactions, ses angoisses, ses révoltes contre son mé-chant salaire et la laideur de la société. Il était célibataire endurci, bo-hème, indiscipliné, soupe-au-lait. Il se souciait peu de voir partir aux quatre coins du vaste monde les petits chefs-d'œuvre sur lesquels il ne recevait qu'une toute petite part. Il savait qu'il faisait de l'art, du grand art, mais le pays n'aimait pas les artistes !

Hilarion avait présenté Rosemond à Jean-Michel, mais le Rose-mond était coriace. Il était sous la coupe d'un vieil italien à demi fou, Luigi Antonini Malipiero, qui faisait le ferblantier près de la rue des Fronts-Forts. Luigi était anarchiste, et ne jurait que par Bakounine, Kropotkine, Elisée Reclus, Malatesta et tutti quanti. Non que Rose-mond eût des tendances anarchistes, mais il vénérait le vieux bon-homme pour son idéalisme et adorait l'entendre se gargariser de mots. Rosemond avait écouté Jean-Michel avec attention, car il avait recon-nu au passage certains mots qu'employait aussi Luigi Antonini. Au beau milieu de l'exposé de Jean-Michel, qui voulait le convaincre que le peuple en avait marre, il l'interrompit. Il sortit une diatribe contre les sergents recruteurs, et déclara que puisque le parti de Jean-Michel était un petit bébé et qu'il n'avait aucune disposition pour être bonne d'enfants, il n'avait rien à voir à toutes ces histoires. Jean-Michel com-prit alors qu'il n'y avait rien à faire avec ce petit bourgeois révolté. Il était de ces types qui s'échauffent jusqu'à se faire trouer la peau, le jour où les grands drapeaux rouges claquent au vent de la rue, mais qui [249] hésitent tout le temps. Au fond, les révoltes de ces gens et leurs grands airs cachaient leur peur... Drôle d'engeance que ces pauvres bougres qui, plongés dans la misère du peuple, gardent néan-moins un pied dans la bourgeoisie ! C'étaient ceux-là qui faisaient les traîtres et les opportunistes.

Ce contact avait attristé Jean-Michel. Il s'était mis à penser au par-ti, privé de son chef, où fourmillaient des tas de camarades comme ce Rosemond. La crise était grave, les camarades ne faisaient presque plus rien. Eloy Boudeau et Laurent Desagneaux avaient trahi et écri-vaient des articles à la gloire de Vincent. Ils étaient à peine une poi-gnée de camarades à tenter encore quelques actions. Les plus dange-reux, c'étaient ceux qui essayaient de justifier leur inaction par des textes de Lénine et de Staline. Il était parti tout songeur de cette ren-contre avec Rosemond.

Hilarion, donc, s'était laissé entraîner par Rosemond dans la même boutique où, quelques jours auparavant, avait eu lieu cette conversa-tion. Il voulait réfléchir. La nouvelle qu'avait apportée la petite Chan-tai était tellement grave, qu'il était tout désemparé. Ils s'accoudèrent et commandèrent un alcool trempé pour Rosemond, un kola pour Hila-rion. La patronne, cuire avachie par de trop nombreuses maternités, atone et languide, somnolait derrière le comptoir, les yeux ouverts.

— Que penses-tu de cette histoire qu'a racontée la petite ? interro-gea Hilarion.

— Que veux-tu que j'en pense ? Si la boîte ferme, il faudra cher-cher un autre travail. On cherchera jusqu'à ce qu'on trouve...

Ils se turent. Le trempé de bois-de-cochon fit tousser Rosemond. Ils fumèrent. Rosemond semblait avoir quelque chose à demander. Il posait un tas de questions d'un air détaché :

— Il y a longtemps que tu connais le docteur Jean-Michel ?

— Longtemps !... Enfin, ça fait quelque temps que je le connais ! Pourquoi ?

— Pour rien. Parce que le docteur Jean-Michel semble bien avec toi. Et puis, c'est un révolutionnaire...

Hilarion regarda Rosemond. Jamais il n'avait douté de Rosemond, mais ça avait tout l'air d'un interrogatoire. La conversation allait de-ci, de-là, mais Rosemond la ramenait toujours à la politique et à Jean-Mi-chel. À un moment, il y alla franco :

— Tu as déjà vu ça ? interrogea-t-il en lui sortant un tract.

C'était précisément un de ces tracts que Jean-Michel avait [250] laissés chez lui l'autre nuit. Il prit le papier, le palpa, le retourna, y jeta un coup d'œil et le rendit à Rosemond.

Non, fit-il en le regardant droit dans les yeux.

Pourtant ça doit être un tract communiste ? Jean-Michel ne t'en a pas montré ? Il y en a plein partout, reprit Rosemond, souriant.

Hilarion se fâcha :

— On dirait que tu cherches à me faire parler ! Tu travailles pour la police ou pour Traviezo ? Tu veux me faire dire que Jean-Michel est dans le coup ? Qu'est-ce que ça, peut te rapporter de savoir qui l'a fait ? Je ne m'occupe pas de ce qui ne me regarde pas, moi... J'ai assez d'en-nuis comme ça avec l'atelier !

Hilarion jeta de la monnaie sur le comptoir et se redressa pour par-tir :

— Ne te fâche pas. C'est moi qui t'ai invité. Je ne savais pas que ça t'embêtait de parler de ça... Si tu veux savoir, c'est parce que j'ai parlé à Luigi Malipiero de notre rencontre avec Jean-Michel. Il m'a répondu que les communistes sont des farceurs et que seuls les anarchistes peuvent faire quelque chose. J'ai voulu lui prouver que ce sont les amis de Jean-Michel qui ont fait ce tract.

Hilarion se ravisa :

— Écoute, Rosemond, je ne fais pas de politique, mais s'il arrivait jamais des emmerdements à Jean-Michel, ça ne se passerait pas comme ça. Il y a des tas de salauds qui font les indicateurs de police et s'amusent à dénoncer des gens qui ne leur ont rien fait, je le sais. Jean-Michel a peut-être tous les péchés d'Israël, mais ce qu'il a fait pour moi et pour des tas de pauvres malheureux comme moi, je ne peux l'oublier. Je ne sais pas ce qu'a derrière la tête ton vieux fou d'italien, mais il ne me paraît pas très catholique...

Ils discutèrent encore longtemps.