Contre Coeurs (French Edition)

Laurie Pyren · Chapitre 8 sur 41

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Contre Coeurs (French Edition)

8. Océane

8

 

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O C É A N E

 

Tout va bien se passer. Garde ton calme. Souris. Un peu de sarcasme mais pas trop.

— Ça va ? demande Cat, derrière le volant.

— Oui, oui, je me concentre pour déterrer toutes les pensées positives que j’ai en stock afin de ne pas céder au cynisme.

Sans aucune considération pour ma situation misérable, elle éclate de rire.

— Quand même, je ne m’en remets pas : Mon Canard est Malvernes, le con de banquier. Ton karma est merdique.

Oui, je sais. Elle me répète ça en boucle depuis dimanche dernier, jour de la finale de la course.

La route défile, m’amenant vers l’agence de voyage où je vais revoir mon cauchemar. Je soupire avec la motivation du condamné qu’on emmène à la potence.

— Je suis dégoûtée et en colère, Cat. Ce voyage, on devait le faire toutes les deux et bam, pas possible ! Je me suis entraînée comme une dingue pour gagner et bam, l’autre s’incruste ! J’avais besoin de cet argent pour ma boutique et bam, il s’envole dans la poche du canard ! En même temps que mon projet de boutique puisque je n’ai plus la somme nécessaire pour démarrer ! Ce type est pire qu’une crise d’hémorroïdes !

L’hilarité de Cat redouble. Elle essuie même une larme au bord de son œil.

— Cat. Les amis, c’est fait pour se soutenir, pas pour se payer ta tête.

— Avoue que c’est assez génial comme situation.

Je souris, incapable de me retenir. Ne nous apitoyons pas trop non plus : il y a pire dans la vie que de devoir partager un voyage au Mexique et de l’argent.

— “Génial” n’est pas le mot que j’aurais employé pour décrire la fameuse situation. Il me faut cet argent. J’ai retourné toutes les idées possibles dans tous les sens mais je n’ai pas trouvé de solution. Je ne lâcherai rien mais je commence à douter d’arriver à concrétiser mon projet.

Cat se frotte le menton, signe d’intense réflexion. Ouvre de grands yeux.

— J’ai une idée ! Tu vas adorer ! On est trop bêtes de ne pas y avoir pensé avant alors que c’était évident !

C’est sûr : je vais détester. Cat a les pires idées de la planète. C’est une constante chez elle.

J’ouvre la bouche pour lui faire part de mes doutes mais elle se lance avant moi.

— Tu n’as qu’à séduire le con de banquier !

Mamma mia !

— Au Mexique, tu te mets en mode sirène, continue-t-elle. Tu agites devant lui tes fesses et tes nichons couverts d’un mini-bikini. Tu fais ami-amie en lui laissant miroiter qu’il pourra enlever ton bikini et explorer ta grotte et tu récupères tes cinq mille. Tu peux même le laisser explorer ta grotte pour de vrai pour dépoussiérer le tout. Là, ça serait carrément une pierre, deux coups.

Voilà voilà... Par où commencer ? Chaque mot de cette dernière tirade était… Non, je n’arrive pas à trouver les termes.

— Alors, elle est pas géniale, cette idée ?

Je hausse les sourcils si hauts qu’ils se confondent avec mes cheveux. Je me retiens de rire pour ne pas l’encourager dans son délire.

— J’aurais plutôt dit… farfelue. Mais je pensais “pourrie” en fait.

Elle m’adresse une moue de déception. C’est qu’elle y croyait en plus ! Je vis peut-être au pays des licornes mais elle, elle vit dans un pays très chelou où je ne voudrais pas aller me balader.

— Alors… Cat… Primo : si j’agite mes fesses et mes seins, j’agite aussi mon bourrelet ventral et ma cellulite et là, on tombe en mode sirène-baleine échouée. Deuxio : rien que de penser que je devrais séduire le con de banquier, j’ai envie de vomir. Tercio : depuis quand je séduis des gens pour obtenir de l’argent ? Jamais de la vie ! Quatrio… Ça existe ce mot ? Bon, on s’en fiche : ma grotte se porte très bien et n’a pas besoin de touristes. Cinquio : il y a quand même Hugo dans le décor.

Elle balaie ma tirade d'un geste de la main, comme si elle chassait une mouche.

— Des excuses, tout ça. Tu n’es pas non plus obligée de sauter sur Hugo tout de suite. Tu apprends à le connaître, tu séduis le con de banquier en même temps. Tu récupères les cinq mille et à ton retour, tu te remets sur le dossier Hugo.

— Ben voyons…

Je ne n’arrive vraiment pas à comprendre comment elle a pu conclure que cette idée était géniale. Vraiment, ça me dépasse.

— Bon, d’accord, c’était un plan foireux. Mais n’empêche, penses-y : ça ne te ferait pas de mal d’attirer un explorateur. Il doit y avoir des toiles d’araignées là-dedans. Ça fait quand même trois ans que c’est fini avec Prince Charmant et depuis, c’est le désert. Tu voulais un connard pour ne pas en tomber amoureuse ? L’univers a entendu ton appel !

Je grimace au bilan de ma vie sentimentale. Le sobriquet de Prince Charmant est totalement ironique : en façade, il avait effectivement tout du prince charmant mais derrière le mur, Calvin était une belle ordure. Je croyais vivre un conte de fées et j’ai mangé une claque monumentale.

Du pouce, je caresse mon tatouage d’arc-en-ciel en évacuant les pensées négatives que la mention de Charmant a déterrées.

— Peut-être que sous son air d’homme des glaces se cache un amant torride. Du genre de celui qui susurre des mots cochons à l’oreille pendant l’acte. Ou qui…

— Stop, Cat ! C’est non.

Elle soupire en me traitant de rabat-joie.

— N’empêche, pour la grotte, tu devrais y penser.

Comment ne pas rire ? Impossible.

Dans le fond, elle a raison : ma grotte n’en peut plus et frétille de manque. Je rêve d’un explorateur talentueux qui la trouverait merveilleuse. J’ai tenté deux ou trois fois le coup d’un soir mais le bilan orgasmique a été nul.

Cat arrête la voiture devant l’agence de voyage et je descends avec soulagement en lui souhaitant de se faire vomir dessus par au moins deux résidents.

Lorsque je pénètre dans le local, Malvernes est déjà là, assis dans la salle d’attente. Dès qu’il m’avise, il regarde ostensiblement sa montre et me jette un regard sévère.

Oh ça va, juste cinq minutes de retard.

Je retire mon manteau et son regard descend sur mon tee-shirt. Il fronce les sourcils devant le chat tenant une tasse sous lequel est écrit Coffee.

Because murder is wrong 1. Voilà, les bases sont posées.

Malvernes porte la même tenue que lors de notre première rencontre : costume et chemise noirs. Une dégaine de croque-mort très classe, assortie à l’aura de froideur qu’il dégage. Ses traits anguleux accentuent l’air sévère qui semble avoir élu domicile sur son visage fin. Ses joues sont rasées au millimètre, à l’encontre de la mode actuelle qui met le poil facial sur le devant de la scène, ses cheveux parfaitement coiffés, donnant envie d’y passer la main pour les ébouriffer.

J’affiche un immense sourire et prends place à côté de lui.

— Salut mon lapin, lance-t-il avec sarcasme, un rictus déformant le coin de ses lèvres fines.

— Salut mon canard.

C’est clair, ces sobriquets sont le symbole de notre animosité.

Quelques instants plus tard, une femme nous demande de la suivre. Malvernes déplie son grand corps longiligne dont je peine à emboîter le pas.

Nous nous installons et Nathalie (selon l’écriteau) commence à tapoter sur son clavier.

— Félicitations pour votre voyage ! lance-t-elle joyeusement.

Nous marmonnons un “merci” peu enthousiaste. Elle ne remarque rien et demande nos passeports.

— L’hôtel est un cinq étoiles, en chambre double.

Je m’étrangle.

— On ne peut pas avoir une chambre séparée ?

Le visage de Nathalie se décompose.

— Euh… Malheureusement, le forfait que vous avez gagné ne vous donne droit qu’à une seule chambre.

Et le con de banquier de ricaner.

— Alors, deux lits séparés ?

Les yeux de l’agente glissent de mon canard à moi. Ça turbine à fond dans son cerveau.

— On n’est pas ensemble, expliquons-nous en chœur.

— On est juste obligés de se supporter pendant ces dix jours, ajoute-t-il.

Mon coude est pris soudain d'une envie brutale de rencontrer ses côtes.

Derrière son bureau, Nathalie se reprend et nous offre un sourire factice dans lequel se lit : “encore des tarés”.

— Je vais spécifier votre demande mais ce n’est pas garanti que vous puissiez obtenir des lits séparés : tout dépendra de l’occupation de l’hôtel. Maintenant, nous allons procéder aux réservations des vols. Je vais commencer par vous : Océane Opheim.

Après quelques minutes de tapotement de clavier, elle me rend mon passeport et ouvre celui du banquier.

— À votre tour, Lucas Varennes, déchiffre-t-elle.

Hein ? Quoi ? Mais c’est quoi ce bin’s ?

Les théories farfelues défilent à la vitesse de la lumière. Une seule retient mon attention : le mec à côté de moi est un espion aux multiples identités. Par contre, aucune explication ne me vient concernant le fait qu’il a élu domicile à Pinson-Les-Flots, qui doit être moyennement attractif côté site stratégique et renseignements confidentiels.

Je me tourne vers l’homme à côté de moi censé s’appeler André Malvernes. Je bugge pendant que lui, il vit sa vie en continuant avec l’agente comme si de rien n’était.

Je me racle la gorge pour attirer leur attention.

— Excusez-moi… Je peux vous emprunter le passeport une seconde ?

Nathalie jette un coup d’œil au banquier, qui hoche la tête, et me tend le carnet. Mes yeux naviguent de la photo vers son visage. Aucun doute : le document indique bien Lucas Varennes.

— Un problème, mon lapin ? demande-t-il avec un immense sourire.

Sa fossette est trop craquante. Hein ? Depuis quand il a une fossette, lui ? Je ne l’avais pas remarquée avant.

Probablement parce que c’est son premier vrai sourire. À mon détriment, bien sûr. Sinon, ce ne serait pas drôle.

J’affiche un air détendu en réponse à sa tronche satisfaite.

— Aucun, mon canard.

Je rends le passeport à notre agente, qui a sensiblement accéléré sa vitesse de frappe pour se débarrasser de nous au plus vite.

À la sélection de siège, ça se corse : aucun de nous ne veut lâcher le hublot. Un rictus crispé a remplacé le sourire de Nathalie, qui doit être parti en vacances sur une île déserte, épuisé. Finalement, elle tranche et met l’espion sur le hublot à l’aller et moi au retour. Dans la foulée, elle nous expédie vite fait et nous raccompagne dehors, non sans lâcher un soupir de soulagement.

— On va prendre un café en face ? proposé-je à mon ennemi.

Non, parce que là, il y a deux ou trois trucs à éclaircir, tout de même.

— Pas le temps.

J’accroche la manche de sa veste et le tire dans un coin tranquille. Il affiche le même air satisfait que Tripode lorsqu’il fait tomber volontairement un objet devant moi.

Garde le masque. Ne laisse rien paraître.

J’enfonce les mains dans les poches de mon jean et m’appuie contre le mur, l’air détaché. Intérieurement, je bouillonne.

— Alors comme ça, tu possèdes de multiples identités… CIA ? FBI ? KGB ? Renseignements français dont personne ne connaît l’acronyme, peut-être ?

— Je ne vois pas de quoi tu parles, mon lapin. Tiens, tu vois, j’ai décidé de faire un effort et de te tutoyer aussi.

— Et je dois t’appeler comment ?

— Lucas Varennes, dit-il en haussant les épaules, comme si c’était évident.

— Et André Malvernes dans tout ça ? Je sais qu’il existe vraiment puisque c’est le banquier de mes parents mais je ne comprends pas pourquoi tu t’es fait passer pour lui. Vraiment, c’est un mystère.

Il prend un air faussement surpris.

— Ah ça ? Il m’a demandé de te recevoir à sa place parce qu’il devait rejoindre sa maîtresse.

— Ah. Tout s'explique alors.

Mon sourire s’agrandit à la hauteur de mon envie de lui coller un coup de pied dans le tibia. Autant dire qu’il doit atteindre mes oreilles. Le sourire, pas le tibia. Bref, je me comprends.

— Donc tu étais quoi ? Le stagiaire ?

Il lève un doigt d’un air désinvolte.

— Pas tout à fait. Je suis analyste financier, au siège régional. Disons qu’on m’a envoyé donner un coup de main en agence... Mais si ça peut te rassurer, je suis le meilleur avec les chiffres et voir Malvernes n’aurait rien changé au fait que tu n’avais pas assez de garanties pour obtenir ce prêt. C’est Malvernes qui m’a demandé de le couvrir donc je ne pouvais rien dire. C’était un peu mon boss quand même.

Je. Vais. Péter. Un. Plomb.

J’ai envie de lui hurler que suivre les ordres n’excuse en rien le fait de ne pas avoir joué franc jeu.

Je penche la tête, sans quitter ma façade de nonchalance alors que mes yeux lancent des éclairs. Le canard rôti va figurer au menu du trottoir à ce compte.

Pensées positives, Océane. Tu vas passer dix jours avec lui. Dans la même foutue chambre.

Je ferais mieux d’apaiser les tensions si je ne veux pas que ce séjour se transforme en effusions de sang.

Au prix d’un effort surhumain, je tends la main en signe de paix, qu’il saisit. Ses longs doigts fins recouvrent les miens. Il semble un peu surpris.

— Enchantée de te rencontrer, Lucas. Moi, c’est Océane, ça n’a pas changé. Allez, on se voit à l’aéroport.

Je me détourne, satisfaite de ma sortie tout en classe. Malgré mon envie de le trucider, j’ai conservé le masque en place. C’est dingue, quand même… Pendant des années, j’ai pratiqué le sourire et l’humour pour ne jamais rien dévoiler au reste du monde (merci la famille) mais lui, il arrive à me faire perdre mon sang-froid en moins de temps qu’il n’en faut à Flash Gordon pour courir un cent mètres.

Va falloir renforcer les murs.

Un coup d’œil à ma montre indique qu’il me reste trente minutes avant mon rencard avec Hugo. Je vais marcher un peu pour décanter.

Devant le café, le sentiment de culpabilité que je traîne depuis une semaine prend encore de l’ampleur. Ma petite voix intérieure n’arrête pas de me souffler que je vais aller à un rencard avec un homme génial, qui veut apprendre à me connaître, pendant que je me tire sur un autre hémisphère avec un mec que je connais à peine et dont je viens de découvrir la véritable identité.

Mais comment ai-je pu me fourrer dans une telle situation ?

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