Contre Coeurs (French Edition)

Laurie Pyren · Chapitre 10 sur 41

Pages du PDF

Contre Coeurs (French Edition)

10. Océane

1 0

 

 

OceanofPDF.com

O C É A N E

 

Le lobby de l’hôtel, carrelé de marbre, s’ouvre sur une terrasse extérieure, derrière laquelle on aperçoit l’océan. Le vent chargé d'embruns balaie les mèches s’échappant de mon chignon qui ne ressemble plus à rien après dix heures de vol. Habitant à quelques centaines de mètres de la plage, je suis habituée aux odeurs de bord de mer. Pourtant, ici, tout est différent : l’air est plus lourd, plus chaud, chargé de fragrances tropicales. Les clients déambulent en short et maillot de bain, leur tenue tranchant avec le décor classieux, le lustre digne de demeures luxueuses et les immenses canapés parsemant le hall.

Lorsque notre tour au comptoir arrive, je me tourne vers mon coloc des dix prochains jours.

— Tu parles espagnol ?

Il secoue la tête.

— Je m’en occupe alors.

La réceptionniste nous remet nos clés, un plan du complexe et m’indique les principaux lieux d’intérêt.

— Tu peux lui demander le code du Wi-Fi s’il te plaît ?

Je lui tends le plan, avec le mot de passe inscrit dessus.

— Internet n’est disponible que dans le lobby et encore, à faible vitesse d’après ce qu’elle m’a dit. Si jamais tu veux mieux, il faut acheter des crédits.

Un rictus agacé déforme ses lèvres.

— Allons poser nos affaires, alors.

Je le suis à travers les couloirs de l’hôtel.

— Deux lits, déclare-t-il dès la porte ouverte.

Pfiou ! Quel soulagement !

La baie vitrée donne sur la partie jardin, aux allées bordées de hauts buissons d’hibiscus rouges.

Lorsque je me détourne du paysage, il a pris d’assaut le lit près de la fenêtre pour le revendiquer.

— Quelle galanterie, mon canard, raillé-je.

— Fallait pas bailler aux corneilles devant la fenêtre, mon lapin.

— On tire à pile ou face ? Parce que je me connais : je serais capable d’aller me coucher à neuf heures tous les soirs, juste pour avoir ce lit.

C’est faux mais il ne le saura jamais.

— Tu es vraiment casse-couilles, ronchonne-t-il. Allons-y pour le pile ou face. C’est moi qui lance.

La pièce s’envole dans les airs et atterrit sur sa main. Lorsqu’il relève l’autre pour dévoiler le résultat, il lâche un “merde” sonore tandis que je crie victoire.

— On fait cinq jours chacun ? propose-t-il dans une tentative désespérée.

— Hors de question que je dorme dans tes miasmes et tes peaux mortes. Ce lit est à moi, j’ai gagné.

— Tu fais chier.

Je sors les affaires de ma valise et installe la trousse de toilette dans la salle de bains.

— Tu veux faire quoi ? demandé-je.

— Moi, je vais manger un morceau. Toi, tu fais ce que tu veux.

Voilà, voilà… Moi qui pensais que nous avions conclu un cessez-le-feu suite au quiz-turbulences, je me suis royalement fourré le doigt dans l’œil jusqu’à la rotule.

Je hausse les épaules.

— Je vais à la plage, si jamais tu veux me rejoindre.

Il sort de la chambre. J’enfile mon deux-pièces et me regarde dans le miroir. Je rentre le ventre, positionne le maillot pour qu’il m’avantage le plus possible.

Verra-t-il mes défauts ? Euh… Pourquoi je me pose cette question ? Je m’en fiche de Lucas Varennes et de ce qu’il pense ! N’empêche, je me demande à quoi il ressemble en maillot. Si j’étais venue avec Cat, je ne me serais jamais posé ce genre de question et on serait déjà à la plage en train de siroter un cocktail en détaillant les mâles du coin.

Je me couvre d’un paréo, attrape ma serviette et mon sac.

Une heure plus tard, la haute silhouette de Lucas apparaît au loin, me laissant tout loisir de le détailler derrière mes lunettes de soleil et ma liseuse. Pas une once de gras ne couvre son corps mince. Sous la peau, ses abdos se dessinent de manière floue. Une toison clairsemée couvre ses pectoraux.

Juste la bonne dose de poils.

— Salut mon canard.

Il étend sa serviette sur le transat d’à côté et y pose son téléphone.

— Putain ! Il n’y a pas un seul transat disponible à la piscine. Et truc vraiment bizarre : il y a plus de serviettes sur les chaises longues que de gens dans l’eau.

— Ah bon ? Tu as compté ?

— Oui, répond-il le plus sérieusement du monde, sans noter mon ton sarcastique.

Pourquoi ne suis-je pas étonnée ?

— Ça tombe bien, tu as une piscine géante devant toi.

Au regard qu’il me coule, il a noté le sarcasme cette fois.

Il s’approche de l’eau.

J’hésite. Vraiment, j’hésite.

La perspective de l’entendre gémir de douleur la nuit me convainc de le héler. Il revient.

— Quoi ?

Du menton, je désigne son corps, dont la peau ferait pâlir d’envie les femmes du dix-huitième siècle par sa blancheur. Cet homme devait être enfermé dans une cage en sous-sol pendant les vingt-cinq dernières années sans occasion de voir le soleil.

Mais qui a eu l’idée folle de le libérer ?

— Tu devrais mettre de la crème. Le soleil tape fort ici.

— Oh, c’est trop mignon. Tu prends soin de moi, mon lapin ?

Je lève les yeux au ciel, geste inutile étant donné mes lunettes de soleil.

— Nan. Pas envie de t’entendre pleurnicher la nuit parce que tu es en train de cuire.

— Ah, j’ai eu un instant de panique : j’ai cru que tu t’attachais à moi.

— Même pas en rêve. Tiens.

Il ricane, prend le tube pour s’en tartiner et plonge dans l’eau tandis que je reprends l’histoire de Jen et Aaron. Il revient, se sèche, s’allonge. Remue d’un côté, de l’autre, se redresse. Pénible.

Enfin, il s’étend sur le flanc, tête dans la main et me fixe. Je pose ma liseuse en soupirant.

— Quoi ?

— C’est bien, ce que tu lis ?

Oh oh.

Attends, je rêve. Il engage la conversation ? Un truc cloche. Mon cerveau turbine quand soudain…

— Tu t’ennuies ! Tu n’as pas amené de livre ?

— Je ne lis que des magazines d’économie et de sport sur mon téléphone mais là, sans internet, je suis coincé.

J’éclate de rire. Il grimace.

— Alors, soudain, tu t’es dit que je pouvais présenter de l’intérêt pour te divertir ? me moqué-je.

Haussement de son épaule libre.

— C’est à peu près ça. Et puis, il faut qu’on discute d’un ou deux trucs.

C’est ce qu’on appelle une main tendue dans un gant hérissé de clous.

Hum… Dois-je saisir sa perche d’épines (sans jeu de mots graveleux, hein) ou l’envoyer promener ?

— Je suis… attends, je ne trouve pas le mot. Flattée ?

Je range ma liseuse et imite sa position d’Adonis mangeant du raisin sur un transat. Son regard dévie vers mes seins, appréciateur.

Merde !

Avec la gravité, les petits farceurs menacent de se libérer du tissu. Changement de tactique : en tailleur, couverte par un paréo.

— De quoi tu voulais parler, mon canard ? demandé-je avec innocence, genre ni vu ni connu, non non, mes nichons n’ont pas failli se faire la malle.

— D’organisation.

Euh…

— Quoi ?

— Je suis passé me changer dans la chambre et c’est le bordel. J’aime les choses bien rangées.

Maniaque versus bordélique ! Qui va gagner ?

— D’accooooord. Je vais mieux ranger et toi, tu vas essayer d’être moins maniaque. Ça te va ?

Ahahaha, comme si j’avais l’intention de le faire ! Qu’il se débrouille avec ses manies.

Il acquiesce, satisfait de sa fausse victoire.

— Chacun fait sa vie, continue-t-il. Noah m’a dit qu’à Cancún, ça regorge d’étudiantes américaines en chaleur et je compte bien en profiter. Je mettrai la pancarte “ne pas déranger” sur la porte pour te prévenir, bien sûr. Mais ne t’en fais pas, mon lapin, on va quand même passer du temps ensemble. En plus, ça évitera qu’elles ne deviennent trop collantes.

Ma mâchoire tombe à terre. Je suis sur le cul. Comment arrive-t-il à se montrer encore plus détestable que… que… Bon, bref.

Alors… Par où commencer ? Déjà, par garder mon calme et étaler un immense sourire sur mon visage.

— Qui est Noah ?

— Mon meilleur pote.

— Ah. Eh bien, je suis désolée de t’annoncer que Noah s’est planté : le

Spring Break 1, c’est terminé depuis la semaine dernière. Regarde autour de toi. Tu vois quoi ?

Il examine les touristes, se redresse, tourne la tête de tous les côtés.

— Putain, mais elles sont où les étudiantes ? Il n’y a que des vieux !

J’éclate d’un rire démoniaque devant son air contrarié.

— Eh oui ! Quel dommage, n’est-ce pas ? Et puis, qui te dit que tu aurais conclu ? Vu comme tu es odieux, tu crois vraiment qu’elles te seraient toutes tombées dans les bras ou quoi ?

Et là, il m’offre un sourire éblouissant, qui creuse une fossette sur sa joue gauche.

Oh non ! Pas la fossette trop sexy ! Mayday mayday, c’est un piège !

— Je sais me montrer charmant lorsque nécessaire.

Donc pas avec moi. Mon ego s’en trouve froissé. Non pas que je l’apprécie et que je souffre de non-réciprocité, mais disons que je ne suis pas vraiment habituée à ce que les gens ne m’aiment pas. D’habitude, je suis la rêveuse un peu excentrique, la bonne copine que tout le monde aime bien, celle qui sourit tout le temps, bien que peu s’aperçoive que mes sourires cachent mes émotions.

— Et donc, tu t’es dit qu’on allait passer du temps ensemble pour te servir d’alibi…

— Oui, enfin, ça tombe à l’eau maintenant.

— Alors là, je suis…

— Flattée ? propose-t-il.

Je secoue la tête et range une mèche de cheveux derrière mes oreilles.

— Scotchée plutôt. Tu te rends compte que c’est limite insultant ?

Il réfléchit un instant. Le con de banquier n’avait pas réalisé qu’il était totalement à côté de la plaque ! Il sort de quelle planète ce mec ? Probablement d’une où il vivait seul, car il est vraiment pourri en interactions sociales.

— On ne va pas se mentir : tous les deux, on ne peut pas s’encadrer, c’est un fait. Et on est coincés ici ensemble. Enfin, il y a pire comme situation… Mais bon, on va bien devoir arriver à se supporter.

Voilà, creuse encore un peu plus profond, mon canard.

J’ouvre la bouche pour protester sur… sur quoi au juste ?

— Arrête, mon lapin, on sait tous les deux que je dis vrai.

Tête penchée, je l’observe avec sérieux. C’est le moment de poser la question qui me brûle les lèvres depuis un moment.

— Pourquoi tu me détestes, Lucas ?

Son regard se fait grave. Machinalement, son pouce caresse la paume de sa main.

— Parce que je connais les gens comme toi, Océane.

— Comme moi ?

— Les riches. Ceux dont l’argent leur octroie le pouvoir de dévaster la vie des autres comme on écrase une mouche. Qui te prennent de haut parce que tu n’appartiens pas à leur monde de merde et que tu n’es rien pour eux. Ceux pour qui, tout tombe tout cuit dans la bouche pendant que les autres se battent chaque jour.

J’hallucine !

Alors là, c’est le truc le plus débile que j’ai entendu depuis une éternité. Il n’est pas sérieux, quand même. Il ne peut pas y croire…

Soudain, j’éclate de rire, incapable de me retenir. Comme il se renfrogne et me jette un regard meurtrier, je me rends compte que j’ai fait une bourde.

— Mais c’est complètement stupide comme raisonnement ! Tu as bien vu l’état de mon compte bancaire, non ? Et puis, c’est comme dire que tous les gens riches sont méchants, ça n’a pas de sens !

— L’expérience, mon lapin. On n’a rien en commun, de toute façon.

— Tu te permets de me juger alors que tu ne me connais même pas !

— Mes parents sont parmi vos plus gros clients et ils connaissent bien le directeur de cette agence. Cette pitoyable tentative d’intimidation te dit quelque chose ?

Oh merde !

J’avais totalement oublié ce moment où j’ai légèrement tenté de faire pression.

— Non ! protesté-je mains levées en signe de paix. D’accord, j’avoue que j’ai tenté de mettre la pression en énonçant simplement un fait et en me disant que ça allait peut-être jouer en ma faveur, c’est tout ! Et puis, tu as été odieux alors j’ai riposté. Je ne voulais pas menacer ton poste, ou quoi que ce soit dans ce goût-là, je te le promets ! Je suis vraiment désolée, Lucas.

Il me fixe, méfiant.

— C’est vrai ?

— Je te le jure sur la tête de Clémence.

— Je te crois, dit-il en haussant les épaules.

Pfiou…

— Comme tu l’as dit, on n’a rien en commun, on ne peut pas s’encadrer mais on est coincés ensemble. Peut-être qu’on devrait…

Mon cerveau turbine à la recherche du mot juste.

—Être amis ? complète-t-il, l’air ahuri.

— Euh… Non, on n’est pas à Lourdes, non plus. Je pensais plutôt à un pacte de non-agression.

Il s’allonge, bras derrière la nuque.

— Tu me rassures, mon lapin. Un instant, j’ai cru que tu te faisais des films.

Voilà, c’est décidé : ce soir, je l’étrangle dans son sommeil.

Il tend le bras, poing serré, sauf le petit doigt levé.

— Je suis censée faire quoi, là ?

— Crocheter le petit doigt pour sceller le pacte, dit-il comme si c’était évident.

Je m’exécute.

— Tu es vraiment un type bizarre.

OceanofPDF.com