Contre Coeurs (French Edition)
15. Lucas
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L U C A S
Lucas, 23 ans
Le flic qui nous a chopés en train de fumer un joint, Valentin et moi, nous conduit jusqu’au bureau d’un homme moustachu, au regard sévère.
— Lieutenant Dornaison, c’est pour vous. Possession de drogue.
Le policier acquiesce et fait signe à son collègue de partir. Le claquement de la porte derrière moi envoie une secousse dans tout mon corps. Tant bien que mal, j’essaie de ne pas paniquer. À côté de moi, Valentin affiche un air crâneur, comme s’il était intouchable. Ce mec est un connard dans lequel je n’ai aucune confiance. D’habitude, je refuse toujours de lui vendre quoi que ce soit, arguant que je ne touche pas à ça mais dans ma situation, je ne pouvais pas me permettre de cracher sur un client.
— Asseyez-vous.
L’ordre claque dans la pièce, nous nous exécutons.
— Papiers d’identité.
Nous posons nos cartes sur la table. Il tape sur son clavier, puis son regard froid revient vers nous.
— Très bien. Passons aux choses sérieuses. Qui est votre dealer ?
Aussitôt, Valentin se redresse et me désigne. Le connard. Sans perdre une seconde, je l’imite.
— Je vois, marmonne le lieutenant.
Mon cerveau turbine, évalue la situation sous tous les angles. Je ne deale que quelques grammes pour éviter de me faire épingler avec une quantité suffisante de cannabis qui me vaudrait un procès et un dossier criminel. La sueur coule le long de mon dos, mes jambes tremblent en imaginant les pires scénarios, même si je sais que je ne risque pas grand-chose. Mes pensées dévient vers mon père, Pika, et mon avenir qui pourrait s’écrouler.
Dornaison repose plusieurs fois sa question. Nos réponses restent invariables. Il finit par abandonner et nous coller une amende de 450 euros chacun.
— Vous pouvez payer ?
— Oui.
— Non.
Valentin en a les moyens. En prime, sa mère est juge, ce que le lieutenant n’a pas dû manquer lors de la validation des identités.
Dornaison décroche son téléphone, demande à un de ses collègues de ramasser mon complice pour qu’il s’acquitte de son dû.
Me voilà seul dans le bureau avec lui.
— Lucas Varennes… Tu es le filleul de Pierre Stradinsky, c’est ça ?
— Euh… Oui, comment vous savez ?
Un léger sourire fait bouger la moustache.
— C’était mon cousin. Il me parlait souvent de toi et de ton frère. Comment va ton père ?
Quelque chose me dit que cet homme est loin d’être un idiot et qu’il vaut mieux que je joue franc-jeu. Au mieux, je lui inspirerai de la pitié, ce qui pourra jouer en ma faveur. Au diable la fierté !
— En désintox.
Il acquiesce, compatissant. Son torse se penche au-dessus du bureau pour s’approcher de moi.
— Tu sais ce que je crois ? Que tu vis une période difficile et que tu as besoin d’argent. Entre ton école et la cure de ton père… Je sais aussi que c’est toi qui deales. J’ai assez vu ce genre de situation dans ma carrière pour repérer qui ment. Alors en mémoire de Pierre, qui m’a toujours parlé de toi comme d’un gamin droit, je vais passer l’éponge et considérer que tu t’es momentanément égaré. Tu vas t’en sortir avec une amende, sans dossier criminel, et continuer ta route.
Putain. De. Miracle.
— Merci, Monsieur.
— Attends, je n’ai pas terminé. Tu vas arrêter immédiatement tes conneries, parce qu’il n’y aura pas de seconde chance. Tu m’as bien compris ?
Je déglutis.
— Oui, Monsieur.
Je quitte le bureau sous escorte et appelle la seule personne capable de m’aider.
Marie-Edwige débarque au poste et s’acquitte de la facture, sans un mot. Dans la voiture, elle explose. Je lui fais croire qu’on s’est fait pincer en train de fumer un joint, rien de plus. Je ne veux pas lui avouer que je deale parce que je n’arrive plus à m’en sortir entre les études, mon boulot de serveur six jours sur sept et la cure de mon père que je dois en partie payer. Je veux qu’elle me voie comme un homme fort et rassurant, celui qui va intégrer sa vie pour toujours. Hors de question de tomber du piédestal sur lequel elle m’a hissé.
Mais le lendemain, tout éclate. Ce connard de Valentin a tout balancé à Maxence, son meilleur pote. Qui s’avère être aussi le mec qui a toujours eu des vues sur Marie-Edwige. Et il s’est empressé d’aller tout lui répéter.
— Tu deales, Lucas ? Dis-moi la vérité ! hurle-t-elle.
Mon cœur se fend, parce que je sais que tout est terminé. Alors, je lui explique que je fais ça depuis deux mois seulement, lui détaille la merde dans laquelle je patauge et qui m’a amené à franchir la ligne que je m’étais juré de ne jamais dépasser, surtout après avoir engueulé Pika pour quasiment les mêmes raisons. Son regard se ternit, se voile de larmes. Quand j’ai fini, le silence pèse une tonne entre nous. Son visage, sur lequel son maquillage a coulé, se ferme. Je la connais par cœur : elle est en train de prendre la décision qui va nous briser.
— Je ne peux pas, Lucas. C'est trop pour moi. La drogue. La désintox. Tous tes problèmes. Je ne peux pas. Je ne veux pas de ce monde-là.
Elle secoue la tête, comme sous le choc.
— C’est fini, je ne veux plus de toi dans ma vie.
La main d’Océane sur mon bras me tire de mes pensées. La mienne a envie de la rejoindre et de mêler mes doigts aux siens. Elle et moi, ça ne peut pas arriver alors je m’abstiens, malgré mon besoin de réconfort.
Quand elle constate que je suis revenu sur Terre, elle libère ma peau en s’autorisant une caresse délicate.
Bouche bée, elle retire ses lunettes de soleil.
— Tu comptais l’épouser. Waouh. Je suis…
— Flattée ? proposé-je pour faire diversion.
— Euh… Non, celle-là, elle ne marche pas à tous les coups, mon canard. Je suis sciée, il existe donc une femme sur cette planète qui a trouvé grâce à tes yeux. Alors tu possèdes un cœur, Lucas Varennes. Je pensais qu’il s’agissait d’un mythe que les troubadours se transmettaient via des chansons à la guitare le soir au coin du feu…
Grâce à son sourire éblouissant et son aptitude à tout tourner en dérision, elle chasse mes souvenirs obscurs. Juste comme ça, parce qu’elle a ce don.
Je la remercie mentalement d’alléger l’atmosphère et d’ôter ce poids de mes épaules.
— C’est grâce à moi qu’Ed Sheeran a lancé sa carrière. Je lui inspire toutes ses chansons d’amour.
— Ah ! Ce petit côté modeste que j’affectionne tant est de retour !
J’éclate de rire et ses yeux se fixent sur ma fossette. Celle qui les fait toutes craquer.
— Et ça s’est fini comment ? demande-t-elle. Si tu ne veux pas me le dire, tu en as le droit mais je me dois de poser la question parce que ma curiosité est en train de me ronger de l’intérieur comme de l’acide coulant des veines d’un Alien.
— Bah, le truc classique : on n’appartient pas au même monde, blablabla. Disons que je viens d’un milieu peu reluisant à ses yeux et que ses parents sont les fondateurs d’une grande entreprise de cosmétiques : Biocosm. Pas vraiment le même standing.
— Oh ! J’adore cette marque ! Euh… Non, je la déteste.
— Belle tentative de rattrapage, mon lapin.
Une expression angélique se peint sur ses traits.
— Je te préviens, mon canard : si je la recroise, je ne joue pas la fausse fiancée. On n’est pas dans une romance, hein…
— Rhaaa… Tu n’es pas marrante.
— Je n’aime pas mentir.
— Parfois, la fin justifie les moyens.
— Belle philosophie. Ça t’arrive souvent ?
— Quand c’est nécessaire. Mais pas aux personnes que j’aime. Et ne me dis pas que tu ne mens jamais : la course, le voyage… Seule Cat est au courant. Ce qui implique que tu as menti à ton entourage quant à ce séjour.
Elle grimace.
— Je n’en suis pas fière. Ça me met mal à l’aise.
Je hausse les épaules.
— Tu vois, la fin justifie les moyens. Bon, si tu n’utilises pas ta liseuse, je continuerais bien mon bouquin, moi.
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