Contre Coeurs (French Edition)
29. Lucas
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L U C A S
— Admire !
Océane désigne la tour où trône l’immense lanterne du phare.
— Vingt-sept mètres de hauteur, cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer. On aperçoit son feu – comme disent les marins – à plus de trente kilomètres des côtes, crie-t-elle pour dominer le souffle du vent.
Dans le coin, tout le monde connaît ce monument touristique. Comme beaucoup de locaux, je ne l’ai jamais visité. Avec son chaînage d’angle et son encorbellement sur la partie supérieure, la tour semble tout droit avoir été amputée d’un château médiéval. Au pied du phare, seules les maisons des gardiens et un bâtiment de service animent le lieu, autrement désert de toute civilisation.
Main dans la main, nous montons les escaliers menant à la porte d’entrée.
— C’est fermé, dis-je en désignant la pancarte des horaires d’ouverture.
Normal, il est sept heures du matin.
Elle lève les yeux au ciel.
— Haaa, homme de peu de foi ! Travailler à l’Office du Tourisme me donne des privilèges.
Elle frappe trois fois. La lourde porte de bois grince, laissant apparaître un homme d’une quarantaine d’années, au visage buriné par le grand air.
— Mot de passe ?
Mon lapin rit aux éclats.
— Les phoques ne chevauchent pas les arcs-en-ciel, répond-elle. Allez, arrête tes bêtises et laisse-nous entrer.
— Ce n’était pas le bon mot de passe, grommelle l’homme.
— Parce qu’il n’y a pas de mot de passe, Marius.
— J’ai toujours rêvé de dire cette phrase.
Océane me le présente comme le gardien, ce que j’avais deviné. Ça m’aurait étonné que la ville laisse crécher n’importe qui dans son superbe monument récemment rénové.
Il s’efface et nous entrons dans une immense pièce à la hauteur vertigineuse. Un escalier de marbre rose, en forme d’escargot, permet d’accéder au sommet. Sa couleur tranche avec le bleu opaline qui recouvre les murs.
— C’est magnifique, murmuré-je.
— Je savais que ça allait te plaire.
Marius nous explique l’histoire du lieu, le fonctionnement du phare et ce qu’implique son rôle de gardien. Sous nos yeux émerveillés, il pointe de fins détails que je n’aurais jamais remarqués autrement. Nous grimpons les marches en écoutant religieusement toutes les connaissances qu’il nous déverse.
Cet escalier commence à me donner le tournis.
— Et voilà le clou du spectacle !
Le vent frais fouette nos visages lorsque nous débarquons au sommet, là où se trouve l’immense lanterne qui signale la présence des côtes. En contrebas, les vagues s’écrasent sur les falaises. Leur mouvement incessant contre l’immobilité de la roche me donne l’impression d’un combat insensé, comme si l’eau tentait une percée. Au loin s’étale le bleu de la mer sur lequel le soleil commence à darder ses rayons. Le spectacle est aussi sauvage que doux.
Marius nous quitte pour nous laisser profiter des lieux.
Accoudés à la rambarde, nous restons là, muets, à admirer le paysage, la peau empreinte d’embruns marins.
— C’est beau, hein ? murmure Océane, en glissant sa main dans la mienne. J’adore vivre dans ce coin, respirer l’air iodé chaque matin, m’asseoir dans le sable et regarder les vagues se former puis s’écraser sur le rivage. Quand j’étais en Suisse, tout ça me manquait. C’est la première fois que j’ai su ce que voulait dire “avoir le mal du pays”.
Nez en l’air, paupières closes, elle respire l’air salé à grandes goulées, comme pour effacer cette période loin de cette ville qu’elle chérit.
— C’était comment là-bas ?
Elle grimace à ma question.
— Affreux. Enfin, rien de comparable avec ce que je sais de toi.
— Ce n’est pas un concours de qui en a pris le plus dans la gueule, mon lapin.
Un sourire doux étire ses lèvres, ses yeux toujours fermés.
— Le pensionnat était enclavé dans une vallée bordée de montagnes. Où que tu posais le regard, la vue était bouchée par la roche. J’avais l’impression d’étouffer. J’étais en colère contre mes parents de m’infliger ça. Immensément triste aussi. Je les ai suppliés de me laisser revenir et ils ont refusé. Autant dire que j’ai plutôt mal vécu ce rejet. C’était un endroit où on envoyait les gosses de riches turbulents. Un repère de connards. En tant que petite nouvelle, je me suis fait chahuter. J’ai appris à cacher mes émotions sous des sourires pour faire croire que je me fichais de tout et ça a marché : ils ont fini par me laisser tranquille.
Je l’attire dans mes bras, son dos contre mon torse, pour lui transmettre ma chaleur. Malgré le ton léger qu’elle adopte, je sais que cet épisode l’a profondément blessée. Il existe chez Océane une soif d’être aimée qu’elle dissimule derrière ses sourires. J’ai pu le constater au Mexique, lorsque le fait que je ne l’appréciais pas la perturbait.
— Tu y es restée combien de temps ?
— Une année scolaire. Clémence a réussi à négocier ma sortie à la condition que je me tienne à carreaux et qu’elle me récupère chez elle à mon retour. Double rejet. Alors je suis devenue irréprochable et j’ai réussi à revenir à Pinson. Au début de l’année scolaire suivante, j’ai rencontré Cat, qui venait d’emménager dans le coin. Depuis, nous sommes inséparables.
Je pose mes lèvres sur sa tempe et la berce au creux de mes bras. Ses doigts se mêlent aux miens. Soudain, pour couper court à la mélancolie, elle se retourne et m’embrasse. Nos langues se trouvent et j’insuffle dans ce baiser tout l’amour que je lui porte.
— Selfie ? propose-t-elle, les joues rosies par le vent frais.
Je lève les yeux au ciel, elle dégaine son téléphone.
— Envoie la fossette, mon canard.
— Je t’aime.
Les mots sont sortis tout seuls, avant même d’avoir conscience de les avoir prononcés. Dire qu’il y a deux mois, je ne pouvais pas l’encadrer, que je la prenais pour une de ces nanties sans scrupules. Aujourd’hui, je commence à voir le monde à travers ses yeux et j’avoue apprécier les licornes et les arcs-en-ciel.
Ces mots, je ne les avais même pas formalisés en pensée. Pourtant, en cet instant, en cet endroit, ils sont parfaits.
Stupéfaite, elle ouvre de grands yeux, son selfie aux oubliettes.
— Lucas…
— Attends. Je ne te demande pas de me répondre, je t’informe, simplement.
— Idiot ! Moi aussi, je t’aime.
— C’est la pire déclaration du monde.
Elle se jette à mon cou et m’embrasse à pleine bouche. Puis, avec le plus grand sérieux du monde, comme si elle s’apprêtait à m’annoncer une nouvelle grave :
— Je t’aime, Lucas Varennes.
— Voilà qui est mieux !
— Idiot ! rétorque-t-elle en m'envoyant un coup de coude. Bon, on le fait, ce selfie ?
L’après-midi, c’est visite des marais salants. Encore une activité inédite pour moi. J’adore l’observer s’émerveiller devant la couleur rose de l’eau, l’écouter me raconter des histoires farfelues sur les différents monuments de la ville, la passion animant ses mains qui bougent au rythme de ses paroles, comme pour souligner ses mots.
— Demain, c’est torture dominico-mensuelle, dit-elle le soir, alors que nous sommes à table.
— Euh…
— Repas de famille chez mes parents.
— Tu veux que je vienne ?
Elle repose sa fourchette et se recule dans sa chaise.
— Sérieux ?
— Oui. Tu es venue avec moi dimanche dernier voir mon père. Je peux venir à ton repas.
Elle réfléchit quelques instants, puis éclate de rire.
— Très mauvaise idée, mon canard : ils représentent tout ce que tu détestes. Tu vas péter un plomb.
Faussement offensé, je mets une main sur mon cœur.
— Tu me sous-estimes. Je suis tout à fait capable de me retenir.
— Arrête ! Tu as traité un des tes collègues de con. La mesure n’est pas une de tes qualités.
— Peut-être mais j’ai une fossette charmante.
— Qu’ils n’auront pas l’occasion d’admirer si tu pètes un plomb. Sérieusement, Lucas… Ce n’est pas une bonne idée. Je ne veux pas que tu assistes au fiasco d’Océane la looseuse. Ça ferait trop mal à mon ego. Je ne te l’ai jamais dit mais ils ont refusé de se porter garant pour le prêt bancaire, arguant que mon projet ne tenait pas la route et que c’était bien trop risqué.
J’avale une gorgée d’eau et repose mon verre dans un claquement énervé.
— Tu t’en fous de ce qu’ils disent, putain ! Moi non plus, je n’y croyais pas mais après avoir travaillé dessus avec toi, je suis sûr que ça marchera. Je crois en toi et en ton projet, Océane. Et eux, tu les emmerdes !
Elle m’adresse un sourire reconnaissant.
— Pfff… J’ai vraiment envie d’y aller comme de me pendre.
— Alors n’y va pas.
Elle lève vers moi un regard dubitatif.
— Ils ne vont pas te flageller sur la place publique ni te jeter en prison. Si ça doit te miner, n’y va pas. Point.
Elle carre ses épaules, relève le menton, se lève et saisit son téléphone. La porte de la chambre se ferme derrière elle. Quand elle revient, un sourire fier étire ses lèvres.
— C’est fait. J’ai expliqué à ma mère que j’avais quelqu’un et que je passais mon dimanche avec. Elle t’a invité et j’ai refusé. J’ai senti qu’elle était vexée mais elle n’a rien dit. Quel soulagement !
— Si tu en as assez de la situation, tu devrais leur dire, Océane.
Son sourire se fane.
— C’est compliqué de sortir mes émotions après tant d’années à les enfouir au plus profond de moi.
— Je me doute. Tu devrais quand même y réfléchir. Le faire pour toi, pas pour eux.
Le mercredi suivant, je débarque chez elle. Cat travaillant de nuit, nous avons la maison pour nous seuls. Vêtue d’un tablier, elle porte des traces de farine sur le visage et les avant-bras.
— Tu te reconvertis dans la cocaïne ?
— Je fais des cookies en prévision de notre soirée télé.
Je grimace.
— Tu as choisi un truc mièvre, je suis sûr.
— Pas du tout, mon canard. Ce sera le dernier Fast & Furious. Ah, Jason Statham…
Quoi ? Le mec est vieux et à moitié chauve. Avec mon physique mince et ma tignasse, je ne fais pas le poids, c’est clair.
— On peut aussi faire une soirée sexe à gogo, tenté-je.
— L’un n’exclut pas l’autre.
Au moins une bonne nouvelle : je vais lui faire oublier Jason et ses gros muscles juste après le film.
Dans la cuisine règne une alléchante odeur de pâtisserie. J’aide Océane à ranger le bazar sur la table pendant que Tripode se frotte contre mes jambes pour me souhaiter la bienvenue. Incroyable à quel point il gère sans sa quatrième patte.
Océane défait son tablier. Son t-shirt qui clame Keep Calm and Eat
Cupcakes 1 me donne envie de sourire. Elle sort un bracelet de sa poche et l’agite sous mon nez. Le lien de cuir comporte quatre pierres d’un noir profond.
— Cadeau ! C’est de la tourmaline noire. Ça protège des énergies négatives en les absorbant et en les renvoyant.
— Parce que tu trouves que j’en ai besoin ?
— Tu sembles préoccupé en ce moment, lance-t-elle d’un ton innocent.
Tu parles que je suis préoccupé. Mes sentiments pour elle grandissent à vitesse grand V en même temps que mon mensonge me bouffe. Ma tactique géniale d’attendre qu’elle soit suffisamment accrochée à moi pour me pardonner était naze. Elle m’a dit qu’elle m’aimait, ce qui aurait dû être le signal pour tout lui avouer, mais plus le temps passe et moins j’arrive à trouver les mots.
J’ai bien réfléchi à mon dilemme et j’ai fini par trouver une solution : je ne dirai rien et refuserai tout simplement le chèque. Comme ça, je serai en paix avec ma conscience et je ne perdrai pas Océane. La fin justifie les moyens et en l'occurrence, mon objectif a changé : je veux rester avec elle. Je ne peux pas la perdre, c’est impensable. Pika a bien attendu presque dix ans, il pourra attendre encore un peu. Pas elle.
J’attrape le cadeau avec réticence.
— Je suis obligé de le porter ?
Elle lève sa main droite, sourire machiavélique sur le visage.
— Tu m’as bien offert une bague en argent. Égalité.
J’enfile le bracelet. Finalement, il n’est pas si mal.
— Merci.
— Contente que ça te fasse autant plaisir, ironise-t-elle.
Avant de me faire laminer par d’autres remarques sarcastiques, je la prends dans mes bras et lui donne un baiser de cinéma, qui la rend haletante de désir.
Prends ça dans ta gueule, Jason !
Son téléphone vient interrompre notre moment.
— Message de Marie-Edwige, lit-elle. Je recevrai le paiement demain. Tu sais ce que cela signifie ? Tu vas avoir ton chèque.
Un signal d’alarme retentit dans ma tête, mon estomac se noue.
— Je n’en veux pas.
À mon ton brusque, elle se renfrogne.
— C’était notre deal, Lucas. On a crocheté nos petits doigts. Tu as plus que rempli ta part du marché alors cet argent te revient.
— Non. Je n’en veux pas. Je préfère que tu l’investisses dans ta boutique. Si tu gardes tes gains, il ne te restera plus que cinq mille euros à trouver pour te lancer.
Elle range son téléphone dans la poche de son jeans et coule vers moi un regard interrogateur.
— Ta grand-mère en a besoin. Dans mon échelle de valeur, c’est plus important de lui trouver un endroit où elle se sentira bien que d’ouvrir mon magasin. Au pire, mon projet sera différé mais ta grand-mère n’a pas autant de temps que moi.
Je passe une main dans mes cheveux. Quel merdier ! Putain, quel merdier !
— Je me débrouillerai, ne t’inquiète pas.
Sa paume se pose sur ma joue dans un geste tendre.
— Lucas… Accepte mon aide, s’il te plaît. Ne reproduis pas les mêmes erreurs et prends cet argent.
Je me dégage de son étreinte.
— Non. Je trouverai un moyen qui n'impliquera pas de prendre ce qui t’appartient.
Pendant de longues secondes, nos regards s’affrontent. La sonnerie du four nous interrompt. Elle pousse un soupir et laisse tomber.
Le début de soirée est un peu tendu mais Jason et la distribution d’orgasmes qui s’ensuit effacent la scène de sa tête.
Vendredi soir, elle vient dormir chez moi. Le lendemain, nous visitons d’autres monuments du coin dont elle me raconte avec passion l’histoire et la genèse. Chacun de nous ayant une soirée de prévue de son côté, Cat passe la prendre en fin d’après-midi.
— À lundi, mon lapin, murmuré-je contre ses lèvres. Amuse-toi bien.
— Toi aussi, mon canard.
Avant de me préparer, je fais un peu de ménage et de rangement. Puis, j’enfile une chemise noire et me regarde dans le miroir.
J’ai autant envie d’aller à cette soirée que de me pendre, comme dirait Océane.
Heureusement que Noah vient avec moi. Pika a insisté pour que je sois là et c’est bien pour lui que je m’y pointe.
Je descends les escaliers de mon immeuble. La rangée de boîtes aux lettres déborde de pubs, me rappelant que je n’ai pas jeté un coup d’œil à mon courrier depuis trois jours. Je récupère lettres et prospectus et remonte chez moi. Lorsque je jette la pile sur la table, un rectangle de papier s’envole.
— C’est quoi encore ?
Putain !
L’écriture d’Océane. Sur un chèque à mon nom. Cinq mille euros.
Fait chier !
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