Contre Coeurs (French Edition)
13. Lucas
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L U C A S
— La victoire revient aux Tigres qui remportent le repas langoustines ! Applaudissez nos vainqueurs ! Et félicitations à nos demi-finalistes : les Licornes Sanguinaires !
— Tu vois, on aurait dû prendre un nom de prédateur, chuchoté-je à Océane.
— Licornes Sanguinaires, c’est hyper prédateur. Ça implique que sous ses airs tout mignons dont personne ne se méfie, elle déchire impitoyablement la gorge de ses adversaires à coups de crocs avant de les embrocher avec sa corne.
C’est officiel : cette fille a un grain dans les rouages de son cerveau.
Malgré ma frustration, je retiens le rire qui monte et qui pourrait lui donner raison quant au choix de notre nom d’équipe.
— Le spectacle de ce soir commence dans dix minutes. Rendez-vous au théâtre ! annonce notre animateur.
La foule qui occupait le lobby se disperse. De parfaits inconnus nous félicitent pour notre prestation. Je grommelle quelques mercis avec autant d’enthousiasme qu’un prisonnier sibérien.
— Qu’est-ce qu’il y a, mon canard ? Tu as l’air tout contrarié.
— Je déteste perdre.
Elle éclate de rire.
— Alors, toi, tu es incroyable ! On a gagné ! Pas la langoustine, certes, mais on a eu notre revanche sur les bikers boomers. On devrait fêter ça, pas tirer la tronche !
— Fêter notre défaite ?
— Si tu veux. Moi, je célèbre notre victoire pendant que toi, tu noies ton chagrin, le tout autour de plusieurs mojitos. L’alcool fonctionne dans les deux cas.
Sans attendre ma réponse, elle détale vers le bar et revient avec une carafe de mojito et deux verres de plastique.
— Suis-moi, mon canard.
Nous descendons sur la plage, déserte à cette heure tardive, et nous nous installons sur deux transats. La demi-lune éclaire l’océan de son faisceau blanchâtre.
Une vraie scène romantique.
Océane me tend un verre et lève le sien.
— À notre victoire ! lance-t-elle.
— On a perdu.
— Mets de côté ton esprit de compétition deux minutes et profite. Elle est pas belle, la vie ? On est sur une plage, un mojito à la main, le vent souffle dans les branches des cocotiers, la lune se reflète sur l’océan.
Je finis par entrechoquer mon verre contre le sien en souriant dans l’obscurité. Sa faculté à ne voir que le positif m’étonne toujours. Parfois, j’aimerais vivre dans son monde de licornes et de paillettes. Ce doit être reposant.
Nous prenons une gorgée de nos verres. Je laisse l’alcool brûler mon œsophage, rafraîchi aussitôt par la menthe.
— Ouh la la, il est corsé celui-ci ! Je vais être cuite en moins de deux !
Aucun doute, le rhum est bien présent. Nos têtes tournées vers l'océan, nous contemplons le paysage, dans un silence confortable.
— Merci, Océane.
Elle se fige, tourne lentement sa tête vers moi, en une parfaite imitation de l’Exorciste, si ce n’est sa bouche béante comme celle d’une carpe.
— Aïe !
Elle vient de me pincer.
— Je vérifiais, c’est tout, se justifie-t-elle. Tu viens de me remercier spontanément alors, j’ai cru que je m’étais endormie et que je rêvais.
— C’est ton bras que tu aurais dû pincer, pas le mien.
Haussement d’épaules tout en terminant son verre.
— Je ne suis pas fan de l’automutilation.
Elle jette un coup d’œil réprobateur à mon mojito que je termine cul sec pour qu’elle remplisse nos verres.
— Et pourquoi tu me remercies au juste ?
— Pour avoir réglé le problème des bikers boomers.
Elle sourit.
— Avoue que je suis géniale.
— Je n’irais pas jusque-là quand même.
— Allez…
— Non.
— Même si je fais la tête du Chat Potté ?
— Non plus.
Au sourire involontaire qui s’affiche sur ses lèvres, je dirais qu’elle est un peu éméchée. De mon côté, je sens aussi que l’alcool commence à faire effet.
— Ta stratégie était excellente.
— Je ne suis pas analyste financier pour rien. Je t’avais dit que j’étais le meilleur dans mon domaine.
— Sans oublier le plus modeste, rétorque-t-elle en enfilant la moitié de son verre.
Impossible de contenir mon hilarité. Et j’en suis le premier surpris.
Un silence apaisant plane quelques instants, uniquement troublé par le ressac des vagues.
— Ça fait quoi un analyste financier ?
— Je gère des fonds, place l’argent de mes clients, ce genre de choses. On parle de gros clients, souvent des entreprises.
Elle grimace. Mon métier ne semble pas la passionner.
— Et comment tu en es venu à faire ça ? Parce que, quand tu demandes à des enfants ce qu’ils veulent faire quand ils seront grands, y’en a jamais aucun qui répond “Je veux être analyste financier !”.
— Non, moi, mon rêve, c'était d'être riche. C’est toujours mon objectif.
Perplexe, elle se gratte la tête en buvant une autre lampée de mojito pendant que je termine mon deuxième verre.
— Attends… Tu détestes les riches mais tu veux être riche ? Je ne comprends rien.
— Personne ne veut être pauvre.
— Pas faux. Mais ça veut dire quoi “être riche” ? Parce que y’a riche comme les sultans du Qatar ou riche comme Brad Pitt ou encore riche comme quelqu’un qui possède une grosse voiture et une grosse maison mais pas de yacht.
Ne plus jamais avoir faim.
Du haut de ses 15 ans, Pika me regarde déballer les courses.
— Encore des pâtes ?
— Ils n’avaient rien d’autre au supermarché.
C’est surtout tout ce que j’ai pu récupérer au Secours Populaire.
Je brandis la boîte de sauce tomate et le steak haché. Le seul steak, celui que je lui laisserai en entier en prétextant ne pas avoir faim alors que mon estomac crie famine.
— Regarde ! Je vais te faire des spaghettis bolognaises dont tu me diras des nouvelles.
Sa moue déçue me brise le cœur mais je ne laisse rien paraître tandis que je range le reste des produits qui devront nous tenir la semaine.
— Papa ne mange pas avec nous ? demande-t-il en jetant un coup d’œil à la forme humanoïde écroulée sur le canapé.
— Non, il est fatigué.
Il est surtout ivre mort.
— Oh oh… On embarque sur des sujets personnels ? plaisanté-je pour chasser mes sombres souvenirs.
Ses bras s’écartent pour englober le paysage.
— L’ambiance s’y prête : la mer, la lune, la brise, les cocotiers, tout ça tout ça. Et puis, tu m’intrigues, Lucas Varennes. Mais n’aie crainte, mon canard, je ne te demanderai pas la taille de ton pénis. Oh merde ! J’ai dit ça à voix haute ?
— Oui, réponds-je en éclatant de rire.
Elle a ce don : celui de me faire oublier que le monde est d’une laideur triste à pleurer.
— La faute du mojito. Quand je bois, mon filtre débloque. Alors ? Riche comment ?
La discussion prend une tournure intime. Je devrais ruer et reculer et pourtant, je me sens à l’aise.
C’est l’occasion de mieux la connaître, soufflent en même temps mon angelot et mon diablotin, pas pour les mêmes raisons.
Jusqu’à présent, nous sommes toujours restés en terrain neutre. Souvent, je me suis montré odieux avec Océane, ou, au mieux, neutre. Incapable d’aller vers elle, comme ma mission me le commande. Je ne savais pas comment l’aborder, comment ne pas être moi. Et au fur et à mesure de nos joutes, je me rends compte que je l’apprécie. Peut-être est-ce pour cette raison que je veux l’éloigner ? Tout s’emmêle dans mon cerveau.
Et si j’arrêtais de vouloir tout contrôler ? Et si, pour une fois, je baissais la garde et me laissais aller ?
— Je ne sais pas, réponds-je avec sincérité. Déjà, je veux une promotion, diriger mon propre service. Et avoir une grosse maison et une belle voiture. Le reste, on verra. Et toi, tu as toujours rêvé de travailler à l’Office du Tourisme ?
— Plus ou moins. Clémence était prof d’histoire. Elle me racontait tout le temps plein d’anecdotes sur les monuments de Pinson et des alentours. Je voulais faire découvrir la richesse de notre patrimoine aux gens, leur montrer à quel point notre coin de pays est merveilleux.
— Mais ?
Derrière son sourire se cache une certaine désillusion, qui me donne envie de la serrer dans mes bras.
Hein ? D’où ça sort, ça ? Putain de mojito.
— Mon chef se planque en attendant sa retraite. Il refuse toutes mes idées et j’ai l’impression de ne pas servir à grand-chose. Le projet de boutique, je lui ai proposé en premier. Et quand il l’a refusé, je me suis sentie soulagée. C’est là que j’ai compris qu’en fait, c’était mon rêve à moi. Promouvoir l’artisanat local, parler avec des clients de passage. Et prouver au monde que je ne suis pas une looseuse et que je peux réussir à ma manière.
Un air pensif s’installe sur son visage.
— Au monde ?
Elle soupire et se ressert un verre, terminant la carafe. Elle boit une grande gorgée et le repose. Son pouce droit caresse son tatouage de navire, comme pour se donner du courage.
— À ma famille surtout. Ils ont tous une ambition démesurée alors que moi, non. Ma mère et ma sœur ont toujours su qu’elles voulaient devenir pharmaciennes et Constance a brillamment suivi les traces de maman pendant que je continuais à me chercher. Et là, je me suis trouvée. J’ai la conviction que cette boutique est mon avenir et que c’est ce que je dois faire. Tous les signes de l’univers convergent : le local, la dernière lettre de Clémence et même le refus de mon chef. (Elle marque une pause.) Je ne sais même pas pourquoi je te raconte ça…
— La faute du mojito ? tenté-je pour la tirer de ses pensées moroses.
Elle redresse ses épaules dans une attitude de guerrière, ses lèvres s’étirent, ses yeux toujours rivés sur l’océan. Océane a remis son armure en place.
— En fait, si. Je crois que ça m’embête que tu me détestes à cause de la fortune des miens et que tu penses que je suis comme eux ou comme les gens riches que tu as côtoyés et qui t’ont laissé une mauvaise impression. Parce que derrière tes airs grognons, moi, je t’aime bien. Tu me fais rire malgré toi. Bon, tu m’agaces souvent aussi, hein. Tu me donnes envie de te montrer que la vie n’est pas aussi moche que tu peux le croire.
Dans cette ambiance tranquille, les mots quittent ma bouche avant que je m’en aperçoive :
— Tu n’es pas une looseuse, Océane. Et je ne te déteste pas, soufflé-je.
Je crois même que je t’aime bien.
Elle se tourne vers moi, abasourdie. Ses yeux sondent mon visage à la recherche d’une entourloupe.
— Tu ne me détestes pas, répète-t-elle en chuchotant.
Je secoue la tête.
Nos regards s’accrochent, se verrouillent. Le temps s’arrête, suspendu entre nos deux corps qui ne sont séparés que par une minuscule table entre nos transats.
Mes yeux dévient vers ses lèvres pleines. Les siens se fixent un instant sur les miennes. Mus par une impulsion commune, nos corps se penchent l’un vers l’autre. Nos bouches se rapprochent lentement, laissant à l’autre le temps de se rétracter. Aucun de nous ne recule, grignotant peu à peu chaque centimètre de vide qui nous sépare. Son parfum de fraise m’enveloppe, nos lèvres se frôlent, comme pour faire connaissance. Ma main caresse sa mâchoire pour l’encourager. J’en veux plus. Je veux goûter Océane. Sa bouche appuie un peu plus sur la mienne en réponse à mes pensées. Puis soudain :
— Hic !
Elle recule, main sur la bouche, les yeux écarquillés d’effroi. Un nouveau hoquet la surprend. Un tremblement monte dans ma poitrine et je finis par éclater de rire.
— Je vais te chercher de l’eau, mon lapin.
Sur le chemin du lobby, je tente d’analyser ce qu’il vient de se passer.
De ce qui a failli se passer.
Quelle idée de merde ! La connerie n’était pas loin.
Rien en commun, tu te souviens ? Et tu dois récupérer ses cinq mille. Ton frère ou Océane ? Parce que tu ne pourras pas obtenir les deux. Voilà, tu y vois clair maintenant ?
Je profite de mon passage devant le barbecue ouvert tard pour récupérer un hamburger et des frites. Lorsque je reviens, ses yeux se posent sur mon assiette avec la voracité du rapace sur le mouton. Sa main se tend vers mes frites ; je saisis son poignet.
— Océane.
Son attention dévie vers moi, un air de franche incompréhension sur son visage.
— Ne touche jamais à ma nourriture sans me demander avant, grogné-je en la relâchant. Jamais.
Elle lève la tête vers les cocotiers.
— Une frite et tout bascule. Une malheureuse frite, marmonne-t-elle comme si elle s’adressait à l’Univers.
Encore ce don. Celui de me faire sourire et oublier ce qui pourrait venir tout gâcher.
— Je suis très triste, tu sais, assène-t-elle avec un air de chaton contrarié. Vraiment très triste. Hé ! Si tu le dis vite, ça fait Tétris ! Toum
toumtoumtoum toumtoumtoum toum toum toumtoum toum 1.
Et de fredonner l’air célèbre du jeu vidéo.
— Mon lapin ? l’appelé-je pour la sortir de son délire alcoolisé.
Je tends mon assiette vers elle.
— Si je te donne une ou deux frites, tu arrêtes de chanter ?
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